‹ Mémoires de Benvenuto Cellini (volume 2)Chapitre 17 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Départ de Naples. — Aventure de voyage. — Arrivée à Rome. — La médaille de la Paix. ■ — La médaille de Moïse. — Mort de Clément VII. — L'orfèvre Pompeo. — Deux coups de poignard. — Les cardinaux Cornaro et Médicis. — Paul III. — Le sauf-conduit. — La médaille de saint Paul. — Persécutions de Pier Luigi Farnese. — Le petit Corse. — Fuite à Florence.

Muni de mon argent, je quittai Naples de nuit, afin de ne pas être suivi et assassiné, comme cela arrive souvent dans ce pays. Malgré cette précaution, je fus attaqué à la Selciata par plusieurs cavaliers, contre lesquels je me défendis avec beaucoup d'adresse et de courage. Je laissai le Solosmeo au mont Casino. Quelques jours après, j'arrivai un matin à l'auberge d'Anagni, où je voulais dîner. Lorsque je fus près de cet endroit, je tirai avec mon arquebuse des oiseaux que je tuai ; mais en même temps je me déchirai la main droite avec une pointe de fer de la batterie. Bien que la blessure ne fût pas très-grave, elle paraissait être des plus sérieuses, car il en sortait beaucoup de sang. J'entrai dans l'auberge, et, après avoir mis mon cheval à l'écurie, je montai sur une terrasse, où je trouvai plusieurs gentilshommes napolitains, qui allaient s'asseoir à table, en compagnie d'une jeune dame, la plus belle que j'eusse jamais vue. Mon valet, garçon résolu, marchait derrière moi, avec une énorme pertuisane au bras. Nos armes et le sang dont j'étais couvert causèrent d'autant plus de terreur à ces pauvres gentilshommes, que cette auberge était un nid

d'assassins. lisse levèrent de table, et, dans leur épouvante, ils supplièrent Dieu de leur venir en aide. Je leur dis en riant que Dieu les avait entendus, et que j'étais homme à les défendre contre ceux qui se hasarderaient aies attaquer; puis je les priai de m'aider un peu à bander ma blessure. Leur jolie compagne m'offrit son mouchoir richement brodé d'or. Je le refusai, mais elle le déchira aussitôt par le milieu, et me pansa elle-même avec une grâce extrême. La frayeur s'étant un peu calmée, nous dînâmes très-joyeusement. Après le repas, nous montâmes à cheval et nous partîmes tous ensemble. Comme la peur n'avait pas encore disparu complètement, mes gentilshommes restaient en arrière, et faisaient en sorte de me laisser avec la dame. Mon valet, sur un signe de moi, se tenait un peu à l'écart : de façon que je cavalcadais à côté d'elle, en lui parlant de choses tout autres que celles que vendent les apothicaires. Je cheminai ainsi jusqu'à Rome, et de ma vie je ne fis un plus agréable voyage.

Dès que je fus à Rome, je descendis au palais du cardinal de Médicis. J'y trouvai sa seigneurie révérendissime, que je remerciai vivement de mavoir rappelé. Je la priai de me faire exempter de la prison, et même, s'il était possible, de l'amende. Le cardinal fut enchanté de me voir, et me dit de ne rien craindre ; puis il se tourna vers un de ses gentilshommes, nommé messer Pierantonio Pecci, de Sienne, et il lui dit d'enjoindre de sa part au bargello de ne pas se hasarder à me toucher. Il lui demanda ensuite comment se portait l'homme que j'avais blessé à la tête avec une pierre. Messer Pierantonio lui répondit qu'il allait mal et qu'il irait encore pis, parce que, à la nouvelle de mon retour, il avait déclaré qu'il mourrait volontiers pour me mettre dans l'embarras. — «Cet homme, s'écria le cardinal en riant, ne pouvait agir autrement pour nous prouver qu'il était un véritable Siennois. Dans ton intérêt et le mien, ajouta-t-il, aie soin de ne pas paraître du côté de la rue des Banchi d'ici à quatre ou cinq jours, après cela va où tu voudras, et que les fous meurent à leur bon plaisir. »

Je me rendis à ma maison, et je travaillai à terminer la médaille du pape Clément. Sur le revers, j'avais représenté la Paix sous la figure d'une jeune femme, couverte de légères draperies, et mettant le feu avec une torche à un monceau d'armes en forme de trophée. Près de la Paix on voyait un temple dans lequel était enfermée la Fureur ; enfin à l'entour on lisait : Clauditntur belli portœ. Pendant que je finissais cette médaille, l'homme que j'avais blessé s'était guéri, et le pape ne cessait de me demander.

