‹ Mémoires de Benvenuto Cellini (volume 2)Chapitre 20 sur 36 · CHAPITRE V (i535 — I · texte numérisé non relu

CHAPITRE V (i535 — I

Voyage à Florence. — Giorgio Vasari. — Calomnies. — Retour à Rome. — Le Père, le Fils et le Saint-Esprit. — Felice Guadagni. — Aventure de chasse. — La poutre de feu. — Le revers de Lorenzino. — Assassinat du duc Alexandre. — Les exilés florentins. — Election de Cosme de Médicis. — Réflexions de Cellini. — Messer Latino Giovenale. — Charles- Quint à Rome. — Le missel. — Messer Durante et les cinq cents écus d'or.

Une semaine amena une si faible amélioration dans ma santé, que je devins presque à charge à moi-même : c'est qu'en effet il y avait plus de cinquante jours que j'étais en proie à la souffrance. Je me décidai enfin à partir et je fis tous mes préparatifs. Je pris deux litières, une pour mon cher Felice, l'autre pour moi, et nous nous dirigeâmes vers Florence. Comme je n'avais point écrit pour annoncer mon arrivée, ma sœur, qui ne m'attendait pas, m'accueillit en pleurant et en riant à la fois. Le même jour, plusieurs de mes amis vinrent me voir, et entre autres Pier Landi, celui qui m'était le plus cher au monde.

Le lendemain Niccolo de Monte-Aguto, avec qui j'étais aussi intimement lié, s'empressa d'accourir, parce qu'il avait entendu dire au duc : — « Benvenuto aurait mieux fait de mourir ; il est venu ici se mettre la corde au cou, car je ne lui pardonnerai jamais. » — Aussi dès que Niccolo me vit, s'écria-t-il d'un ton désespéré : — « Cher Benvenuto, qu'estu venu faire ici? Ne savais-tu pas combien tu as offensé le duc? Je l'ai entendu jurer que tu étais venu te mettre la

corde au cou ! » — « Niccolo, lui répondis-je, rappelez à Son Excellence que le pape Clément a voulu me traiter de la même façon et avec tout autant d'injustice. Que le duc ait l'œil sur moi et me laisse guérir : alors je lui montrerai que de sa vie il n'a eu un plus fidèle serviteur que moi. Un de mes ennemis, poussé par l'envie, m'aura ainsi desservi auprès de Son Excellence. Eh bien! qu'elle attende que je recouvre la santé, et je lui expliquerai ma conduite de telle façon qu'elle en sera étonnée. »

C'était le peintre Giorgetto Vasellario d'Arezzo * qui m'avait joué ce mauvais tour, probablement pour me récompenser de tous les bienfaits dont je l'avais comblé. En effet, je l'avais logé et défrayé à Rome, où il avait mis toute ma maison sens dessus dessous. Il était alors attaqué d'une petite lèpre sèche qu'il grattait continuellement. Une nuit qu'il couchait avec un brave garçon que j'avais à mon service et qui s'appelait Manno2, il lui écorcha une jambe avec ses mains en croyant se gratter lui-même. Jamais il ne se taillait les ongles. Manno était décidé à le tuer. Je les réconciliai ; puis je plaçai Giorgio chez le cardinal de Médicis et

i. Giorgio Vasari naquit à Arezzo, en 1512, et mourut en 1574. Ami et élève de Michel-Ange, d'Andréa del Sarte, du Priore, du Rosso, traité en égal par le cardinal Farnèse et le cardinal de Médicis, comblé d'honneurs et de richesses par le magnifique Cosme, il vécut dans l'intimité de tous les hommes savants et forts de sa brillante époque. Appelé à Florence au moment où tous les illustres maîtres du quinzième siècle étaient morts ou condamnés au repos par la vieillesse, il présida à tous les grands travaux qui furent ordonnés par le duc Cosme. Encouragé par le Caro, le Molza, le Tolomei, le Giovio, et les lettrés les plus distingués de son temps, il écrivait les Vies des plus célèbres Peintres, Sculpteurs et Architectes. « Malgré quelques légères erreurs qui, pour la plupart, ont été fort « exagérées par des critiques intéressées, Vasari doit être regardé comme « le père de l'histoire de la peinture. Formé pendant l'époque la plus « brillante de cet art, il a, pour ainsi dire, perpétué les préceptes du siècle « d'or. En lisant ses récits, on croirait entendre les peintres mêmes dont « il a recueilli les traditions et les maximes. » — A ces lignes, que nous empruntons au docte Lanzi, nous n'ajouterons rien. Nous avons déjà peut-être trop parlé ici d'un livre que nous avons essayé de naturaliser en France.

