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Décret provisoire du 23 septembre

comme des allégations contenues dans les Mémoires de Barras, relativement à l'insignifiance du rôle de Bonaparte au siège de Toulon. J'ai interrogé ses compagnons d'armes, les hommes sous les yeux de qui le jeune officier a servi à Toulon. Ce qu'ils ont vu, ils viennent de nous le dire en toute simplicité et en toute franchise. J'ai écarté à dessein, comme suspectes de ne pas être suffisamment désintéressées, toutes les dépositions qui n'étaient pas antérieures au Consulat et à l'Empire. J'ai voulu que tons les témoignages invoqués par moi fussent absolument purs de la plus légère prévention de flatterie, que le capitaine d'artillerie ne pût bénéficier de l'admiration inspirée plus tard par le vainqueur et le maître tout-puissant de l'Europe. Ces témoignages, je les ai empruntés tous, sauf un — celui de Doppet, — aux sources officielles. Avant d'entrer dans une étude plus approfondie du sujet, je m'étais posé une question préalable : à quelle époque a-t-on commencé à penser et à dire que le rôle de Bonaparte au siège de Toulon avait été tout autre chose que celui même d'un excellent officier subalterne? Les documents établissent avec toute la clarté, toute la précision désirables, que l'opinion traitée de légende par MM. Krebs et Moris est contemporaine du siège môme ; que cette « légende > est d'origine républicaine, et non bonapartiste ; qu'elle est née spontanément de l'admiration inspirée par des ■ mérites éclatants, qui avait eu l'armée tout entière pour témoin. Ce premier point étant mis en lumière, comme il vient de l'être avec l'aide, je le répète, des seuls documents officiels, j'aurai la charité de ne pas trop insister sur l'énormité de cette affirmation des deux consciencieux écrivains que les prestiges de la fallacieuse érudition de M. lung ont ici visiblement abusés : • Il s'est formé peu à peu sur le siège de Toulon une véritable légende dont Bonaparte est Je héros. Rien dans les pièces officielles ne la justifie, ainsi que la fait déjà remarquer le colonel lung. »

Ce n'est pas la contribution suspecte qu'apportent les Mémoires de Barras à l'appui de cette opinion qui convaincra les lecteurs de bonne foi. 11 faut qu'on s'y résigne : Bonaparte a fait quelque chose à Toulon. On comprend mal que l'aveu soit aussi pénible pour des écrivains ayant l'honneur d'appartenir au corps des officiers de cette armée française sur laquelle Bonaparte, l'un d'eux, passe pour avoir jeté quelque éclat, et qui depuis les désastres immérités qu'elle a subis doit se montrer plus que jamais économe et jalouse de ses gloires. M. le colonel lung, M. le commandant Krebs jugent cependant cet aveu au-dessus de leurs forces. Comme c'est l'amour

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t-XU PREFACE DU TOME PREMIER

de la vérité qui seul les inspire, inclinons-nous. Je veux croire que ce sacrifice qu'ils ont fait à la vérité — telle du moins qu'ils la conçoivent — n'a pas été accompli par eux sans quelque résistance de leurs sentiments de patriotes et de soldats. Mais que ne nous ont-ils laissé à nous autres, qui ne portons point l'uniforme, cette besogne ? Les entrepreneurs civils de la démolition du génie militaire de Napoléon n'eussent pas manqué — même sans eux. On l'a bien vu en 1871, quand ils'cstagi de la Colonne.

Ce compte réglé, j'aborderai lexamen du second point de cette étude. Qu'a donc fait Bonaparte à Toulon, puisqu'il est établi maintenant qu'il y a fait quelque chose?

D'abord, il y a révélé ces mérites d' c ordre technique » dont parlent MM. Krebs et Moris. Je n'ai pas h entrer ici dans le détail de l'œuvre de Bonaparte en tant que commandant de l'artillerie au siège de Toulon, bien que ce détail, tel que je l'ai relevé dans les précieux documents des Archives de la Guerre, soit d'une singulière éloquence. Je me contenterai de dégager la philosophie, si je puis dire, de toutes ces pièces authentiques, scrupuleusement analysées. Ce quiressort de mon enquête, avec une évidence aussi claire que le jour à mes yeux, le voici :

