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CHAPITRE III

Le sculpteur Tribolo. — Départ pour Venise. — Rixe de Cellini avec les exilés florentins. — Jacopo Sansovino. — L'hôtelier bourru. — Une petite vendetta. — Retour à Florence. — Travaux divers. — Querelle de Cellini et d'Ottaviano de Médicis. — Le revers de Lorenzino de Médicis.

En arrivant à Florence, j'allai voir le duc Alexandre, qui me fit l'accueil le plus gracieux, et me pressa vivement de me fixer près de lui.

Il y avait, à cette époque, à Florence, un sculpteur nommé le Tribolo1. Il était mon compère, car j'avais tenu un de ses enfants sur les fonts baptismaux. Un jour, il me dit que Jacopo del Sansovino, son ancien maître, l'avait appelé à Venise, et qu'il s'y rendrait avec plaisir, tant parce qu'il s'attendait à de bons bénéfices que parce qu'il n'avait encore jamais vu cette ville. 11 me demanda si je la connaissais ; je lui dis que non. Il me pria alors de l'accompagner. J'acceptai sa proposition. C'est pourquoi je dus répondre au duc Alexandre que je voulais visiter Venise, avant de m'attacher à son service. Le duc exigea la promesse formelle de mon retour, et m'ordonna de ne point partir sans l'avoir

1. Niccolô, fils de Raffaelo de' Pericoli, naquit à Florence en 1500. Dans son enfance, il reçut, à cause de sa turbulence, le surnom de Tribolo, qui s'accorde mal avec l'extrême timidité dont il fit preuve dans son voyage à Venise avec Cellini. Il fut un des meilleurs élèves du Sansovino, et laissa de nombreux ouvrages, qui lui assignent un rang distingué parmi les sculpteurs et les architectes du seizième siècle. Il mourut en 1365. — Voy. Vasari, Vie du Tribolo, t. VII.

revu. Le lendemain, tous mes préparatifs étant terminés, j 'allai donc prendre congé de lui. Il était au palais Pazzi, qu'habitaient alors la femme et les filles du signor Lorenzo Cibo. Je lui fis dire que je ne voulais point partir sans avoir récuses ordres; il m'envoya sa réponse par le signor Cosme de Médicis, aujourd'hui duc de Florence, lequel me dit d'aller chez Niccolo de Monte-Aguto, toucher cinquante écus d'or, que Son Excellence me donnait à dépenser en son honneur, et il me recommanda de ne point oublier de revenir.

Dès que Niccolo m'eut compté cet argent, je me rendis chez Tribolo, qui était prêt. Il me demanda si j'avais lié mon épée. — « Quand on voyage, lui répondis-je, on ne doit point lier son épée. » — « Mais, reprit-il, c'est la coutume à Florence, où, pour la plus légère peccadille, ser Maurizio ferait pendre saint Jean-Baptiste ; ainsi, il faut lier nos épées jusqu'à ce que nous soyons hors des portes de la ville. » — Je me moquai de cet avis, et nous partîmes, en compagnie du courrier de Venise, que l'on appelait Lamentone.

Après avoir passé Bologne, nous arrivâmes un soir à Ferrare, où nous descendîmes à l'hôtellerie de la place.

Lamentone nous quitta pour porter à plusieurs exilés deux lettres et des messages de la part de leurs femmes. Le duc n'avait permis qu'au courrier de leur parler; tout autre qui s'y serait hasardé aurait été condamné comme eux à l'exil.