2. En plusieurs endroits de son livre, Vasari parle avec éloge de l'habileté et du caractère de l'orfèvre Manno. Il l'appelle : « Uomo raro nel suo eserci^io ed otitmo per costumi e bonth. »

je ne cessai de lui rendre service. En revanche, il avait dit au duc Alexandre que j'avais mal parlé de Son Excellence, et que je m'étais vanté que je serais un des premiers à escalader les murs de Florence avec les exilés, ses ennemis. Ces propos, d'après ce que j'appris plus tard, lui étaient soufflés par Ottaviano de Médicis, qui, en galant homme, voulait se venger de la querelle qu'il avait eue avec le duc à propos de la Monnaie et de mon départ de Florence. Mais, comme j'étais innocent de ces fausses accusations, je n'éprouvai pas la moindre frayeur.

Le savant maestro Francesco, de Montevarchi, me soignait avec beaucoup de talent. Il m'avait été amené par mon intime ami Luca Martini, qui passait la plus grande partie de la journée avec moi. — J'avais renvoyé à Rome mon fidèle Felice pour y surveiller mes affaires. — Dès que je fus en état de quitter un peu l'oreiller, ce qui eut lieu au bout de quinze jours, je voulus, bien que je ne pusse encore marcher, que l'on me transportât sur la petite terrasse du palais Médicis; je m'y assis en attendant le passage du duc. Plusieurs courtisans de mes amis vinrent me parler. Ils étaient fort étonnés que, malgré la gravité de ma maladie, j'eusse consenti à me faire transporter d'une manière si pénible. Ils disaient que j'aurais dû attendre ma guérison, puis aller voir le duc. Ils s'étaient groupés en foule autour de moi, et ils me regardaient comme un miracle, moins parce qu'ils avaient reçu la nouvelle de ma mort que parce qu'ils me trouvaient une véritable mine de spectre.

Je racontai devant eux tous comment un misérable scélérat avait dit à monseigneur le duc que je m'étais vanté de vouloir être le premier à escalader les murailles de Florence, et, en outre, que j'avais tenu d'odieux propos sur le compte de Son Excellence. J'ajoutai que je me souciais peu de vivre ou de mourir, tant que je ne me serais pas lavé de cette infamie, et que je ne connaîtrais pas le téméraire vaurien qui avait fait ce faux rapport. — Pendant que je parlais, quantité de gentilshommes s'étaient rassemblés

et me témoignaient un vif intérêt : celui-ci me disait une chose, celui-là une autre. Je leur déclarai que je ne quitterais pas la place avant de connaître mon accusateur.

A ces mots, maestro Agostino, tailleur du duc, s'approcha et dit : — « Si ce n'est que cela, tu vas être satisfait à l'instant.» — Le susdit Giorgio passait en ce moment. — «Voilà celui qui t'a accusé, continua maestro Agostino, maintenant tu sais à quoi t'en tenir. » — Bien qu'il me fût impossible de bouger, je demandai fièrement à Giorgio si cela était vrai. Il le nia et affirma qu'il n'avait jamaisrien dit de semblable. — « Ah ! pendard, s'écria maestro Agostino, ne saistu pas que je le tiens de bonne source? » — Giorgio s'éloigna aussitôt en répétant que cela n'était pas vrai, qu'il n'était pour rien là-dedans1. Bientôt le duc parut. Je me fis soulever devant Son Excellence, et elle s'arrêta. Je lui dis que je n'étais venu là que dans le seul but de me justifier. Le duc me regarda et se montra fort étonné de me voir en vie; puis il me recommanda de songer à me conduire en homme de bien et à me guérir.

Dès que je fus de retour chez moi, Niccolo de Monte- Aguto arriva et m'assura que j'avais échappé, contre toutes ses prévisions, à un des plus grands dangers du monde ; qu'il avait vu ma sentence écrite de la bonne encre; enfin que j'eusse à me dépêcher de me guérir et de décamper, parce que le péril venait d'un personnage fort à craindre.

