XXII INTRODUCTION GÉNÉRALE
contre l'homme extraordinaire dont il ne s'est jamais consolé d'avoir favorisé les débuts, et dont il n'a pas plus voulu par la suite confesser lo génie qu'il ne l'avait deviné d'abord; après avoir. constaté que ce ressentiment s'attaquait lâchement ù une femme, à Joséphine, qui aurait dû plus que toute autre femme ôtre à l'abri des médisances de Barras, j'ai, je l'avoue, pensé d'abord à détruire ces Mémoires, — comme on met le pied sans remords sur quelque bète immonde ou venimeuse.
Mais, en les relisant avec le propos délibéré de m'affranchir des sentiments décolère et de dégoût qu'ils m'avaient d'abord inspirés, j'ai bien dû reconnaître que, s'ils sont, pour tout ce qui touche à Napoléon, à sa famille, à ses amis et à ses serviteurs, le plus méprisable des pamphlets et le moins digne de créance, ils renferment nombre de pages d'une importance capitale et de l'intérêt le plus vif. Et alors je me suis demandé si j'avais bien le droit d'étouffer cette voix d'un homme qui a été acteur chargé d'un des premiers rôles dans le plus palpitant des drames, cette déposition d'un témoin, suspect assurément quand il charge la mémoire d'un ennemi, mais qui a vu tant de choses, qui connaît si bien les événements et les personnages d'une époque où rien ne semble indifférent à notre avide curiosité, et qui, sauf les parties où sa déposition, après avoir été un réquisitoire contre Bonaparte, devient un plaidoyer en faveur de Barras lui-même, raconte en somme avec sincérité ce qu'il sait. Ma conscience m'a répondu que je n'avais pas ce droit-là; que j'étais comptable d'un document aussi précieux; que ce document appartenait à mon pays et à l'histoire tout autant qu'à moi-même; que j'en étais le dépositaire en même temps que le délenteur, et que l'acte de détruire un dépôt équivaut presque, en bonne morale, à l'indélicatesse de le détourner.
Ayant décidément repoussé la tentation que j'avais eue de supprimer ces Mémoires, j'eus l'idée de les laisser tout simplement dormir leur long sommeil dans un coin de ma bibliothèque. Mais que répondre à mes amis, à mes confrères, à mes maîtres, à tous ceux que l'histoire de la Révolution intéresse et qui me répétaient sans cesse : « Ces fameux Mémoires, ne vous déciderez -vous pas enfin à nous les donnera • Que pouvais-je leur dire, hélas! si ce n'est ; « Je n'ose pas! > Si du moins la difficulté s'était trouvée par là définitivement résolue, je me serais résigné peut-être, quoi qu'il m'en coûtât, à encourir le reproche de priver les études historiques du profit certain qu'elles doivent tirer de cette publication. • Mais, me disais-je, qu'adviendrat-il des Mémoires après moi, si je les garde en portefeuille? Où iront-ils? A quelles mains le hasard, assez capricieux pour les avoir fait passer entre les miennes, n'est-il pas capable de les livrerî... Les léguer à la Bibliothèque Nationale,
AUX MÉMOIRES DE BARRAS. XXin
pour qu'un ennemi de Napoléon se serve contre lui de tout le venin qu'il aurait extrait de ces pages, en se gardant bien de rappeler et de prouver au lecteur qu'elles ont été dictées par la rancune et l'envie, ce qui enlève toute autorité à leur témoignage? Les léguer à quelque écrivain consciencieux et sûr, unissant au respect de la vérité le respect du grand homme outragé et calomnié par Barras? Mais comment pourrait-il établir ce point capital : à savoir que l'ouvrage de Barras est, en tout ce qui concerne la personne et l'entourage de l'Empereur, un pamphlet panfaitement caractérisé, produit de la collaboration de deux haines, un libelle jugé diffamatoire par l'honnête homme qui en eut le premier connaissance? Pour moi, au contraire, cette démonstration est aisée, grâce aux papiers, aux notes, à la correspondance de M. Rousselin de Saint- Albin que je possède... > Finalement, je dus me résoudre à reconnaître que l'expédient d'ajourner indéfiniment la publication ne valait rien ; car au défaut de porter en soi je ne sais quelle marque de pusillanimité, qui me déplaisait, il joignait l'inconvénient plus ^ave encore d'exposer la mémoire de Napoléon à encourir par la suite le plus sensible préjudice.
