‹ Mémoires de Barras, membre du DirectoireChapitre 49 sur 197 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Averti par M. d'Albignac du départ projeté du régiment de Pondichéry, j'arrivai de Provence à. Paris quelques jours avant le départ de M. de Bellecombe pour Saint-Domingue, et je m'empressai d'aller lui témoigner combien j'étais affligé de l'injustice dont il était l'objet. Il me prédit tout ce qui arriva dans la suite. Il était clair qu'on éloignait de l'Inde un général aussi distingué par ses connaissances militaires que dévoué à sa patrie, parce qu'il aurait indubitablement rétabli notre prépondérance dans ces contrées lointaines. Considéré par Haïder Ali Kan et les autres princes indiens avec lesquels il était entré en négociations contre les Anglais, M- de Bellecombe les eût associés par des traités d'alliance à l'armée française, qui, fortifiée par les armées indiennes, pouvait attaquer et n'aurait pas manqué de chasser les Anglais de la péninsule.

Le régiment de Pondichéry ayant reçu de M, de Castries l'ordre de se rendre à Brest, j'arrivai dans cette ville avec M. le comte de Conway, notre colonel, brigadier des armées du Roi.

C'était mon oncle Barras de la Penne qui commandait le port. Il tenait un grand état de représentation à bord comme à terre. L'énorme traitement qu'il recevait, loin de réparer ses affaires, ne pouvait pas même suffire à ses dépenses. Tout récemment décoré du cordon rouge et nommé chef de l'escadre française aux États-Unis, il allait en prendre le commandement. C'est avec regret que je quittai mon oncle pour m'embarquer sur le vaisseau VAi'tésien, l'un des cinq bâtiments de guerre conduits par M. de Suffren, qui, alors seulement chef de division, allait joindre nos forces navales dans l'Inde et servir sous M. d'Orves, l'amiral en chef.

Nous sortîmes du port de Brest en même temps que la grande escadre des Antilles sous les ordres de M. de Grasse, qui se sépara de nous et prit sa route vers l'Amérique. Notre navigation permit on très peu de temps à M, de Suffren

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de reconnaître l'une des îles du Cap-Vert, Sâo Thiago, où l'on soupçonnait qu'avaient relâché cinq vaisseaux anglais commandés par Johnston, armés chacun de cinquante à soixante canons, qui protégeaient un riche convoi destiné à compléter les approvisionnements de la flotte de l'amiral Hugues, stationnée près des côtes de Coromandel. Celte flotte, renforcée par les cinq vaisseaux de guerre, devenait supérieure à celle de M, d'Orves. Le 16 au matin, les vaisseaux anglais furent signalés : M. de Suffren mit sous la proteclion de nos frégates le convoi qu'il accompagnait; on se prépara an comhat. Si nous avions attendu la nuit, l'ennemi n'eût pas été averti de notre arrivée. Embarrassé par ses nombreux bâtiments de transport mouillés dans la baie de la Praya, il n'aurait pas eu le temps de se mettre en défense, et surtout d'obtenir que les batteries portugaises de la côte flssent feu sur les Français. D'ailleurs M. de Suffren mit trop de précipitation dans son attaque. Dès qu'il aperçut l'ennemi, il donna ordre à son escadre de serrer la ligne, et d'entrer dans la baie. Deux de nos vaisseaux, l'un commandé parM. de Forbin, et l'autre par M. du Ciiillaut, tombèrent sous le vent. M. de Suffren ne les rallia pas, de sorte que le Héros, vaisseau amiral de quatre-vingts canons, YAnnibal et V Artésien, d'égale force, prirent seuls part à l'action. En un instant ils furent environnés de quatre-vingts voiles. Les bâtiments de transport et les batteries de la côte soutenaient le feu des vaisseaux de guerre anglais. Les trois nôtres furent bientôt séparés, criblés et désemparés. U Artésien, sur lequel je me trouvais, et qui venait de perdre son capitaine, sut mettre à profit une brise de terre qui le poussait hors de la baie, pour se sauver. Le Héros, commandé par M, de Suffren, eut beaucoup de peine à se dégager de cette foule de petits navires qui s'entre-choquaîent autour de lui et le harcelaient de toutes parts, VAnnibal, totalement démâté, allait être pris, s'il n'eût été saisi à la remorque par

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