i. «Il est à remarquer, écrit le signor Carpani, un des annotateurs de a Cellini, que Vasari n'a jamais eu que des éloges pour les ouvrages de « Benvenuto, et même pour ses Mémoires, où il est peint sous de noires « couleurs. » En effet, dans sa Notice sur les Académiciens du dessin, t. X, p. 4 et 5, Vasari dit : « Il me serait facile de m'étendre davantage « sur le compte de Benvenuto, qui, dans toute sa conduite, s'est constam- « ment montré intrépide, fier, ardent, énergique, terrible, et non moins « audacieux avec les princes que dans ses ouvrages. Mais je n'en dirai plus « rien, attendu qu'il a lui-même écrit sur sa vie et sur ses ouvrages avec « beaucoup plus de méthode et d'éloquence que je ne saurais peut-être le « faire. » — Toutefois, nous croyons avec Baldinucci que Vasari n'avait pas lu les Mémoires de Benvenuto; s'il en était autrement, il faudrait lui supposer une bien forte dose de charité chrétienne, un bien vif amour de rendre le bien pour le mal.

Il insista pour que je prisse garde à moi, et il ajouta : — « Mais qu'as-tu donc fait à ce mauvais gredin d'Ottaviano de Médicis? » — Je répondis qu'il n'avait jamais reçu de moi le moindre mal, tandis que moi j'avais beaucoup à me plaindre de lui, et je racontai l'affaire de la Monnaie. — « Pars au plus vite, me dit aussitôt Niccolo; car la vengeance arrivera plus tôt que tu ne crois. » — Tout en m'occupant du rétablissement de ma santé, je donnai des conseils à Pietro Pagolo pour la Monnaie ; puis je retournai à Rome, sans souffler un mot au duc ni à qui que ce soit.

A mon arrivée, après avoir consacré quelque temps à me bien divertir avec mes amis, je commençai la médaille du duc. Au bout de peu de jours, j'avais déjà gravé la tête sur acier. C'était le plus bel ouvrage que j'eusse jamais fait dans ce genre. Un solennel imbécile nommé Francesco Soderini, qui venait me voir au moins une fois chaque jour, ayant examiné ce que je faisais, me répéta souvent : — « Ah! traître! tu veux immortaliser cet enragé tyran, car jamais tu n'as rien produit d'aussi beau. On reconnaît bien à cela que tu es notre ennemi juré et l'ami dévoué de ces gens-là. Cependant le pape et ton duc ont voulu deux fois te faire pendre injustement. Telle a été la conduite du père et du fils : maintenant prends garde au saint-esprit (on tenait pour certain que le duc Alexandre était fils du pape Clément). » — Messer Francesco continuait en jurant que, s'il pouvait, il me volerait les coins de cette médaille. Je le remerciai de m'avoir averti, parce qu'à l'avenir je les garderais de telle façon qu'il ne les verrait plus jamais.

J'écrivis à Florence à Niccolo de Monte-Aguto de prier Lorenzino de m'envoyer le revers de la médaille. Niccolo me répondit en propres termes que cet insensé et mélancolique philosophe de Lorenzino lui avait assuré que jour et nuit il ne pensait qu'à ce revers, et qu'il le ferait le plus tôt possible. Néanmoins Niccolo me conseilla de ne pas y compter, d'en composer un moi-même, et dès qu'il serait terminé de venir le présenter au duc ; que je m'en trouve-

rais bien. J'exécutai donc un dessin sur un sujet qui me parut convenable pour un revers, et je travaillai assidûment à le mettre en œuvre.

Comme je n'étais pas encore parfaitement rétabli de ma terrible maladie, je me livrais souvent au plaisir de la chasse avec mon escopette en compagnie de mon cher Felice. Il ne savait absolument rien de mon métier ; mais chacun, le voyant jour et nuit avec moi, s'imaginait qu'il était des plus habiles. Mille fois nous rîmes ensemble de la grande réputation dont il jouissait. Comme il s'appelait Felice Guadagni (gagne), il me disait en plaisantant : — « Je m'appellerais Felice Gagne-peu, si vous ne m'eussiez mis tellement en crédit, que je veux m'appeler Felice Gagne-beaucoup. »

— De mon côté, je lui disais qu'il y a deux manières de gagner; l'une qui consiste à gagner pour soi, l'autre à gagner pour les autres. J'ajoutais que j'appréciais chez lui cette seconde manière beaucoup plus que la première, puisqu'il m'avait gagné la vie. Notre conversation roula souvent sur ce sujet, mais particulièrement un certain jour de l'Epiphanie, où nous nous trouvions près de la Magliana.

