‹ Mémoires de Benvenuto Cellini (volume 2)Chapitre 15 sur 36 · MO · texte numérisé non relu

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le calice et que j'eusse à le livrer tel qu'il était. Je répondis à ce Pompeo : — « Cela n'est pas une chose que l'on puisse m'enlever comme la Monnaie. J'ai reçu de Sa Sainteté cinq cents' écus ; je les rendrai de suite; mais, quant à mon ouvrage, j'en ferai ce qu'il me plaira. » — Pompeo courut rapporter cela au pape avec d'autres propos mordants, que j'avais à bon droit adressés à lui-même. Trois jours après, un jeudi, je vis arriver chez moi deux camériers favoris de Sa Sainteté. L'un, que l'on appelait messer Pier Giovanni, est aujourd'hui évêque ; il était alors officier de la garderobe : l'autre était d'une condition plus élevée, mais je ne me souviens plus de son nom. — « Benvenuto, me direntils, puisque tu n'as pas voulu obéir à la douceur, le pape nous envoie près de toi, et il ordonne que tu nous remettes son ouvrage, ou que nous te conduisions en prison. » — Je les regardai tranquillement en face, et je leur dis : — « Signori, si je rendais ce calice au pape, je lui donnerais mon ouvrage, et non le sien ; or, je ne veux pas le lui donner, parce que je n'entends pas qu'après l'avoir amené au point où il est, à la sueur de mon front, il tombe entre les mains de quelque animal ignorant, qui me le gâtera trèscertainement. » — Cette scène se passait devant l'orfèvre Tobbia, qui, de son côté, avait l'audace de me demander les modèles de mon calice. Je m'abstiendrai de relater ici la manière dont je traitai un pareil misérable. Comme les camériers me pressaient de me décider, je leur dis que tout était résolu. Là-dessus, je pris ma cape, et, avant de sortir de ma boutique, je me tournai respectueusement, la barrette à la main, vers une image du Christ, et je m'écriai : — « Oh ! bon et immortel, juste et divin Seigneur, tout ce que tu fais est selon ta justice, qui est sans égale. Tu sais que j'arrive à la trentième année de ma vie, et que, jusqu'à présent, jamais je n'ai été menacé de la prison pour aucun de mes actes; mais, puisque maintenant tu ordonnes qu'il en soit autrement, je me soumets et je te remercie de tout mon cœur. » — Me tournant ensuite vers les deux camériers, je leur dis fièrement : — « Un homme tel que

moi ne méritait pas moins que des sbires tels que vous, signori. Allons, mettez-moi entre vous, et menez-moi, comme prisonnier, où vous voudrez. » — Ces deux gentilshommes se prirent à rire, me placèrent au milieu d'eux, et, tout en causant amicalement, me conduisirent chez le gouverneur de Rome, qui se nommait Magalotto. 11 m'attendait avec le procureur fiscal. Lorsque nous fûmes arrivés, les camériers dirent en riant au gouverneur : — « Nous vous remettons ce prisonnier, gardez-le soigneusement. Nous sommes charmés d'avoir rempli l'office de vos agents, car Benvenuto nous a dit que, pour sa première arrestation, il ne méritait pas moins que des sbires tels que nous. » — Ils se retirèrent ensuite, et allèrent trouver Sa Sainteté, à qui ils racontèrent tout ce qui s'était passé.

Le pape voulut d'abord entrer en colère ; mais bientôt il s'efforça de rire, parce qu'il était en présence de seigneurs et de cardinaux de mes amis, qui me protégeaient grandement.

Pendant ce temps, le gouverneur et le fiscal employaient tour à tour les menaces, les prières et les conseils, pour me persuader que la raison voulait que celui qui commande un ouvrage, pût le reprendre à son bon plaisir, dans quelque état qu'il se trouvât. Je leur répondais que la justice ne le permettait pas ; qu'un pape ne pouvait agir ainsi, parce qu'un pape n'était pas de l'espèce de ces petits tyrans qui persécutent leurs peuples, sans aucun respect des lois divines et humaines ; enfin, qu'un vicaire du Christ ne pouvait se permettre de telles vexations. Le gouverneur me dit, avec un ton et des gestes de sbire : — « Benvenuto ! Benvenuto ! tu veux me forcer à te traiter comme tu le mérites ! » — « Ce sera donc honorablement et courtoisement, » lui repartis-je. — « Envoie chercher de suite ton ouvrage, s'écria-t-il, et n'attends pas que je te le répète. » — « Signori, repris-je, daignez me laisser ajouter quatre mots à ma défense. » — Le fiscal, qui était un sbire infiniment moins brutal que le gouverneur, dit à ce dernier : — « Monsignore, permettons-lui d'en dire cent. Qu'il nous

