‹ Mémoires de Barras, membre du DirectoireChapitre 35 sur 197 · I. C'est précisément ce qui arriva le H iiécembre · texte numérisé non relu

I. C'est précisément ce qui arriva le H iiécembre

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DES MÉMOIRES DE BARRAS- LXXVii

Et si ce n'est pas l'auteur de ce plan merveilleux, si c'est un autre que Bonaparte — fût-ce Dugommier, comme le prétend Barras — qui a pris Toulon, qu'on me dise que ce n'est pas non plus l'Empereur qui a vaincu à Austerlitz et à léna.

D'ailleurs l'héroïque et loyal soldat à qui Barras attribue la prise de Toulon, Dugommier lui-même, a rendu à Bonaparte ce qui lui appartient. Lors du conseil de guerre qui fut tenu le 25 novembre, neuf jours après son arrivée à l'armée, le nouveau général en chef déclara * qu'il ne croyait pas pouvoir offrir de plan d'attaque plus lumineux, plus exécutable que celui qui lui avait été présenté par .le chef de bataillon commandant l'artillerie; qu'ayant suivi les idées de ce plan, il venait de son cOtéd'en rédigerun lui-même à la hâte; et ce plan, dont il se plaisait à rendre tout l'honneur à son premier auteur, Dugommier le soumit au Conseil ' ».

Arrivé pour ainsi dire de la veille à l'armée de Toulon, comment Dugommier aurait-il eu le temps de mûrir, de dresser un plan? L'honneur est assez grand pour lui d'avoir compris du premier coup le mérite de l'idée d'un autre et, après l'avoir adoptée sans hésitation, de l'avoir en outre exécutée avec une indomptable vigueur. Il suffit de jeter les yeux sur ce plan de Dugommier* pour se convaincre que le projet du général en chef n'est en effet, comme il l'avoue fui-mème, qu'un décalque de celui de Bonaparte. Et non seulement la marche des opérations dans l'un comme dans l'autre est identique, non seulement Dugommier se propose comme premier et principal objectif l'occupation du promontoire de TÉguillette et l'expulsion de la flotte ennemie; mais certaines phrases même

i. Vie de Dugommier, com[M)sée en 1799 par A. Bousselin de Saint-Albio, encore ioédile, sauf un fragment — précisément relatif au siège de Toulon — publié par le lils de l'auteur parmi les Doeumenli relatifs a ta Rétmtuhon française, eïtraits des œuvres inédites de A. Roussehn de Saint Albin Pans Dentu, 1873, 1 vol. in-S. Le passage que je cite est extrait du manuscrit même de M. de Saint-Albin, dont le texte n'a pas toujours 6té scrupuleusement reproduit dans la publication ci-dessus mentionniie Composte sur de nombreux documents authentiques rasBemblôs à cet effet par M de Samt Albin lorsqu'il remplissait en 1798, au Ministère de la Guerre les fonctions de secrétaire général de Bernadette, cette Fie de Dujommier preaente un véritable intérêt historique.

2, Observations sur le siège de Toulon, manuscrit de huit pages signe Dugommier, non daté, mais certainement postérieur au conseil de gueirc du as novembre. Ce document est suivi d'un plan d attaque. (Archives de la Guei re, correspondance militaire, armée de Toulon, décembre 1793.)

Lxxvin PRÉFACE DU TOME PREMIER

sont dune allure si étrangement napoléonienne qu'on peut se demander si ce ne serait pas, d'aventure, Bonaparte lui-même qui les aurait rédigées pour son chef, c Le succès d'une entreprise quelconque dépend du cakul exact des moyens que l'on y emploie, de leurs justes proportions, et de leurs rapports respectifs. . Voilà une formule qui sort d'un cerveau de mathématicien. ■ Les vaisseaux sont les remparts maritimes de la ville de Tovlon. Si nous les forçons de s'éloigner, elle perd son principal appui. • Image vive et raisonnement serré : n'est-ce point là encore une des caractéristiques de la € manière . de Napoléont « L'attitude de l'ennemi après lévénement, celle de notre armée, en^ Us eireonstances, qu'il faut toujours cotaullei- à la guerre, régla-ont notre conduite ultérieure. » Quiconque a eu, si peu que ce soit, commerce avec la pensée de Napoléon, conviendra que cette phrase-là porte indubitablement la marque de l'homme de guerre avisé dont la stratégie fut toujours aussi souple que sa politique, hélas! se montrait inflexible.