Comme il n'était guère plus de vingt-deux heures, nous allâmes, le Tribolo et moi, voir passer le duc de Ferrare, qui revenait de Belfiore, où il avait assisté à des joutes. Pendant le chemin, nous rencontrâmes plusieurs exilés qui, de la façon dont ils nous regardaient, semblaient nous provoquer à leur parler. Le Tribolo, qui était l'homme le plus peureux que je connusse, ne cessait de me répéter : — «Ne les regarde pas, et ne leur adresse pas un mot, si tu veux retourner à Florence. »

Lorsque nous eûmes vu le duc, nous revînmes à l'hôtel-

lerie, où nous trouvâmes Lamentone. Vers une heure, Niccolo Benintendi, son frère Pietro, le vieux Jacopo Nardi, je crois, et plusieurs jeunes gens entrèrent et demandèrent au courrier des nouvelles de Florence. Le Tribolo et moi, nous nous tenions à l'écart pour ne point entrer en conversation avec eux. Lorsqu'ils eurent longtemps causé avec Lamentone, Niccolo Benintendi s'écria en nous montrant : — « Je connais très-bien ces deux-là ; pourquoi font-ils tant de singeries pour ne point nous parler? » — Le Tribolo me suppliait de ne point bouger, tandis que Lamentone leur répondait que nous n'avions pas la même permission que lui. Le Benintendi répliqua que c'était une ânerie, et nous envoya à tous les diables avec mille autres injures de ce genre.

Je levai alors la tête, et je dis avec le plus de modération possible : — «Chers gentilshommes, vous pouvez nous occasionner beaucoup de tort, et nous ne pouvons vous être d'aucune utilité ; bien que vous nous ayez adressé des paroles inconvenantes, nous n'entamerons point une querelle avec vous. »

Le vieux Nardi déclara que je m'étais exprimé comme un jeune homme de bien que j'étais ; mais Niccolo Benintendi s'écria : — « Je les eux et le duc !» — Je répliquai

qu'il avait tort de s'attaquer à nous, qui ne nous mêlions nullement de ses affaires. Le vieux Nardi prit notre parti et blâma Benintendi, qui n'en continua pas moins ses insultes. Je finis par lui signaler que, s'il ne nous laissait en paix, je saurais parler et agir d'une façon qui lui serait

peu agréable. Il répéta qu'il nous le duc et nous, et il

ajouta que nous n'étions que des ânes. A ces mots, je lui criai qu'il en avait menti par la gorge, et je mis l'épée au vent.

Le vieux Nardi, ayant voulu gagner le premier l'escalier, tomba et dégringola quelques marches, de sorte que tous les autres culbutèrent sur lui. Je m'élançai en avant, et je frappai les murailles avec mon épée en disant : — « Je vais tous vous massacrer. » — Mais j'avais grand soin

de ne leur faire aucun mal, car le carnage aurait été trop horrible. A ce bruit, l'hôtelier se mit à crier et Lamentone à me supplier. — « Holà la tête ! exclamait l'un ! laissezmoi sortir! » exclamait l'autre. — C'était un hourvari épouvantable ; on aurait cru entendre un troupeau de porcs en déroute. L'hôtelier arriva avec de la lumière ; je remontai et je rengainai mon épée. Lamentone blâmait la conduite de Niccolo Benintendi, tandis que l'hôtelier, de son côté, disait à ce dernier : — « 11 va de la vie de tirer ici l'épée. Si le duc connaissait vos insolences, il vous ferait pendre par la gorge. Je ne veux pas vous traiter comme vous le méritez; mais ne remettez plus jamais les pieds dans cette auberge, sinon malheur à vous ! » — L'hôtelier monta ensuite près de moi ; je voulus m'excuser, mais il ne le souffrit pas, m'assura que j'avais mille fois raison, et me recommanda de me tenir bien en garde contre eux durant mon voyage.

Lorsque nous eûmes soupe, un batelier vint nous offrir de nous mener à Venise. Je lui demandai s'il voulait me louer sa barque tout entière ; il y consentit, et nous arrêtâmes un prix. Le lendemain matin, de bonne heure, nous prîmes des chevaux pour nous rendre au port, qui est situé à quelques milles de Ferrare. En y arrivant, nous trouvâmes le frère de Niccolo Benintendi et trois de ses amis qui nous attendaient. Ils avaient deux armes d'hast. Quant à moi, j'étais muni d'une belle pertuisane que j'avais achetée à Ferrare. Étant bien armé, je ne m'effrayai pas comme le Tribolo, qui soupirait : — « Bon Dieu, secourez-nous ! ces gens-là sont venus pour nous tuer. » — Lamentone se tourna vers moi et me dit : — « Tu n'as rien de mieux à faire que de retourner à Florence, car je vois qu'il y a ici du danger. De grâce, Benvenuto, évite la furie de ces animaux enragés. » — « Allons, lui répondis-je, Dieu protège le bon droit. Vous verrez d'ailleurs comme je me défendrai. Cette barque n'est-elle pas retenue pour nous ?» — «Oui, » dit Lamentone. — « Eh bien ! repris-je, nous y entrerons seuls, si cela ne dépend que de mon courage. »