Comme j'évitais le cardinal de Médicis, parce que chaque fois que je le rencontrais il me commandait quelque ouvrage important qui m'empêchait d'achever ma médaille, messer Pier Carnesecchi, favori de Sa Sainteté, se chargea de s'enquérir de moi. Il me fit adroitement entendre combien le pape désirait que je travaillasse pour lui. Je lui répondis que bientôt je prouverais à Sa Sainteté que je n'avais cessé de travailler pour elle.

Peu de jours après, en effet, je terminai ma médaille, et je frappai plusieurs pièces en or, en argent et en cuivre. Je les montrai à messer Pier Carnesecchi, qui de suite, par une belle soirée du mois d'avril, m'introduisit au belvédère, près de Sa Sainteté. Quand je fus en présence du pape, je lui présentai les médailles ainsi que les coins d'acier. Il les prit, en reconnut sur-le-champ tout le mérite, et regarda messer Pier Carnesecchi en s'écriant : — « Jamais les anciens n'ont eu de si belles médailles 1 »

Pendant que Sa Sainteté et ses courtisans examinaient tantôt les coins, tantôt les médailles, je pris modestement la parole et je dis : — « Si ma mauvaise étoile n'eût été contrariée par une puissance assez forte pour arrêter sa violence, Votre Sainteté, sans qu'il y eût eu de sa faute ou de la mienne, aurait perdu un fidèle et dévoué serviteur. Dans ces cas-là, très saint Père, il siérait peut-être d'avoir recours à la méthode indiquée par ces bonnes gens qui prétendent qu'il faut saigner sept fois avant de couper une. La langue perverse et menteuse d'un de mes ennemis acharnés avait si facilement irrité Votre Sainteté, que, dans sa fureur, elle

avait ordonné au gouverneur de m'arrêter et de me pendre à l'instant. Si ce malheur avait eu lieu, quel tort Votre Sainteté ne se serait-elle pas fait en se privant d'un serviteur dont elle-même reconnaît le mérite! Et puis, quels remords, j'en suis sûr, n'en aurait-elle pas eus devant Dieu et devant les hommes ! Les bons pères et les bons maîtres ne doivent jamais laisser tomber si précipitamment leurs bras sur leurs enfants et sur leurs serviteurs; car le repentir ne remédie ensuite à rien. Enfin, puisque Dieu a refréné la malignité de mon étoile et m'a conservé à Votre Sainteté, je la supplie de n'être pas si prompte une autre fois à sévir contre moi. »

Le pape avait cessé d'examiner les médailles, et m'écoutait avec une profonde attention. — Comme il y avait là une foule de hauts personnages, il rougit, parut un peu confus, et ne trouva pas d'autre moyen de se tirer d'affaire que de dire qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais donné un tel ordre. Je m'aperçus de son embarras, et, pour le dissiper, je me mis à parler d'autres choses.

Le pape ramena bientôt les médailles sur le tapis, et me demanda comment je m'y étais pris pour les frapper si nettement, malgré leur dimension, qui était si grande qu'il n'avait vu aucune pièce antique qui en approchât. Nous causâmes un peu sur ce sujet, et, comme il avait peur que je ne le gratifiasse encore d'un petit sermon pire que le premier, il me dit que les médailles étaient très-belles ; qu'elles lui plaisaient beaucoup, et qu'il désirait que je fisse un autre revers de son invention, si toutefois il était possible de frapper une médaille avec deux revers. Je lui répondis que c'était facile. Alors il m'ordonna de représenter Moïse frappant le rocher, et de graver au-dessus ces mots : Ut blbat popiilus. Puis il ajouta : — « Va, Benvenuto, avant que tu aies fini, j'aurai pensé à toi. » — Dès que je fus parti, il proclama, en présence de tous les assistants, qu'il me donnerait de quoi vivre richement, sans avoir jamais besoin de travailler pour d'autres.