remette le calice, c'est là l'important. » — Je m'exprimai en ces termes : — « Un homme qui ferait bâtir un palais ou une maison, pourrait avec justice dire au maître maçon : Je ne veux pas que tu travailles plus longtemps à ma maison ou à mon palais ; et, en le payant, il aurait le droit de le renvoyer. De même, un seigneur qui ferait monter une pierre fine de mille écus, s'il trouvait que le joaillier ne le servît pas à sa fantaisie, pourrait dire : Rends-moi ma pierre, je ne veux pas de ton ouvrage. Mais, dans l'affaire qui nous occupe, il ne se rencontre rien de semblable. Il ne s'agit ici ni d'une maison ni d'une pierre fine. On ne peut me dire rien autre chose que de rendre les cinq cents écus que j'ai reçus. Ainsi, monsignori, faites tout ce que vous voudrez; vous n'aurez de moi que les cinq cents écus. Allez le répéter au pape. Vos menaces ne m'épouvantent pas le moins du monde, attendu que je suis un homme de bien. » — Le gouverneur et le fiscal se levèrent, me dirent qu'ils se rendaient chez le pape ; qu'ils rapporteraient des ordres, et que malheur à moi ! — Je restai donc prisonnier dans une petite salle, où je me promenai durant les trois heures environ qui s'écoulèrent avant qu'ils ne revinssent de chez le pape. Pendant ce temps, tous les notables marchands de ma nation accoururent me supplier de ne pas continuer, avec un pape, une querelle qui pourrait entraîner ma ruine. Je me bornai à leur déclarer que j'étais bien résolu à n'agir qu'à ma tête.

Dès que le gouverneur fut revenu avec le fiscal, il me fit appeler et me dit : — « Benvenuto, je suis certainement fâché de la sévérité des ordres que j'ai reçus. Il faut que tu rendes le calice à l'instant, ou que tu songes à arranger tes affaires. » — « Jusqu'à présent, répondis-je, je n'ai pas cru qu'un vicaire du Christ fût capable de commettre une injustice, je veux le voir avant d'y croire ; ainsi, faites ce que bon vous semblera. » — Le gouverneur reprit : — « J'ai encore à te dire deux mots de la part du pape, et ensuite j'exécuterai mes ordres. Le pape désire que tu m'apportes le calice, que je le voie placer dans une boîte que l'on scel-

lera, puis que je le lui remette. Il s'engage, sur sa foi, à ne pas déranger le cachet, et à te rendre tout intact. Sa Sainteté veut qu'il en soit ainsi pour sortir honorablement de cette affaire. » — « A ces conditions, répondis-jeen riant, je vous le remettrai très volontiers, car je suis curieux de savoir comment est faite la foi d'un pape. »

J'envoyai donc chercher le calice, et je le confiai au gouverneur, après l'avoir scellé, comme il avait été convenu. — Le gouverneur, ainsi qu'il me le raconta lui-même, le porta chez le pape, qui, après avoir tourné et retourné la boîte entre ses doigts, lui demanda s'il avait vu le calice. Le gouverneur déclara qu'il avait été scellé en sa présence, et il ajouta qu'il lui avait paru merveilleux. Le pape s'écria aussitôt : — « Dites à Benvenuto que les papes ont le pouvoir de lier et de délier des choses plus importantes que celles-ci. » — Et, pendant qu'il prononçait ces paroles, il ouvrit brusquement la boîte en brisant les cordes et le cachet qui la fermaient. Il examina attentivement mon travail, et il le montra ensuite à l'orfèvre Tobbia, qui l'admira beaucoup. Le pape lui demanda alors s'il se sentait capable d'en faire autant. Sur sa réponse affirmative, il lui enjoignit de s'y conformer exactement ; puis, il se tourna vers le gouverneur, et dit : — « Voyez si Benvenuto veut nous laisser ce calice, tel qu'il est; s'il y consent, on le lui payera tout ce que d'habiles experts l'estimeront ; s'il préfère le terminer lui-même, qu'il prenne un terme ; dans ce cas, vous lui accorderez toutes les facilités raisonnables qu'il exigera. — « Très saint Père, répondit le gouverneur, le caractère terrible de ce jeune homme m'est connu. Veuillez donc m'autoriser à le gourmander à ma façon. » — Le pape le lui permit, tout en ajoutant qu'il était certain qu'il empirerait encore les choses, et il le chargea, si je continuais à me montrer intraitable, de m'ordonner de porter ses cinq cents écus chez son joaillier Pompeo.