— Vers le soir, ayant tué avec mon escopette bon nombre d'oies et de canards, je comptai presque ne plus tirer, et nous nous acheminâmes à grands pas vers Rome. Tout à coup je m'aperçus que mon chien, qui se nommait Barucco, n'était pas devant moi. Je l'appelai, et, en me retournant, je vis ce brave animal en arrêt sur des oies qui s'étaient logées dans un fossé. Je mis aussitôt pied à terre, j'armai ma bonne escopette, et je fis feu de très-loin. J'atteignis deux oies d'une seule balle, car je ne tirais jamais que de cette façon, et le plus souvent je touchais le but à une distance de deux cents brasses, ce qui aurait été impossible avec une autre charge. Des deux oies que j'avais frappées l'une était presque morte ; la seconde, n'étant que blessée, essayait encore de voler. Mon chien poursuivit celle-ci et me l'apporta. Je courus vers l'autre que j'avais vue tomber dans le fossé. Me fiant à mes bottes, qui étaient très-hautes, j'avançai le pied, mais le terrain s'enfonça sous moi. Je ne pus

donc saisir l'oie qu'en remplissant d'eau ma botte droite. Je la vidai, en levant ma jambe. Je remontai à cheval et nous continuâmes en toute hâte notre route. Comme il faisait très-froid, je sentis ma jambe se glacer au point que je dis à Felice : — « 11 faut absolument soigner cette jambe, car cela devient intolérable. » — Le bon Felice, sans mot dire, descendit de cheval, ramassa des chardons et des broussailles et s'apprêta à y mettre le feu. Pendant ce temps, en posant ma main sur mes oies, je trouvai un duvet si chaud, que j'empêchai Felice de continuer ses préparatifs. Je remplis ma botte de plumes, età l'instant j'éprouvai un soulagement qui me rendit la vie. »

Nous poussâmes vivement nos chevaux vers Rome. A la nuit nous gravissions une petite colline, lorsqu'en regardant du côté de Florence, nous nous écriâmes tous deux, frappés d'étonnement : — « Dieu du ciel ! que voit-on au-dessus de Florence? » — C'était comme une immense poutre de feu qui étincelait et jetait une lueur éclatante. Je dis à Felice : — « A coup sûr, nous apprendrons demain qu'il s'est passé quelque événement extraordinaire à Florence.

Quand nous entrâmes à Rome, la nuit était très-sombre ; je montais un petit cheval qui marchait parfaitement l'amble et qui était plein d'ardeur. Lorsque nous fûmes près des Banchi, non loin de notre maison, nous rencontrâmes un tas de plâtras et de tuiles brisées que l'on avait jeté, pendant le jour, au milieu de la rue. Je ne l'aperçus point, et mon cheval, ne l'ayant pas vu non plus, le gravit lestement; mais, en le descendant, il culbuta la tête entre les jambes. Quanta moi, grâce à Dieu sans doute, je ne me fis pas le moindre mal. Au bruit, les voisins sortirent avec des lumières. J'étais déjà sur pied, et, sans remonter à cheval, je courus à ma maison en riant d'être sorti sain et sauf d'un accident où j'aurais pu me rompre le cou.

Je trouvai chez moi plusieurs de mes amis. Pendant le souper, je leur racontai les divers incidents de ma chasse, et le diabolique phénomène que nous avions vu. — «Qu'apprendrons-nous demain ! » — s'écrièrent-ils tous. — « Il y

a certainement du nouveau à Florence, » — leur dis-je. Le souper n'en fut pas moins joyeux. Le lendemain soir, la nouvelle de la mort du duc Alexandre arriva à Rome : aussi quantité de mes connaissances vinrent-elles me dire : — « Tu l'avais bien annoncé, qu'il se passerait quelque grand événement à Florence! » — Je rencontrai messer Francesco Soderini sautillant sur un mauvais mulet. Il riait comme un fou et me dit : — « Voilà, pour la médaille de cet infâme tyran, le revers que t'avait promis Lorenzino de Médicis. Tu voulais immortaliser tes ducs ! eh bien ! nous n'en voulons plus de ducs. » — Et là-dessus il se moqua de moi, comme si j'eusse été un de ces chefs de factions qui font les ducs. Survint un certain Baccio Bettini, grosse et vilaine tête de corbeau, qui se mit aussi de la partie : — « Tes ducs, me cria-t-il, nous les avons déduqués (sducati), nous n'en aurons plus, et tu voulais nous les immortaliser ! » — Ces sots propos ayant fini par m'ennuyer, je leur dis : — « Oh ! lourdes mâchoires, je suis un pauvre orfèvre, je sers qui me paye ; et vous vous attaquez à moi, comme si j'étais un chef de parti! Je ne veux pas vous reprocher l'insatiable avidité, les folies et les lâchetés des vôtres; mais je répondrai à vos rires stupides qu'avant deux ou trois jours, au plus, vous aurez un autre duc, peut-être pire que le dernier. » — Le lendemain Bettini vint à ma boutique et me dit : — « 11 n'y aurait vraiment pas besoin de dépenser de l'argent en courriers, puisque tu sais les choses avant qu'elles arrivent. Quel est donc le démon qui te les révèle?» — Et il me raconta comment Cosme de Médicis, fils du signor Jean, avait été nommé duc. Il ajouta que cela n'avait cependant eu lieu qu'à de certaines conditions, qui le tiendraient en bride et l'empêcheraient de marcher à sa guise. Ce fut alors mon tour de me moquer d'eux. — « Les Florentins, dis-je, ont mis un jeune homme sur un cheval merveilleux, puis ils lui ont chaussé des éperons, donné la bride en main, et enfin, après l'avoir conduit au milieu d'une plaine magnifique, émaillée de fleurs et de fruits, ils lui ont défendu de dépasser certaines limites ! Or çà ! dites-

