‹ Mémoires de Barras, membre du DirectoireChapitre 44 sur 197 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Pondichéry. — Le général Bellecombe. — Les moustaches. — Il remplace Lavf de'Lauriston. — Etat de la. colonie. — Haider Ali Kan. — Les Anglais investissent Pondichéry. — Siège. — Faute de M. de TronjoK. — Capitulation. — Madras. — Le nahab d'Ârcate. — Honneurs que lui rendent tes Anglais. — Arbitraire de leur administration. — Le chubouc. — Chasse au tigre. — Retour à l'Ile de France. — Mort de M. de Chabrillane. — M. de Souillac. — Ile Bourbon. — Fêtes données à M. de Bellecombe. — Départ pour la France. — Le commissaire anglais. — Un moine. — Fatale méprise. — Mitraille. — Insolence de deu.x officiers anglais. — Mauvaise foi du capitaine Homm. — Nous mouillons à Cadix. — Les hommes se retrouvent. ~ Arrivée à Marseille. — M. de Pléville. — Je me rends en Provence. — Amours du vicomte de "Barras.

Le gouvernement de Pondichéry était en 1777 confié à M. de Bellecombe. Ce général, qui avait commencé sa carrière comme simple grenadier, avait fait des preuves distinguées dans la guerre du Canada. C'était un des beaux militaires de son temps. Parvenu au grade d'officier, il s'était rendu à Paris. Un hasard singulier avait décidé sa fortune : sa bonne mine et surtout ses moustaches avaient frappé M. de Choiseul; il en parla an Roi, qui répondit : « Je le verrai dimanche en passant dans la Galerie ». M. de Choiseul avait donné la nouvelle à Bellecombe, qui croyant plus décent de se montrer à la Cour sans moustaches, les avait fait couper. M. de Choiseul, qui Taltendail, fut surpris de la

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métamorphose, mais le désigna cependant au Roi, qui, passant rapidement, dît seulement: « Où sont donc ses moustaches? » Bellecombe n'en fut pas moins bien accueilli à la Cour,

Après avoir servi avec honneur dans divers grades, Bellecombe fut nommé officier général commandant à Bourbon, et passa ensuite au gouvernement de Pondichéry. Il remplaçait l'ancien employé de ia Compagnie, nommé Law de Lauriston, nom peu heureux pour la France, à plus d'une époque. Ce Law, plus occupé de ses intérêts que de ceux de ia patrie, s'était surtout livré au commerce des conjons [sic), et quoiqu'il fût étranger même à l'administration militaire, ii venait d'être élevé au grade de brigadier. Il y a auprès des gouvernants une espèce d'intrigants, dont on ne peut jamais punir la mauvaise conduite que par de nouvelles récompenses. Law et sa femme, nés en Angleterre, étaient doublement soumis à l'influence de cette puissance. Ils avaient détourné les fonds destinés aux réparations urgentes: les fortifications de Pondichéry étaient éboulées; M. de Bellecombe, succédant à un pareil gouverneur, avait tout à faire.

Il s'occupa sans relâche des améliorations, des fortifications et des approvisionnements militaires, alors dans le dénûment; il rétablit les correspondances, négocia avec succès d'utiles traités avec plusieurs princes indiens, entre autres avec Haïder Ali Kan, Bellecombe avait aussi rétabli l'esprit militaire, éteint par la suprématie accordée aux banyans.

La domination anglaise fut paralysée à Pondichéry : ce n'était plus le ton marchand qui faisait la loi; c'était la prépondérance d'un militaire plein de dignité, qualité fort appréciée chez les nababs de l'Inde.