Restait k savoir de quelle façon je procéderais à cette publication, dont la nécessité s'imposait maintenant à mon esprit avec une évidence absolue. Livrerais-je intégralement le texte des Mémoires de Barras au public? Ou plutôt, puisque ce texte était par endroits si manifestemwit injurieux à l'Empereur, ne convenait-il pas d'y pratiquer quelques adroites coupures qui, sans nuire à l'intérêt historique de l'ouvragre, modifieraient son caractère?Je n'ai pas cru qu'il me fût permis de recourir à un pareil artifice. Les maîtres dont j'ai eu l'honneur de recevoir l'enseignement — notre regretté Fustel de Coulanges, pour ne citer que celui qui, après mon père, a le plus contribué à former ma conscience d'historien — m'ont élevé dans un tel respect de la vérité, que l'idée seule d'altérer si peu que co soit un document éveille en moi d'invincibles résistances. J'ai senti qu'il était au-dessus de mes forces de remanier ou de tronquer le teste de Barras, car une opération de cette sorte, fûtelle accomplie dans l'intention la plus louable du monde, n'en constitue pas moins quelque chose d'équivoque et de louche, qui res semble singulièrement à un faux, jye quid fatsi audeat, ne quid veri non dudeat kistoria, a dit Cicéron '. Reculer devant tout mensonge, ne reculer devant aucune vérité ; il ne viendra, j'espère, à l'esprit.'de personne que j'aie eu tort d'appliquer un précepte dont l'obsen'ation s'impose comme la plus inflexible des règles h quiconque entreprend de faire œuvre d'historien.
SXIT INTRODUCTION GENERALE
Je dois ajouter que des considérations d'un autre ordre m'ont confirmé dans la répugnance pour ainsi dire professionnelle que j'éprouvais à livrer au public un texte expurgé des Mémoires de Barras. Qu'on veuille bien songer à la façon dont ils Boni parvenus entre mes mains : c'est, en somme, par voie d'héritage. Que je le veuille ou non, il ne résulte pas moins de ce fait initia! que. je me trouve être, en publiant ces Mémoires, l'exécuteur testamentaire de Barras lui-même, qui lésa légués à M. Rousselin de Saint-Albin précisément en vue de cette publication. Était-ce donc un cas de conscience si puéril et inventé à plaisir, ou plutôt n'était-ce pas le plus naturel des scrupules que de me demander, comme je l'ai fait, si je n'avais pas des devoirs à remplir envers cet homme dont je suis dans une certaine mesure l'hérilierî Et le premier de ces devoirs n'était-il pas de respecter absolument sa pensée, de ne rien ajouter, de ne rien retrancher à ce qu'il a expressément voulu dire — même si ce qu'il a dit blesse et froisse mes sentiments personnels, — de publier en un mot ses Mémoires tels qu'ils ont été conçus par lui et par le collaborateur posthume qu'il a chargé de compléter son œuvre, tels enfin qu'ils m'ont été transmis par ceux de qui je les tiens? J'ai cru, je crois encore fermement qu'il n'y a pas de doute possible sur ce point, et que c'était pour moi une obligation morale impérieuse envers l'auteur des Mémoires, comme envers l'histoire elle-même, de publier ce texte sans y changer un seul mot. Mais j'ai estimé aussi que mon devoir d'exécuteur testamentaire ne m'imposait rien de plus; qu'après l'avoir loyalement rempli, je rentrais en possession de fous mes droits d'historien et de critique, et qu'il n'y avait aucun motif valable qui pût m'interdire de juger avec une entière indépendance, au besoin même, comme on l'a constaté déjà, avec sévérité et les Mémoires et Barras lui-même.