moi, vous autres, qui pourra l'empêcher de les franchir, si l'envie lui en prend? Peut-on soumettre aux lois celui qui leur commande? » — Après cela ils me laissèrent, et ne revinrent plus jamais m'ennuyer.

Je m'occupai de ma boutique et de quelques affaires peu importantes, à la vérité; car je consacrais principalement mes soins à raffermir ma santé, qui ne me semblait pas encore bien remise du rude choc qu'elle avait reçu. Pendant ce temps, l'empereur Charles-Quint revenait victorieux de son expédition contre Tunis. Le pape m'envoya chercher, et me demanda quelle sorte de présent il pourrait offrir à ce prince. Je lui répondis que rien ne me semblait plus convenable qu'un crucifix d'or, pour lequel j'avais presque achevé un magnifique ornement qui ferait beaucoup d'honneur à Sa Sainteté et à moi. En effet, j'avais déjà terminé trois figurines d'or, en ronde bosse, de la dimension d'un palme environ. Je les avais commencées autrefois pour le calice du pape Clément. Elles représentaient la Foi, l'Espérance et la Charité. Je modelai en cire tout le reste du pied de la croix, et je le portai au pape avec un Christ également en cire, et divers ornements d'une rare beauté. Sa Sainteté en fut très-contente, et, avant que je me retirasse, nous arrêtâmes ensemble tout ce qu'il y avait à faire ; puis nous convînmes du prix de la façon. Cela se passait vers quatre heures du soir, et le pape avait ordonné à messer Latino Giovenale de me compter de l'argent le lendemain matin.

Messer Latino, qui avait un bon brin de folie, se mit en tête de fournir au pape une idée de son propre cru, ce qui rompit tout ce que nous avions arrangé. Le matin, quand j'allai chercher l'argent, il me dit avec sa stupide présomption : — « A nous d'inventer, à vous d'exécuter. Hier soir, avant de quitter le pape, nous avons songé à quelque chose d'infiniment mieux. » — Je ne le laissai pas aller plus avant, et je lui dis : — « Ni vous ni le pape ne pouvez imaginer rien de mieux qu'une chose où le Christ doit être représenté. Maintenant, débitez toutes les balivernes courtisa-

nesques que vous avez dans votre sac. » — Il me quitta furieux, sans souffler mot, et tâcha de faire donner le travail à un autre orfèvre.

Le pape s'y opposa, m'envoya chercher, et me dit que j'avais eu raison, mais qu'il avait résolu de tirer parti d'un Office de la Vierge, rempli de merveilleuses miniatures, qui avaient coûté au cardinal de Médicis plus de deux mille écus. Il ajouta que ce serait un présent très-convenable pour l'impératrice; qu'on exécuterait ensuite pour l'empereur le travail, vraiment digne de Sa Majesté, que j'avais proposé, et que, du reste, on ne pouvait faire autrement, faute de temps, puisqu'on attendait l'empereur dans six semaines. Sa Sainteté voulait pour ce livre une couverture d'or massif, richement ciselée et ornée de pierres précieuses de la valeur de six mille écus. On me donna ces pierres avec l'or nécessaire, et je me mis aussitôt à l'ouvrage. En quelques jours j'amenai mon travail à un tel degré de beauté, que le pape en fut émerveillé, me combla d'éloges et défendit à cet animal de Giovenale de s'occuper de moi.