Je piquai mon cheval, et, quand je ne fus plus qu'à cinquante pas de nos adversaires, je mis pied à terre, et je m'avançai hardiment, la pertuisane à la main. Le Tribolo s'était arrêté. Il se tenait tellement recroquevillé sur son cheval qu'on l'aurait pris pour le Froid en personne. Le courrier Lamentone se gonflait et soufflait comme le dieu des Vents ; c'était son habitude, mais jamais il n'avait dépensé tant d'haleine qu'en pensant à la tournure que cette diablerie allait prendre.

Quand je fus près de la barque, le batelier me dit que des gentilshommes florentins désiraient y monter avec nous, si j'y consentais. — « La barque, lui répondis-je, est retenue pour nous, et non pour d'autres. Je suis très-fâché de ne pouvoir me trouver en compagnie de ces gentilshommes.»

— « Nous ferons en sorte que tu le puisses, Benvenuto, me cria un jeune brave de la famille Magalotti. » — « J'espère, répliquai-je, que Dieu, mon droit et mon bras aidant, vous ne me ferez point pouvoir ce que vous prétendez. » — En même temps, je sautai dans la barque, et j'ajoutai, en leur présentant la pointe de ma pertuisane : — « Voilà ce qui vous le prouvera. » — Magalotti, s'étant avancé d'un air menaçant et l'arme à la main, je sautai sur le bord de la barque, et je lui assénai un tel coup que, s'il ne fût tombé à la renverse, je l'eusse percé de part en part. Ses amis, au lieu d'accourir à son secours, battirent en retraite. Je vis que je pourrais le tuer, mais je me contentai de lui dire :

— « Relève-toi, frère ; ramasse ton arme et va-t'en. Tu sais maintenant que je puis ce que je ne veux pas, et que je n'ai pas voulu ce que je pouvais. » — J'appelai ensuite le Tribolo, le batelier et Lamentone, et nous partîmes pour Venise. Déjà nous avions navigué dix milles sur le Pô, lorsque nos jeunes gens, qui avaient monté sur une fusoliera, nous rejoignirent. Quand ils furent vis-à-vis de nous, cet imbécile de Pier Benintendi me cria : — « Va, va, Benvenuto, nous nous reverrons à Venise !» — « Allez, allez, je vous suis, répliquai-je ; je me laisse voir partout. »

Arrivé à Venise, je consultai le frère du cardinal Cor-

naro, et je le priai de me procurer la permission de sortir avec des armes. 11 me dit que je pouvais librement en porter, sans risquer autre chose que la perte de mon épée.

Nous allâmes donc, bien armés, rendre visite au sculpteur Jacopo del Sansovino *, qui avait mandé le Tribolo. Sansovino m'accabla d'amitiés, et nous invita à dîner, ce que nous acceptâmes. Dans le cours de la conversation, il dit au Tribolo qu'il ne voulait point l'employer pour le moment, et qu'il eût à revenir une autre fois. A ces mots je me mis à rire, et je dis en plaisantant au Sansovino : — « Votre maison est trop éloignée de la sienne pour qu'il revienne une seconde fois. » — Le pauvre Tribolo, stupéfait, lui dit de son côté : — « Mais j'ai ici la lettre où vous m'écrivez de venir. » — Le Sansovino répliqua que des gens de bien et de talent tels que lui pouvaient se permettre de semblables libertés et de plus grandes encore. Tribolo courba les épaules en répétant : — « Patience ! patience I » — Malgré le dîner somptueux que le Sansovino m'avait donné, je pris le parti de mon camarade Tribolo, qui avait raison. Comme, pendant le repas, le Sansovino n'avait cessé de parler de ses chefs-d'œuvre et de dire du mal de Michel- Ange et de tous les artistes éminents, en conservant tous les éloges pour lui-même, cette impertinence m'avait fatigué au point que je n'avais pas mangé un seul morceau avec plaisir. Je me bornai à lui dire ces deux mots : — « Messer Jacopo, les honnêtes gens se conduisent en honnêtes gens, et les hommes de talent qui produisent de bons et beaux ouvrages sont beaucoup mieux appréciés quand ils sont loués par les autres que quand ils chantenteux-mêmes leurs louanges avec cet aplomb. » — Là-dessus, nous nous levâmes de table en grommelant.