Donc, la publication intégrale était désormais résolue dans mon esprit. Mais n'y avait-il pas à craindre que celte publication ne provoquai une sorte de scandale, en raison même des calomnies cl des outrages qui font de ces Mémoires de l'ex-Directeur une longue diatribe contre Napoléon? Cette crainte, M, H. de Saint-Albin l'avait éprouvée sans doute quelque trente ans avant moi, et elle était légitime en ce temps-là. Il y avait encore dans la France de cette époque un sentiment presque universel de respect et d'admiration pour la mémoire de l'Empereur. Au lieu de verser, ainsi que l'exigea plus lard la doctrine officielle, des pleurs hypocrites sur le 18 Brumaire, — acte révolutionnaire, comme l'odieuse exécution du duc d'Enghien, et qui ne peut être équitablemenl jugé qu'à la condition de ne pasêlre isolé de la série descoups de force, populaires ou gouvernementaux, à laquelle il appartient et dont
AUX MÉMOIHES de barras. XXV
était faite depuis dix ans l'histoire intérieure du pays, — on savait gré à Bonaparte d'avoir arraclié notre patrie à la pourriture du Directoire, refait ce pays qui se décomposait, fixé dans ses institutions les meilleures et les plus essentielles des conquêtes de la Révolution, • J'ai refermé le gouffre anarchique et débromllé le chaos. J'ai dessouillé la RÉvoluti(m.... J'ai excité toutes les émulations, récompensé tous les mérites et reculé les limites de la gloire '.... » En considération de semblables bienfaits, on excusait ses fautes, on lui pardonnait jusqu'à, ce déliré même de son ambition et de son orgueil, jusqu'aux folies de cette politique effrénée, impitoyable, qui nous ont coûté si cher. Et je crois que c'étaient là les sentiments qui conviennent, de grand peuple à grand homme.
Mais aujourd'hui, après les publications de Michelet, de Lanfrey, de M. Proth, de M. lung, qui pourrait de bonne foi considérer encore cette appréhension du scandale comme autre chose qu'une respectable puérilité? Tout n'a-t-il pas été dit contre Napoléon? Est-il une insinuation infamante, une injure, une calomnie, que ses détracteurs lui aient épargnée? Ne lui a-t-on pas contesté jusqu'au génie militaire, jusqu'au couragedu soldat, comme le faisait déjà Lewis Goldsmith en 1814, dans son immonde libelle? N'a-t-on pas essayé de prouver qu'il n'était au fond qu'un bandit fourbe, sanguinaire et luxurieux? Vains efforts ! Après un si furieux assaut, l'Empereur continue à dominer tranquillement le siècle, au seuil duquel se dresse sa colossale iigure. Telle, la statue de Memnon à l'entrée du désert égyptien. Des mains sacrilèges ont essayé de meurtrir le calme visage de granit que les siècles avaient respecté. Mais tant qu'il y aura des hommes, ils s'arrêteront pensifs aux pieds de l'image géante et mesureront leur petitesse à sa grandeur. Ainsi fera la postérité devant le sphinx à la face énigmatique et souveraine qui fut Napoléon,
Toujours lui! Lui partout! — ou brûlante ou glacée, Son image sans cesse ébranle ma pensée...
Histoire, poésie, il joint ilu pied vos cimes. Éperdu, je ne puis dans ces mondes sublimes Remuer rien de grand sans toucher à son nom.
Et voici justement que sa légende, son indestructible légende, se lève de toutes parts autour de nous, radieuse comme un astre. En ce déclin d'un siècle né dans l'enthousiasme et qui s'achève dans la morne tristesse d'un universel désenchantement; à cette heure où la société battue en brèche ne sait ni se réformer ni se défendre,
1, Correspondance de ^'apoléon i", Paris, Pion et Dumaine, 1870, t. XXXII, p. 26i.