J'avais presque terminé ma besogne, quand l'empereur arriva. On lui dressa de nombreux et magnifiques arcs de triomphe, et il entra dans Rome avec une pompe merveilleuse; mais je laisse à d'autres le soin de la décrire, car je ne veux parler que de ce qui me regarde.

L'empereur avait donné au pape un diamant qu'il avait payé douze mille écus. Sa Sainteté me le remit, et me dit de lui faire un anneau à la mesure de son doigt, mais de lui apporter auparavant le livre dans l'état où il se trouvait. Quand je le lui eus présenté, elle en fut enchantée et me demanda quel motif plausible on pourrait alléguer à l'empereur pour s'excuser du non-achèvement de ce livre. Je lui dis alors que ma maladie serait une valable excuse, et que Sa Majesté y prêterait foi facilement en voyant ma pâleur et ma maigreur. — « A merveille ! me dit le pape ; mais il faut ajouter qu'avec le livre tu lui offres ta personne de ma part»; — puis il m'indiqua la manière dont je devais me tenir et me dicta les paroles dont je devais me servir. Je répétai

de suite le compliment, en lui demandant si je m'acquittais convenablement de mon rôle. — « Ce serait trop bien, s'écria-t-il, si tu avais le courage de l'exprimer devant l'empereur comme devant moi. » — Je lui répondis que j'étais certain de parler avec encore beaucoup plus d'assurance à l'empereur, parce que, n'étant pas vêtu autrement que moi, je croirais avoir affaire à un homme comme moi, ce qui n'avait pas lieu quand je m'adressais à Sa Sainteté, qui, à travers l'auréole de ses ornements pontificaux et de sa belle vieillesse, me semblait presque une divinité, et m'inspirait bien plus de respect que l'empereur. — « Va, Benvenuto mio, me dit alors le pape, tu es un vaillant homme, faisnous honneur et tu y trouveras ton compte. »

Sa Sainteté ordonna d'amener deux chevaux turcs qui avaient appartenu au pape Clément, et qui étaient les plus beaux que l'on eût jamais vus dans la chrétienté. Le camérier, messer Durante, fut chargé de les conduire dans la galerie du palais et de les offrir à l'empereur avec un compliment dont le pape lui fournit lui-même les termes. Messer Durante et moi, nous descendîmes ensemble. Quand nous fûmes en présence de l'empereur, les deux chevaux entrèrent si resplendissants de grâce et de majesté, que le prince et tous les assistants furent saisis d'admiration. A ce moment, messer Durante se présenta si gauchement, et s'embrouilla tellement dans son jargon de Brescia, que jamais on ne vit ni n'entendit rien de plus pitoyable. L'empereur ne put s'empêcher de sourire.

J'avais déjà découvert mon ouvrage et remarqué que Sa Majesté m'avait regardé de la manière la plus gracieuse. Je m'avançai donc aussitôt, et je dis : — « Sacrée Majesté, notre très-saint Père le pape Paul offre à Votre Majesté ce manuscrit, orné de miniatures par le plus habile homme qui ait jamais existé. La maladie m'a empêché de terminer cette riche couverture d'or et de pierreries; c'est pourquoi Sa Sainteté m'offre aussi à Votre Majesté, pour finir ce livre près de sa personne, que je suis prêt à servir en tout ce qui lui plaira tant que je vivrai. » — L'empereur répondit : —

« Je reçois avec plaisir ce double présent, mais je veux que vous acheviez le livre à Rome. Quand il sera fini et que vous serez guéri, apportez-le-moi vous-même. » — Il causa ensuite avec moi et m'appela par mon nom, ce qui m'étonna beaucoup, car je ne l'avais pas entendu prononcer devant lui. Il me dit qu'il avait vu le bouton de chape du pape Clément, où j'avais ciselé de si admirables figures. Pendant une demi-heure nous parlâmes de mille choses aussi agréables qu'intéressantes. Enfin, voyant que je m'étais acquitté de ma mission mieux que je ne m'y attendais, je saisis le moment où la conversation se ralentit un peu pour faire ma révérence et me retirer. On entendit l'empereur dire aussitôt: — «r Qu'on donne de suite à Benvenuto cinq cents écus d'or. » — L'officier qui les apporta ayant demandé qui avait parlé à l'Empereur, messer Durante s'avança et me vola mes cinq cents écus. Je m'en plaignis au pape. Il me dit de n'avoir aucune inquiétude, qu'il savait tout, qu'il était satisfait de la manière dont j'avais parlé à l'empereur, et que je pouvais certainement compter sur une bonne part de cet argent.

Page 1