i. Jacopo Tatti, surnommé le Sansovino. naquit à Florence, en 1479. Après avoir acquis une grande célébrité à Florence et à Rome, il se rendit à Venise, où il succéda à maestro Buono, dans l'emploi d'architecte des procuraties de San-Marco. Il exerça sur l'école vénitienne une heureuse influence par ses ouvrages et ses enseignements, qui propagèrent son nom dans toute l'Italie. Il mourut en 1570. — Voy. Vasari, Vie du Sansovino. t. IX.

Le même jour je rencontrai, près du Rialto, Piero Benintendi et plusieurs de ses amis. M'étant aperçu qu'ils voulaient me faire un mauvais parti, j'entrai dans la boutique d'un apothicaire pour laisser passer la tempête. J'appris plus tard que le jeune Magalotti, que j'avais traité avec courtoisie, leur avait adressé de vifs reproches. Cette affaire n'eut point d'autres suites.

Peu de jours après nous partîmes pour Florence. Nous logeâmes dans une auberge située au delà de Chioggia, à gauche, sur la route de Ferrare. L'hôte voulut que nous le payassions avant d'aller nous coucher. J'eus beau lui dire que partout ailleurs on avait coutume de ne payer que le matin ; il s'obstina à répéter : — « Moi, je veux être payé le soir et à ma guise. » — Je lui répondis que les gens qui voulaient agir à leur guise devraient créer un monde à leur guise, parce que dans celui-ci il n'était pas d'usage de se comporter ainsi. 11 me répondit de ne pas lui rompre la tête, attendu qu'il voulait qu'il en fût ainsi. Le Tribolo tremblait et me poussait pour que je ne soufflasse point mot, de peur qu'il ne nous arrivât pis encore. Nous payâmes donc l'hôtelier, comme il l'entendait, et nous allâmes nous coucher. Le bon de notre affaire fut que nous eûmes de beaux lits, tout neufs et vraiment très-propres. Néanmoins, je ne pus fermer l'œil un instant ; je passai toute la nuit à chercher un moyen de me venger. Je pensai d'abord à mettre le feu à la maison, puis à égorger quatre bons chevaux que l'hôtelier avait dans son écurie. Tout cela me semblait facile à exécuter; mais je ne voyais pas qu'il nous fût aussi aisé de nous sauver, moi et mon camarade. Enfin, voici le dernier parti auquel je m'arrêtai : j'embarquai mes compagnons et mes bagages et, lorsque les chevaux eurent été attachés au bateau, je dis de ne pas bouger jusqu'à ce que je fusse revenu de l'hôtellerie, parce que j'avais oublié une paire de pantoufles. A l'auberge je demandai l'hôtelier. Il me fit répondre qu'il n'avait que faire de nous et que nous pouvions aller à tous les diables. Un garçon d'écurie, encore tout endormi, me dit alors : — « Le maître ne se dérange-

rait pas pour le pape, attendu qu'il est couché avec une certaine petite drôlesse qu'il a longtemps poursuivie. » — 11 réclama ensuite un pourboire. Je lui donnai quelques menues monnaies vénitiennes, et je lui dis de recommander au conducteur de la barque de m'attendre. Je montai, et, avec un petit couteau qui coupait comme un rasoir, je hachai si bien quatre lits, que j'y fis plus de cinquante écus de dégât. Je mis dans ma sacoche des débris de couvertures, et je retournai à la barque, où j'ordonnai au conducteur de partir en toute hâte.