Dès que le gouverneur fut de retour, il me fit appeler dans sa chambre, et me dit en me lançant un regard de sbire : — « Les papes ont pouvoir de lier et de délier tout

ici-bas, et ce qu'ils font est à l'instant sanctionné par le ciel. Voilà ton ouvrage,, qui a été décacheté et examiné par Sa Sainteté. » — « Grâces soient rendues à Dieu ! m'écriai-je aussitôt : maintenant je sais comment est faite la foi des papes !» — Le gouverneur s'épuisa alors en brutales bravades ; mais, voyant qu'elles ne produisaient aucun effet, il désespéra tout à fait du succès, et reprit sur un ton un peu plus doux : — « Benvenuto, je suis désolé que tu ne veuilles pas comprendre tes intérêts; puisqu'il en est ainsi, remets, quand il te plaira, les cinq cents écus chez Pompeo. » — Là-dessus je repris mon ouvrage, je m'en allai, et je portai immédiatement à Pompeo les cinq cents écus.

Le pape pensait que, par pénurie ou pour tout autre motif, je ne restituerais pas si promptement cet argent, et il espérait me rattacher à son service : aussi, quand il vit arriver Pompeo, les écus en main et le sourire sur les lèvres, l'accueillit-il avec des injures en se lamentant de ce que l'affaire avait tourné de cette façon. — « Va, dit-il ensuite à Pompeo, va trouver Benvenuto à sa boutique ; fais-lui toutes les caresses que te suggérera ton ignorante bêtise, et dis-lui que, s'il veut terminer son ouvrage et en faire un reliquaire, où l'on enfermera le Corpus Domini, quand j'irai à la procession, je lui octroierai toutes les facilités qu'il demandera, pourvu qu'il travaille. »

Pompeo vint, m'appela hors de ma boutique, et me répéta toutes les paroles du pape en m'accablant de ses maussades caresses d'âne. Je lui répondis sur-le-champ : — « Il n'y a rien au monde que je désire plus que de reconquérir les bonnes grâces d'un si grand pape, que j'ai perdues, non par ma faute, mais par celle de la cruelle maladie qui m'a affligé, et grâce à la méchanceté de ces âmes envieuses, qui se plaisent à commettre le mal. Mais, comme Sa Sainteté ne manque pas de valets, tâchez qu'elle m'en envoie un autre que vous, pour peu que vous teniez à votre vie... et pesez bien ce que vous ferez. Quant à moi, je ne manquerai ni jour ni nuit de ruminer et de faire tout ce que je pourrai pour le service du pape... Et maintenant ayez soin,

après que vous aurez rapporté cela au pape, de ne plus jamais, sous aucun prétexte, vous mêler en rien de mes affaires, sinon vous reconnaîtrez vos torts au châtiment mérité que je vous infligerai. » — Cet homme répéta toutes ces choses au pape en leur donnant une tournure beaucoup plus brutale. Pendant un temps, la querelle en resta là, et je pus retourner à ma boutique et à mes affaires.

L'orfèvre Tobbia, dont j'ai parlé plus haut, était occupé à terminer la garniture et les ornements de la corne de licorne. 11 avait en outre commencé, d'après l'ordre du pape, un calice semblable au mien. Sa Sainteté, ayant examiné ce travail, en fut si mécontente qu'elle exprima un vif regret d'avoir rompu avec moi, et se mit à maudire et l'ouvrage de Tobbia et le cardinal qui le lui avait recommandé. — Plusieurs fois Baccino délia Croce vint me dire, de la part du pape, que je devrais faire le reliquaire en question. Je lui répondis que je priais Sa Sainteté de me laisser me remettre de la cruelle maladie dont je n'étais pas encore parfaitement guéri. J'ajoutai que je montrerais à Sa Sainteté que tous les instants que je pouvais travailler étaient consacrés à son service. En effet, j'avais commencé son portrait, et je lui gravais secrètement une médaille, au poinçon de laquelle je travaillais chez moi, abandonnant ma boutique à la garde d'un associé, nommé Felice, qui avait été mon apprenti.

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