Tandis que je m'occupais activement à terminer le

Moïse, le pape tomba malade. Ses médecins ayant déclaré qu'il était en grand danger, mon ennemi Pompeo chargea des soldats napolitains de me faire ce qu'il redoutait que je ne lui fisse. J'eus bien de la peine à défendre ma pauvre vie. Quoi qu'il en soit, j'achevai promptement mon revers, et je le portai au pape, que je trouvai au lit dans un état désespéré. Néanmoins il me témoigna beaucoup d'amitié et voulut voir les médailles et les coins. Il se fit donner des lunettes et des bougies, mais il ne put réussir à rien discerner. Il se mit alors à tâtonner un peu avec les doigts ; puis il poussa un grand soupir et dit qu'il était bien fâché de cela pour moi, mais que, si Dieu lui rendait la santé, il arrangerait tout à ma satisfaction. Trois jours après il mourut, et je perdis ainsi tout ce que j'attendais de mon travail.

Je repris pourtant courage, en pensant que ces médailles m'avaient valu une telle réputation, que je serais infailliblement employé par le futur pape, et peut-être avec plus de succès. Je me réconfortai donc moi-même, et, oubliant entièrement les mortelles injures que j'avais reçues de Pompeo, je m'armai de pied en cap, et je me rendis à Saint- Pierre, où je baisai les pieds du pape défunt, non sans verser des larmes.

Je retournai ensuite dans la rue des Banchi pour voir les rassemblements tumultueux qui se forment dans les circonstances de ce genre.

J'étais assis avec plusieurs de mes amis, lorsque vint à passer Pompeo au milieu d'une douzaine d'hommes bien armés. Quand il fut vis-à-vis de moi, il s'arrêta un peu, comme s'il eût voulu me chercher noise. Mes amis, jeunes gens braves et résolus, m'invitèrent à dégainer, mais je considérai que, si je mettais l'épée au vent, il en arriverait malheur à maintes personnes qui n'étaient pour rien dans la querelle, et je jugeai qu'il valait mieux n'exposer que moi au danger. Pompeo, après être resté là le temps de dire deux Ave Maria, se mit à ricaner et s'éloigna suivi de ses compagnons, qui l'imitèrent en secouant la tête et en

faisant toutes sortes de bravades. Mes amis voulaient prendre part à la dispute, mais je leur signifiai vertement que j'étais homme à savoir mener moi-même mes querelles à fin ; que je n'avais nul besoin de plus braves que moi, et qu'ainsi chacun eût à se mêler de ses affaires. Ils se retirèrent assez fâchés et en murmurant contre moi. Parmi eux se trouvait mon meilleur ami, Albertaccio del Bene, frère d'Alessandro et d'Albizzo. Il réside aujourd'hui à Lyon, où il possède une fortune immense. C'était le plus admirable et le plus intrépide jeune homme que je connusse. 11 m'aimait autant que lui-même. Il savait bien que, si je montrais de la patience, ce n'était point par pusillanimité d'âme, mais par excès de bravoure ; car il me connaissait parfaitement : aussi, en réponse à ce que j'avais dit, me pria-t-il de l'appeler à participer à tout ce que je ferais. — « Albertaccio, mon plus cher ami, lui répliquai-je, le temps viendra où j'aurai besoin de votre assistance ; mais à 'présent, si vous m'aimez, ne vous inquiétez pas de moi ; songez seulement à vous, et partez promptement comme les autres, car il n'y a pas d'instants à perdre. » — Tout cela fut dit très-vite.

Pendant ce temps, mes ennemis, qui s'étaient dirigés à pas lents vers la Chiavica, arrivèrent à un carrefour où se croisent plusieurs rues qui conduisent en différents quartiers de la ville. La maison de mon ennemi Pompeo était située dans la rue qui va droit au Campo-di-Fiore. Il entra chez cet apothicaire qui demeurait au coin de la Chiavica, et il y fut retenu un moment par quelques affaires; on m'assura bien qu'il y resta pour se vanter des bravades qu'il croyait m'avoir faites, mais de toutes façons ce fut pour son malheur. En effet, précisément à l'instant où j'arrivais à l'encoignure de la Chiavica, il sortait de la boutique de l'apothicaire, ses bravi ouvraient leurs rangs et le recevaient au milieu d'eux. Je pris un petit poignard bien affilé, je passai à travers les bravi, et je saisis mon homme avec tant de vivacité et de présence d'esprit, qu'aucun de ses acolytes ne put le secourir. Je le tirai à moi pour le frapper au