A quelque distance de l'hôtellerie, mon compère Tribolo dit qu'il avait oublié des courroies qui lui servaient à lier sa valise, et il insista vivement pour aller les chercher. Je lui dis de ne pas se tourmenter pour deux petites courroies, que je lui en fournirais autant de grandes qu'il en désirerait. Il me répondit que je plaisantais toujours, et qu'il voulait absolument ses courroies. Il cria d'arrêter ; mais je commandai d'avancer, et en même temps je lui racontai le grand dégât que j'avais commis chez l'hôte, et je le lui prouvai en lui montrant les morceaux de couvertures. Il fut aussitôt saisi d'une telle panique, qu'il ne cessa de répéter au conducteur : — « Dépêchons-nous, de grâce, dépêchons-nous! » — Il ne se crut hors de péril qu'en voyant les portes de Florence. Dès que nous fûmes arrivés, il médit : — « Lions nos épées, pour l'amour de Dieu, et ne me faites plus des vôtres, car vous m'avez torturé aussi cruellement que si mes entrailles eussent été à frire dans une poêle. » — « Compère Tribolo, lui répondis-je, ne vous inquiétez pas de lier votre épée, attendu que vous ne l'avez jamais déliée. » — Je parlais ainsi simplement parce que de tout le voyage je ne l'avais pas vu une seule fois se comporter en homme. — « C'est par Dieu ! vrai, s'écria-t-il en regardant son épée, elle est encore telle que je l'ai liée avant de sortir de chez moi. » — Mon compère pensait que j'avais été une mauvaise compagnie pour lui, parce que je m'étais fâché et défendu contre ceux qui avaient voulu nous maltraiter. Quant à moi, je croyais qu'il avait été pour moi un bien

plus détestable compagnon, puisqu'il n'était jamais venu à mon aide. Que les gens impartiaux et sans préventions jugent entre nous deux.

A mon arrivée j'allai chez le duc Alexandre, et je le remerciai vivement du cadeau de cinquante écus qu'il m'avait fait. Je dis à Son Excellence que j'étais prêt à la servir en tout ce que je pourrais. Le duc m'ordonna aussitôt de graver les coins de ses monnaies. Je commençai par une pièce d'argent de quarante sous, représentant d'un côté la tête de Son Excellence, et de l'autre côté saint Côme et saint Damien. Elle plut tellement que le duc osait dire que c'était la plus belle monnaie de la chrétienté. Du reste, c'était aussi l'opinion de la ville entière et de tous ceux qui la voyaient. Je demandai donc une pension et un logement à la Monnaie. Il me dit de m'appliquer à le servir ; qu'il me donnerait beaucoup plus que je ne réclamais. Il ajouta qu'il avait enjoint à Carlo Acciaiuoli, directeur de la Monnaie, de me payer tout l'argent que j'exigerais. Cela était effectivement vrai ; mais j'apportais une telle discrétion dans mes demandes, que toujours on restait me devoir quelque chose, d'après mon compte.

Je fis de nouveau des coins pour les jules. D'un côté je gravai un saint Jean de profil, assis, et tenant un livre à la main. Selon moi, je n'avais jamais rien produit d'aussi beau. Sur le revers étaient les armes du duc Alexandre. Je gravai ensuite pour les demi-jules une tête de saint-Jean. Ce fut la première tête de face que l'on frappa sur une pièce d'argent si peu épaisse ; mais ces difficultés ne sont comprises que par les gens du métier. Après les demi-jules j'exécutai les coins pour les écus d'or. D'un côté on y voyait une croix avec de petits chérubins, et de l'autre les armoiries de Son Excellence.

Dès que j eus terminé ces quatre pièces, je priai le duc de fixer ma pension et de me délivrer le logement de la Monnaie, si mon service lui était agréable. 11 me répondit avec bonté qu'il était très-content de moi, et qu'il donnerait des ordres à cet effet.