i° Une activité infatigable, prodigieuse, surhumaine, qui crée des ressources là où il n'y en a pas : • J'ai fait aller à Lyon, à Briançon, ii Grenoble un officier intelligent que j'ai fait venir de l'armée d'Italie pour tirer de ces différentes places ce qui pouvait nous être utile. J'ai requis l'armée d'Italie de fournir les bouches à feu inutiles à la défense d'Antibes et de Monaco.... Je me suis procuré cent chevaux de réquisition à Marseille.... J'ai fait venir de Martigues huit pièces de canon de bronze.... J'ai établi à Ollioules un arsenal de 80 ouvriers, forgerons, charrons, charpentiers, travaillant sans discontinuer aux objets qui nous sont nécessaires.... J'ai établi un pare où l'on travaille à force à faire des gabions, des claies, des fagots de sape, des fascines.... J'ai requis tous les ouvriers qui faisaient à Marseille des paniers et des dames-jeannes, et je les fais travailler ù faire des gabions. J'ai requis des chevaux auprès de tous les départements, depuis Nice jusqu'à Valence et Montpellier. J'ai fait prendre à la Seyne et à la Clotat tous les bois que j'ai pu trouver.... Je fais faire à Marseille SOOO sacs à terre par jour.... J"ai élatiti nue salle d'artifices. ...J'ai pris des mesures pour rétablir

DES MÉMOIRES DE BAKRAS. LXiii

la fonderie de Dardennes.... J'ai une salle d'armes où l'on répare tous les fusils'.... • Remarquez cet égotisnie, ce ton d'autorité. Considérez qu'à ce rapport si méticuleuse ment précis est joint un projet d'attaque de Toulon, simple, lumineux — sur lequel nous aurons à revenir. Déjà ce puissant esprit se montre ici en pleine possession de ce don merveilleux qu'il eut de percevoir les moindres délaiK aussi bien qu'il embrassait et dominait le plus vaste ensemble Est ce le capitaine d'artillerie Bonaparte qui a rédigé ce^i deux pièces? — ou l'empereur Napoléon qui a dicté à Berthier l'ordonnance minutieuse et large d'une de ses entreprises?

2» Un coup d'œil infaillible, révélé par le choix de l'emplacement des batteries, posées par lui toujours à l'endroit où elles peuvent produire les effets les plus redoutables.

3" Une hardiesse inconcevable dans le choix de ces emplacements. . Exemples : la batterie de Brégaillon construite en une nuit à quelques toises du bord de la mer, malgré le voisinage des vaisseaux alliés, — et ia batterie des Ilommes-Sans-Peur, construite avec ses annexes sous les canons mêmes de îa grande redoute Mulgrave, « à portée de pistolet » de la position anglaise, dit avec un peu d'exagération Saliceti dans sa relation autographe et inédite du siège de Toulon *.

4° Une indomptable ténacité dans la défense et la conservation de ces batteries si exposées, jetées en • enfants perdus > . Exemple : les 20 000 boulets reçus par les deux batteries de la Montagne et des Sans-Culottes '; la canonnade, plus efiïoyable encore, soutenue par Brégaillon ' et les Hommes-Sans-Peiir '.

5» Le génie de l'offensive, le terrible génie destructeur de Napoléon, se manifestant déjà dans cette façon audacieuse d'employer

1. Archives de la Guerre. Pièce jointe à un • Projet d'altaque de Toulon • • (publié dans la. Correspondance de Napoléon) adressé au Ministre par Bonaparte, du quartier général d'OUioules, le 24 brumaire an u {i4 novembre 1793).

a. fioles autographes du représentant Saliceti sur le siège de Toulon. Papiers de M. dé Saint-Albin.

3, C'est le chilTre qu'accuse Bonaparte lui-même dans le rapport cité plus

4, Cette batterie eut à supporter le feu de dix vaisseaux, deux pontons et deux gaiiotes d bombes, (Notes de Saliceli.}

5, « Le premier jour, presque tous les canonniers furent tués ou blessés, au point que personne ne voulait plus y aller, lorsque Bonaparte s'avisa de faire mettre à l'ordre du jour que cette nouvelle batterie s'appellerait la liattepie des Hommes-Sans-Peur; dès ce moment, tous les canonniers voulurent en être. ■ (Noies de Saliceli.)

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