Cependant les Anglais organisaient une armée à Madras. Bellecombe demanda des explications; il lui fut répondu par l'envoi de vingt mille hommes qui vinrent camper à une lieue de la ville, sur un coteau appelé Périmhé, sans autre déclaration de guerre qu'une sommation de livrer la ville

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aux forces supérieures anglaises. Sur le rejet, bien simple, d'une proposition aussi insultante, l'armée ennemie investit la ville, se couvrit de retranchements, fixa l'attaque sur deux j points principaux, ouvrit les tranchées sous le feu meurtrier des batteries, dirigé de part et d'autre avec autant d'habileté que d'acharnement, La supériorité de l'artillerie anglaise l'emporta, et eut bientôt fait brèche aux deux plus forts ^ bastions des remparts. L'artillerie de la place, sous les ordres du colonel du Barry, répondait souvent avec succès aux attaques des assiégeants, qui ne cessaient de lancer des bombes, dont la plupart heureusement ne causaient aucuns dégâts, venant se perdre au milieu de l'immensité d'une ville dont les rues étaient fort larges. Mais tous les efforts du courage devinrent inutiles. Après soixante jours de siège, la place était ouverte, nos canons démontés, tous les approvisionnements épuisés, la garnison diminuée par des pertes considérables. D'un autre côté, notre escadre, composée du vaisseau amiral le Brillant, commandé par M. de Tronjoli, de deux superbes frégates et de plusieurs bâtiments marchands armés en guerre, après avoir battu et désemparé celle des Anglais, qui était venue lui présenter le combat, avait, malgré la défense formelle du général Bellecombe, abandonné la rade de Pondichéry, de sorte que l'escadre anglaise, a'étant réparée à Madras,, apportait librement à l'armée de terre des vivres et des munitions dont la saison des pluies avait retardé l'arrivage, en même temps qu'elle avait suspendu les travaux du siège.

Un conseil de guerre fut convoqué, et l'on résolut unanimemenl, le 18 octobre 1778, de capituler. La garnison fut conduite à Madras avec les honneurs militaires, jusqu'à ce qu'elle put 6tre transportée en France. Je suivis mon régiment

Cette colonie populeuse, commerçante et riche est protégée par le fort Saint-George, que l'intrépide Lally avait jadis emporté d'assaut à la tète de ses grenadiers. Les regards des voyageurs sont frappés du luxe et de la beauté des palais. Le nabab d'Arcate en occupait un, fort spacieux. Sa Cour était nombreuse et magnifique. Les Anglais lui avaient composé une garde d'honneur qui, le suivant partout, comblait d'égards et de respect l'illustre prisonnier. Sa Majesté n'était réellement qu'un esclave à brillante solde, dont on administrait les États. Le gouverneur anglais, qui était le vrai roi, se prosternait devant le nabab, qui ne sortait jamais sans être environné de tous les attributs de la royauté; sa voiture était précédée de superbes tigres tenus en laisse avec de simples rubans par des Indiens vêtus de blanc et portant des drapeaux de diverses couleurs,

A quelques lieues de Madras se trouve un fort appelé Pont Damalé. Il était commandé par un jeune officier anglais, chez qui je fus traité avec distinction. Pont Damalé était un rendez-vous de chasse, et c'était le gouverneur de Madras lui-même qui m'avait invité à m'y rendre, sur la recommandation de la famille anglaise Fluecher, à qui j'avais eu le bonheur d'être de quelque utilité à l'Ile de France. J'y fus témoin d'un acte qui montre tout ce que les Anglais, si austères en liberté dans leurs paroles, pratiquent d'arbitraire dans leur administration. Mécontent de l'un de ses fournisseurs, le commandant du fort l'envoya prendre par deux soldats, et, après quelques reproches sur des négligences de service, il le condamna à une forte amende. Celui-ci se refusant à la payer : « Qu'on l'attache », dit le commandant. Le fournisseur reçut le chabouc, qu'il supporta quelques instants. Il était riche, mais jurait n'avoir que cent roupies. « J'en veux cinq cents, poursuivit Toflicier : continuez. » Les coups de fouet redoublent. Le malheureux consent k payer, mais, de retour chez lui, il ftiit appeler auprès de son lit le four-

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