visage; mais la frayeur lui fit détourner la tête, de sorte que je le piquai exactement au-dessous de l'oreille. Je ne donnai que deux coups seulement, car au second il tomba mort. Je n'avais jamais eu l'intention de le tuer, mais, comme l'on dit, on ne mesure pas les coups. De la main gauche, je repris mon poignard, et de la droite je tirai mon épée pour défendre ma vie, mais tous ces bravi coururent au cadavre et ne pensèrent nullement à m'attaquer.

Je m'éloignai donc seul par la rue Giulia, en ruminant où je pourrais me réfugier. Quand je fus à trois cents pas, l'orfèvre Piloto, mon grand ami, me rejoignit et me dit :

— « Frère, puisque le mal est fait, songeons à te sauver. »

— « Allons, lui répondis-je, chez Albertaccio del Bene,car je l'ai averti tout à l'heure que je ne tarderais pas à avoir besoin de lui. »

Dès que nous fûmes arrivés chez Albertaccio, on m'accabla de témoignages d'amitié, et les jeunes gens distingués de toutes nations, excepté la milanaise, qui habitaient le quartier des Banchi, accoururent mettre leur vie à ma disposition. Messer Luigi Ruccellai m'envoya offrir ses services : beaucoup d'autres seigneurs imitèrent son exemple. Tous s'accordaient à me féliciter, car il leur semblait que ce Pompeo m'avait par trop molesté, et ils étaient fort étonnés que j'eusse pu souffrir autant d'injures.

Le cardinal Cornaro, ayant appris l'affaire, m'envoya trente soldats armés de pertuisanes, de piques et d'arquebuses, pour me conduire en sûreté dans son palais. J'acceptai l'offre et je partis avec cette escorte, à laquelle se joignirent en plus grand nombre encore les jeunes gens dont j'ai parlé plus haut.

Sur ces entrefaites, messer Traiano, parent de Pompeo et premier camérier du pape, députa au cardinal de Médicis un gentilhomme milanais, avec mission de lui dénoncer le meurtre que j'avais commis, et de lui représenter qu'il fallait que sa seigneurie révérendissime me châtiât sévèrement.

— « En ne faisant pas cette petite faute, répondit aussitôt le cardinal, Benvenuto en aurait fait une bien plus grande.

Remerciez de ma part messer Traiano de m'avoir appris ce que j'ignorais. » — Puis, en présence même du gentilhomme milanais, il dit à l'évêque de Forli : — « Cherchez avec soin mon Benvenuto, et amenez-le-moi ici. Je veux le protéger et le défendre. Quiconque sera son ennemi deviendra le mien. » — Le gentilhomme milanais sortit, le rouge au front.

L'évêque de Forli vint me demander chez le cardinal Cornaro. 11 rencontra sa seigneurie révérendissime, et il lui dit que le cardinal de Médicis envoyait chercher Benvenuto, parce qu'il voulait le garder lui-même. Le Cornaro, qui était poli comme un ourson, répliqua avec colère à l'évêque qu'il saurait me garder aussi bien que le cardinal de Médicis. L'évêque le pria alors de lui permettre seulement de me parler d'une affaire qui ne regardait que le cardinal. Mon Cornaro répondit que, pour ce jour-là, il devait faire comme s'il m'avait parlé. Ce procédé irrita vivement le cardinal de Médicis : aussi, la nuit suivante, allai-je bien accompagné, et à l'insu de Cornaro, lui rendre visite. Je le suppliai de souffrir que je restasse chez le cardinal Cornaro, qui m'avait témoigné tant d'intérêt, et j'ajoutai que, si sa seigneurie révérendissime y consentait, je pourrais compter sur un ami de plus; que du reste sa seigneurie pouvait disposer de moi suivant son bon plaisir. Le cardinal me répondit qu'il me laissait libre d'agir comme je l'entendrais. Je retournai donc chez Cornaro.