Dans sa relation des attaques de Toulon, Marescot fait une remarque importante. Au conseil de guerre du 25 novembre, • le général en cliei' lut un projet d'attaque qui fut suivi d'un autre plan prescrit par le Comité de Salut public. Ces deux plans différaient fort peu l'un de Vautre •. Comment auraient-ils différé, puisqu'ils avaient une origine commune, le plan de Bonaparte, expédié à Paris au ministre de la Guerre, approuvé par le Comité ', et communiqué évidemment par le jeune commandant de l'artillerie à son général en chef, dès l'arrivée de Dugommier à l'armée de Toulon?

Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne, c'est toujours la pensée de Bonaparte qu'on trouve comme inspiratrice du plan dont l'exécution rendit les armées de la Convention maîtresses de Toulon. Cette pensée est si puissante que tous ceux qui se sont trouvés en contact avec elle en demeurent imprégnés.

Comme s'il avait prévu le plaisir que cette déclaration causera sans doute à M. lung. Barras affirme que Bonaparte n'a contribué en quoi que ce soit à la reddition de la place. Les documents lui répondent, et voici ce qu'ils disent clairement :

1. " Une note d'un membre du Comité de Salut public d'alors nous apprend... que le Comité de Salut public... fht si content des vues du jeune officier d'artillerie, qu'il le nomma chef de brigade et pressentit sod génie. » {Vie de Dugommier, par A. Rousaelin de Saint-Albin, fragment publié dans les Documents relatifs à la Révolulion fransaiae, par H. de Sainl-Albin, p. 242.)

DES MÉMOIRES DE BARRAS. Lxxix

1° Bonaparte a vu le premier où étaient les clés de la ville.

2" Il a préparé seul les moyens d'aller les prendre là où il avait dit qu'elles étaient.

3° Avec ses compagnons et ses chefs il est allé les chercher à cet endroit, dès longtemps désigné par lui. Et comme elles y étaient en effet, Toulon fut pris.

Telle est, brièvement etexactement résumée, l'histoire du siège de Toulon en 179.1; tel, le caractère du rôle que Bonaparte a joué à

En d'autres termes , il fut celui qui veille quand les autres se reposent, celui qui agit tandis' qu'on délibère et qu'on bavarde. Il fut la pensée de celte héroïque armée — la pensée obstinément fixée sur la ville rebelle que la République avait commandé de réduire, — l'œil toujours ouvert de la Patrie en danger sur la trahison scék rate qu'il fallait châtier.

J'aime à me le représenter, au bord de la mer, foudianf de son regard d'aigle la rade où se balancent les vais&eaux anglais, les vaisseaux maudits qu'il rencontre dès son premier pas, qu'il rencontrera toujours, jusqu'à la fin! — ou bien encore, le soir, contemplant la lune qui, comme un boulet rouge échappé de ses batteries, monte en parabole dans le ciel, éclairant les profils menaçants du fort Mulgrave, du « volcan inaccessible « dont parle Dugommier. Telle la clarté de l'astre remplit l'espace, telle la gloire de son nom remplira bientôt l'univers. Quels rêves sublimes devaient hanter sa pensée, orageuse et profonde comme le flot qui venait mourir à ses pieds !

Barras a compté les trous qui perçaient son habit; mais le cceur qui battait sous cet habit troué, comment Barras l'aurait-il deviné et compris? Défense à ce qui est petit de mesurer ce qui est grand !

Musset-Pathay a mieux vu, et son jugement mérite d'être retenu. Bonaparte, dit-il, ■ fut l'âme du siège de Toulon ' ». Une âme, oui, c'est bien cela qu'il était déjà, et qu'il fut toujours; l'âme la plus forte, la plus véritablement et magniiiquement souveraine qui ait jamais été. Et si elle fut telle, c'est que — outre les dons les plus éclatants de l'intelligence — elle avait reçu de Dieu ce qui les féconde,

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