‹ Mémoires de Benvenuto Cellini (volume 2)Chapitre 14 sur 36 · IC · texte numérisé non relu

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L'orfèvre Tobbia. — La corne de licorne. — Pompeo de Milan. — Arrestation. — Interrogatoire. — Transaction. — Comment est faite la foi d'un pape.

Le cardinal Salviati, qui me détestait si cordialement, comme on l'a vu, avait été nommé légat de Parme. Dans cette ville on arrêta un orfèvre milanais, appelé Tobbia, que l'on condamna à la corde et au feu, pour crime de fausse monnaie. Le légat, ayant entendu parler de ce Tobbia comme d'un artiste du plus haut talent, ordonna de suspendre l'exécution. Il écrivit ensuite au pape qu'il avait entre les mains le plus grand orfèvre du monde. 11 ajouta que cet homme avait été condamné à être pendu et brûlé, mais que c'était un pauvre diable d'une telle simplicité, qu'il assurait avoir consulté son confesseur qui, à l'en croire, lui aurait donné permission de fabriquer de la fausse monnaie. — « Si vous faites venir ce grand artiste à Rome, continuait le légat, vous rabattrez l'orgueil de votre Benvenuto, et je suis très-certain que les ouvrages de ce Tobbia vous plairont infiniment plus. » — Le pape répondit donc qu'on eût à l'envoyer de suite à Rome.

Quand ce Tobbia fut arrivé, Sa Sainteté nous appela tous les deux, et nous commanda un dessin pour une corne de licorne i, la plus belle qu'on eût jamais vue : on l'avait

i. Il y a tout lieu de croire qu'il s'agit ici d'une corne de narval.

payée dix-sept mille ducats di Caméra. Le pape, qui la destinait au roi François Ier, voulut d'abord qu'on la montât richement en or, d'après l'un des dessins qu'il nous avait demandés. Dès qu'ils furent achevés, chacun de nous apporta le sien au pape. Celui de Tobbia représentait un candélabre, auquel cette belle corne se serait adaptée comme une bougie. Le pied du candélabre était formé de quatre petites têtes de licorne de la composition la plus simple, de sorte que je ne pus m'empêcher de rire sous cape. Le pape s'en aperçut, et me dit : — « Montre-moi ton dessin. » — C'était une seule tête de licorne d'une beauté sans égale, car elle tenait à la fois de la tête du cheval et de celle du cerf, et je l'avais enrichie d'ornements d'une telle élégance, qu'à la première vue tout le monde m'adjugea la palme. Malheureusement, ce concours avait lieu devant des Milanais de haute importance, lesquels dirent au pape : — « Très saint Père, vous envoyez en France un splendide présent : sachez que les Français sont des hommes grossiers, incapables de comprendre le mérite du travail de Benvenuto. Us aimeront bien mieux cette espèce de fiole, qui sera exécutée plus promptement. Benvenuto achèvera votre calice ; vous aurez ainsi deux morceaux terminés en même temps, et ce pauvre diable, que vous avez fait venir, ne restera pas sans ouvrage. » - — Le pape, qui désirait avoir son calice, suivit très-volontiers le conseil de ces Milanais. Le lendemain, il commanda donc à Tobbia la garniture de la corne, et il m'envoya dire par le maître de sa garde-robe que je devais m'occuper de terminer le calice. Je répondis : — « C'est mon plus vif désir, et j'aurais déjà facilement fini ce bel ouvrage, s'il n'eût point été en or; mais, puisqu'il est en or, il faut que Sa Sainteté me donne de ce métal, si elle veut que je puisse le mener à fin. » — « Ah çà, me répliqua ce rustre de courtisan, ne va pas demander de l'or au pape, sinon tu le mettras dans une telle colère, que malheur! malheur à toi! » — « Messer, lui repartis-je, vous et votre seigneurie, enseignez-moi donc un peu la manière de faire du pain sans farine; cet ouvrage

se finira de même sans or. » — Mon homme, s'apercevant que je me moquais de lui, me menaça d'informer Sa Sainteté de tout ce que j'avais dit, et il n'y manqua pas. Le pape fut transporté de fureur, et dit qu'il voulait voir si je serais assez fou pour ne pas terminer son calice. Il attendit deux mois, pendant lesquels, loin de rester les bras croisés, comme je l'avais promis, je travaillai continuellement et avec amour. Enfin le pape, ne me voyant pas paraître, commença à se montrer sérieusement irrité contre moi, et jura qu'il me châtierait de façon ou d'autre. Il proféra cette menace en présence de son joaillier Pompeo, de Milan, proche parent d'un certain messer Traiano, le favori de Sa Sainteté.

Pompeo et messer Traiano, d'un commun accord, dirent au pape : — « Si Votre Sainteté retirait la Monnaie à Benvenuto, peut-être songerait-il à terminer le calice. » — « Le remède serait pire que le mal, répondit le pape ; d'abord, je serais mal servi à la Monnaie, à laquelle je tiens tant ; ensuite, je n'aurais assurément jamais le calice. » — Les deux Milanais, certains des mauvaises dispositions du pape à mon égard, ne perdirent pas courage, et se remuèrent si bien, qu'à la fin il m'enleva la Monnaie, pour la donner à un jeune Pérugin, qui était connu sous le surnom de Fagiuolo1. Pompeo vint m'annoncer, de la part du pape, que Sa Sainteté m'avait ôté la Monnaie, et que, si je ne finissais pas le calice, elle me retirerait encore autre chose. — « Dites à Sa Sainteté, lui répondis-je, que dans cette affaire la perte est pour elle et non pour moi ; il en sera de même pour le reste ; et, quand Sa Sainteté voudra me rendre la Monnaie, je ne la reprendrai à aucun prix. » — Ce misérable n'eut rien de plus pressé que d'aller répéter au pape toutes ces choses, auxquelles il eut soin de mêler un peu du sien. Huit jours après, le pape chargea le même messager de me dire qu'il ne voulait pas que je terminasse

i. Vasari cite Girolamo Fagiuoli comme ciseleur et graveur sur cuivre, mais il dit qu'il était de Bologne et non de Pérouse. — Voy. Vasari, t. VIII.

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