Pendant que je parlais, le duc était dans son gardemeuble, où il examinait une admirable escopette qu'on lui avait envoyée d'Allemagne. S'étant aperçu que je la regardais avec attention, il me la mit dans la main en me disant qu'il savait combien j'étais amateur d'armes, et que, pour arrhes de ce qu'il m'avait promis, il me permettait de choisir dans son garde-meuble une arquebuse, à l'exception de celle que je tenais, et il ajouta qu'il y en avait plusieurs aussi bonnes et plus belles que celle-là. J'acceptai et je le remerciai. Aussitôt je cherchai des yeux à mettre cette offre à profit.

Le duc, l'ayant remarqué, ordonna à l'officier de sa garderobe, nommé Pretino de Lucques, de me laisser prendre tout ce que je voudrais; puis il se retira en m'adressant des paroles fort gracieuses. Je restai et je choisis la plus belle et la meilleure arquebuse que j'eusse jamais vue et possédée : je l'emportai chez moi.

Deux jours après, j'allai montrer au duc quelques petits dessins qu'il m'avait demandés pour faire exécuter différents ouvrages en or qu'il désirait envoyer à Naples à la duchesse sa femme. Je profitai de l'occasion pour rappeler au duc ses promesses. Il me répondit qu'il voulait auparavant que je lui gravasse un beau portrait, dans le genre de la médaille du pape Clément. Je commençai donc un modèle en cire. Son Excellence ordonna de m'introduire près d'elle, quelle que fût l'heure à laquelle je me présentasse.

Comme je vis que mes affaires traînaient en longueur, je pris avec moi Pietro Pagolo, de Monte-Ritondo, qui déjà, dans son enfance, avait travaillé chez moi à Rome1. Il était alors chez un orfèvre, nommé Bernardonaccio 2, qui ne le traitait pas très-bien. Je l'enlevai donc à son

i. Pietro Paolo Galeotti est souvent cité par Vasari comme un des graveurs les plus habiles de son temps. — Voy. Vasari, t. VIII.

2. Bernardo Baldini est mentionné par le Varchi (lib. XIV) et par l'Ammirato, qui le vante beaucoup (lib. XXX). Il fut directeur de la Monnaie de Florence depuis le ier septembre 1560 jusqu'à la fin du mois de février 1562.

maître, et je lui enseignai à graver les monnaies. Pendant ce temps, je m'occupai du portrait du duc, que maintes fois je trouvai dormant avec son Lorenzino, qui plus tard l'assassina. J'étais fort étonné qu'un prince comme lui fût si confiant.

Sur ces entrefaites, Ottaviano de Médicis, qui semblait diriger tout, fit mêler, dans la frappe des écus, mes coins à ceux de l'ancien maître de la Monnaie, Bastiano Cennini, homme de la vieille routine et de peu de savoir, qu'il voulait favoriser malgré le duc lui-même J. Je m'en plaignis à Son Excellence, qui, après avoir vérifié le fait, en fut trèsirrité et me dit : — « Vas en parler à Ottaviano de Médicis, et montre-lui les pièces. » — J'allai le trouver de suite ; mais lorsque je lui eus exposé la manière dont il avait gâté mes belles monnaies, il me répondit stupidement : — «Cela nous convient ainsi. » — Je lui répliquai qu'il avait tort et que cela ne me convenait pas. — « Et si cela plaisait au duc? » — reprit-il. — « Eh bien! ripostai-je, cela ne me plairait pas à moi, car ce n'est ni juste ni raisonnable. » — Là-dessus il m'enjoignit de me retirer, en ajoutant qu'il fallait que j'avalasse cette pilule, quand même je devrais en crever. Je retournai chez le duc, je lui racontai la scène fâcheuse qui s'était passée entre Ottaviano de Médicis et moi, et je le suppliai de ne pas laisser gâter mes belles monnaies et de vouloir bien m'accorder mon congé. — « Ottaviano, s'écria-t-il alors, est aussi par trop exigeant. Tu auras tout ce que tu voudras, car vraiment on se moque de moi. »