Peu de jours après, le cardinal Farnèse fut élu pape1. Dès qu'il eut ordonné les affaires les plus importantes, il s'enquit de moi, et déclara qu'il ne voulait point que ce fût un autre qui fît ses monnaies. Un de ses gentilshommes, nommé messer Latino Giovenale, lui dit alors que je me cachais à cause d'un homicide que j'avais commis sur la personne du Milanais Pompeo, et il exposa toutes les raisons qui plaidaient en ma faveur. — «J'ignorais la mort de Pompeo, reprit le pape, mais je connaissais les justes griefs

i. Sous le nom de Paul III.

de Benvenuto : aussi faut-il lui expédier de suite un saufconduit qui ne lui laisse aucun danger à craindre. » — «Il ne serait pas bien d'accorder des grâces de ce genre, au commencement de votre pontificat, » — s'écria un certain messer Ambrogio, grand ami de Pompeo et favori de Sa Sainteté. — «Je sais mieux que vous ce que l'on doit faire, répliqua le pape; apprenez que des hommes uniques dans leur profession, comme Benvenuto, ne doivent pas être soumis aux lois, et lui moins que tout autre, car je sais combien il a raison. » — On me délivra donc un sauf-conduit par l'ordre de Sa Sainteté, et je me consacrai de suite à son service avec la plus grande ardeur.

Messer Latino Giovenale vint me trouver et me chargea de graver les monnaies du pape. Cette commission réveilla mes ennemis, qui ne négligèrent rien pour qu'on me l'enlevât. Le pape s'en aperçut, gourmanda mes adversaires et déclara qu'il entendait m'employer.

Je commençai par les coins des écus, où je représentai saint Paul à mi-corps, avec cette légende : Vas electionis. Cette pièce obtint beaucoup plus de succès que toutes celles de mes concurrents, de sorte que le pape ordonna qu'on ne lui parlât plus de monnaies, attendu qu'il voulait qu'elles fussent gravées par moi et non par d'autres. Je me mis donc résolument à la besogne. Messer Latino Giovenale m'introduisait chez le pape, qui lui avait confié ce soin.

Je désirais ravoir le motu propno de l'office de graveur de la Monnaie; mais le pape se laissa circonvenir et me dit qu'il fallait auparavant que je fusse gracié de l'homicide dont je m'étais rendu coupable, ce qui devait avoir lieu au mois d'août, à la fête de la Vierge, par l'ordre des chefs de quartiers de Rome, auxquels il est d'usage d'accorder, chaque année, à l'occasion de cette solennité, la grâce de douze condamnés, et qu'en attendant on me donnerait un autre sauf-conduit, afin que je ne fusse point inquiété.

Mes ennemis, ayant vu qu'ils ne pouvaient réussir à m'ôter la Monnaie, eurent recours à un autre expédient. Pompeo avait laissé trois mille ducats de dot à une petite

bâtarde. Ils menèrent les choses de façon que cette fille fût demandée en mariage par l'entremise du signor Pier Luigi Farnese, fils du pape, pour un de ses favoris, petit paysan qu'il avait élevé. Le mari, assure-t-on, toucha une mince partie de la dot, parce que son maître mit la main dessus. En revanche, pour plaire à sa femme, il pria plusieurs fois le signor Pier Luigi de me faire arrêter. Celui-ci s'était engagé à n'y pas manquer dès qu'il verrait mon crédit baisser auprès du pape. Cela durait depuis deux mois environ. Lorsque le mari réclamait sa dot, le signor Pier Luigi ne répondait toujours que d'une manière évasive; mais, en même temps, il avait soin de promettre à la femme de venger son père de façon ou d'autre. Bien que j'eusse un peu vent de la chose, je voyais fréquemment le signor Pier Luigi. 11 me recevait toujours fort gracieusement, quoique, d'un autre côté, il eût ordonné que l'on m'assassinât ou que l'on m'arrêtât. Il avait chargé un petit diable de soldat corse de mener l'affaire à fin le pluspromptement possible. Mes autres ennemis, messer Traiano particulièrement, avaient promis cent écus au petit Corse, qui jura qu'il lui serait aussi facile de s'acquitter de cette commission que d'avaler un œuf frais.