Le même jour, c'était un jeudi, je reçus de Rome un ample sauf-conduit du pape, avec ordre de revenir promptement pour obtenir, à la fête de la Vierge d'août, la grâce de l'homicide que j'avais commis. Je me rendis chez le duc, que je trouvai au lit, attendu qu^l avait fait la débauche. Deux heures environ me suffirent pour terminer le modèle

i. Dans la préface de son Traité d'Orfèvrerie, Cellini vante ce Bastiano comme un des hommes qui contribuèrent le plus aux progrès de l'art de la ciselure.

en cire de sa médaille. Il en fut très-satisfait. Je lui montrai ensuite le sauf-conduit du pape, et je lui dis que, Sa Sainteté m'appelantpour exécuter divers ouvrages, j'allais regagner la belle ville de Rome, ce qui toutefois ne m'empêcherait pas de graver sa médaille. Le duc me dit alors d'un ton assez irrité : — « Benvenuto, écoute-moi, ne pars pas, je t'allouerai une pension, je te donnerai le logement de la Monnaie et plus encore que tu ne saurais demander, car tu ne demandes que ce qui est juste et raisonnable. Et qui voudrais-tu qui me frappât les belles pièces que tu m'as faites? » — « Signore, lui répondis-je, on a pensé à tout. J'ai ici un jeune Romain, mon élève, que j'ai formé moimême. 11 servira très-bien Votre Excellence jusqu'à ce que je rentre à son service pour toujours. J'ai à Rome une boutique, des ouvriers et quelques affaires. Dès que j'aurai obtenu ma grâce, je laisserai tout à un de mes élèves, et alors avec l'agrément de Votre Excellence je reviendrai près d'elle. » — Lorenzino de Médicis était le seul témoin de cet entretien. Plusieurs fois le duc l'engagea par signes à insister de son côté pour que je ne partisse point ; mais Lorenzino se contenta de dire : — « Benvenuto, tu ferais mieux de rester. » — Lui ayant répondu que j'étais absolument décidé à regagner Rome, il n'ajouta pas un seul mot, et ne cessa de regarder le duc d'un œil sinistre.

Comme j'avais amené le modèle de ma médaille au point que je désirais, je le serrai dans sa boîte et je dis au duc : — « Signore, ne soyez point fâché, car je vous ferai une médaille beaucoup plus belle que celle du pape Clément, et cela doit être, car c'était la première que j'eusse jamais faite. Messer Lorenzino, qui est un homme d'esprit et de savoir, me donnera un beau sujet pour le revers. » — A ces mots, Lorenzino s'écria : — « En effet, je ne pensais point à autre chose qu'à te donner un revers digne de Son Excellence. » — Le duc le regarda en souriant et lui dit : — « Lorenzino, vous lui donnerez le revers, il le gravera ici et il ne partira pas. » — « Je le ferai le plus promptement possible, répliqua Lorenzino avec vivacité, et j'espère

que je ferai une chose qui émerveillera le monde. » — Le duc, qui le tenait tantôt pour un peu fou, tantôt pour un poltron, se mit à rire et se retourna dans son lit. Je me retirai sans plus de cérémonie, et je les laissai seuls ensemble.

Le duc, qui ne croyait pas que je le quitterais, n'insista pas davantage. Quand il apprit ensuite que j'étais parti, il m'expédia un de ses serviteurs qui me rejoignit à Sienne et me remit cinquante écus d'or de la part de Son Excellence, en me disant de les dépenser pour l'amour d'elle, et de revenir le plus tôt possible. Le messager ajouta : — « Messer Lorenzino m'a chargé de te dire qu'il te prépare un revers merveilleux pour la médaille que tu veux faire. »

J'avais laissé à Pietro Pagolo, mon élève romain, les instructions nécessaires pour la frappe des monnaies ; mais, comme c'était une tâche très difficile, il ne s'en acquitta jamais très bien. La Monnaie resta me devoir plus de soixante écus sur le prix de la façon de mes coins.

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