Je fus instruit du complot, et je tins l'œil ouvert. Je ne sortais plus que bien accompagné, armé de pied en cap et couvert dune cotte de mailles à manches, ce dont j'avais obtenu la permission. Le petit Corse fut aveuglé par la cupidité au point qu'il crut pouvoir venir seul à bout de son entreprise, et gagner ainsi tout son argent sans aucun risque.

Un jour, après dîner, on m'appela de la part du signor Pier Luigi. Je sortis de suite, parce que ce gentilhomme m'avait dit qu'il désirait quelques grands vases d'argent. Malgré la hâte avec laquelle j'étais parti, j'avais eu soin de me munir de mes armes. Je marchai très-vite en suivant la rue Giulia, où je ne pensais rencontrer personne à cette heure.

Lorsque je fus arrivé à l'angle du palais Farnèse, comme

j'ai l'habitude de prendre le large en tournant les coins de rue, je vis le petit Corse, qui était assis, se lever et gagner le milieu du pavé. Je ne me déconcertai pas le moins du monde, et je me tins sur la défensive. Je ralentis un peu le pas, et je me rapprochai du mur pour laisser le champ libre à mon adversaire.

Quand nous fûmes près l'un de l'autre, que je reconnus décidément à ses gestes qu'il voulait s'attaquer à moi, et que, me trouvant seul, il espérait sans doute m'expédier aisément, je rompis le premier le silence. — « Vaillant soldat, m'écriai-je, s'il était nuit, vous pourriez dire que vous me prenez pour un autre ; mais, comme nous sommes en plein jour, vous savez très-bien qui je suis. Je n'ai jamais rien eu à démêler avec vous. Loin de vous avoir jamais fait aucun mal, je suis tout disposé à vous rendre service. »

A ces mots, sans s'éloigner et en conservant toujours son attitude menaçante, il me dit qu'il ne savait ce que je voulais dire. — « Eh bien, moi, lui répondis-je, je sais très-bien ce que vous voulez et ce que signifient vos paroles. Mais la mission que vous avez acceptée est plus difficile et plus périlleuse que vous ne pensez, et pourrait avoir un résultat bien différent de celui que vous espérez. Songez que vous avez affaire à un homme qui se défendrait contre cent. C'est là une entreprise peu honorable pour un brave homme comme vous. »

Tout en parlant ainsi, je me tenais sur mes gardes. Nous avions l'un et l'autre changé de couleur.

Pendant ce temps, les passants, s'apercevant que nos paroles respiraient le sang, se rassemblèrent autour de nous. Le petit Corse, n'osant alors en venir aux mains, me dit : — « Une autre fois nous nous reverrons. » — « Je me revois toujours volontiers, lui répondis-je, avec les gens de bien et ceux qui leur ressemblent. » — Là-dessus, je partis, et j'allai chez le signor Pier Luigi, où j'appris qu'il ne m'avait point demandé.

Quand je fus de retour à ma boutique, le petit Corse me fit dire par un ami commun, de ne plus rien craindre de lui,

parce qu'il voulait à l'avenir me traiter en frère, mais de bien me tenir en garde contre d'autres, parce que j'étais menacé de grands dangers et que de hauts personnages avaient juré ma mort. J'envoyai le remercier, et je veillai de mon mieux à ma sûreté.

A quelques jours de là, un de mes intimes amis m'apprit que le signor Pier Luigi avait expressément ordonné de m'arrêter le soir même. Cet avis me fut donné à vingt heures. J'en conférai avec plusieurs de mes amis, qui me conseillèrent de prendre la fuite sans différer. Comme l'ordre devait être mis à exécution une heure après le coucher du soleil, je partis en poste pour Florence à vingt-trois heures.

Le petit Corse n'ayant pas eu le courage de mener à fin son entreprise, ainsi qu'il s'y était engagé, le signor Pier Luigi, de sa propre autorité, avait donné ordre de m'arrêter, dans le seul but de calmer un peu la fille de Pompeo, qui voulait savoir dans quel endroit se trouvait sa dot.

Les deux moyens auxquels le signor Pier Luigi avait eu recours pour assouvir le désir de cette femme ayant avorté l'un et l'autre, il en imagina un troisième que nous raconterons en temps et lieu.

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