CHAPITRE VI
Le diamant teinté. — Le marquis del Guasto. — Les calomnies de Latino Giovenale. — Disgrâce. — Ascanio. — L'espagnol Trancesco.
De retour à ma boutique, je m'appliquai sans relâche à terminer l'anneau du diamant. On me députa les quatre plus fameux joailliers de Rome, parce qu'on avait dit au pape que ce diamant avait été monté à Venise par le premier ouvrier du monde, nommé maestro Miliano Targhetta, et qu'à raison de son peu d'épaisseur il serait par trop difficile à mettre en œuvre, si l'on ne prenait l'avis des gens les plus experts.
Je fus enchanté de voir arriver ces quatre joailliers, parmi lesquels se trouvait un Milanais appelé Gaio. C'était le plus présomptueux animal qu'il y eût sur terre. Ce qu'il ignorait le plus était justement ce qu'il prétendait le mieux savoir. Les autres étaient pleins de modestie et de mérite.
Ce Gaio s'empara le premier de la parole et dit : — « Il faut conserver la teinte1 de Miliano; tu ôteras ta barrette devant elle, Benvenuto, car Miliano est le premier joaillier du monde, et aucune pierre ne présente plus de difficultés que celle-ci, aussi vrai que la teinture des diamants est ce
i. Pour comprendre ce passage, il faut savoir qu'autrefois les joailliers introduisaient sous les chatons des diamants une espèce de stuc colorié. — Dans son Traité d'Orfèvrerie, Cellini explique au long la méthode à suivre pour composer ces teintes.
qu'il y a de plus beau et de plus difficile dans notre art. » — Je lui répondis qu'il serait d'autant plus glorieux pour moi de lutter contre un homme si renommé. Je me tournai ensuite vers les autres joailliers, et je leur dis : — « Je vais conserver la teinte de Miliano et essayer d'en composer une meilleure ; si je ne réussis pas, nous rétablirons la première. » — Cet imbécile de Gaio s'écria que, si j'en trouvais une aussi belle, il lui tirerait volontiers sa barrette. — «Donc, lui répliquai-je, si j'en fais une plus belle, elle méritera deux coups de barrette ?» — « Oui, » répondit-il.
Alors je me mis à préparer mes teintes avec un soin extrême, d'après une méthode que j'enseignerai ailleurs1. Certes, la teinte de Miliano était superbe, et jamais de ma vie je n'ai rencontré plus de difficultés que dans le diamant en question. Cependant je ne perdis pas courage. J'aiguisai tant mon esprit, que non-seulement j'égalai Miliano, mais encore je le laissai bien loin derrière moi. Après avoir reconnu que je l'avais vaincu, je cherchai à me surpasser moi-même. Je composai donc, à l'aide de nouveaux procédés, une teinte qui l'emportait de beaucoup sur toutes celles que j'avais jusqu'alors employées.
J'envoyai chercher les joailliers; j'appliquai en leur présence, sous le diamant, d'abord la teinte de Miliano, puis la mienne, et je la leur montrai. Un des plus habiles, nommé Raffaello del Moro, prit la pierre et s'écria : — «Benvenuto a surpassé la teinte de Miliano ! » — Gaio, ne voulant point le croire, prit à son tour le diamant et dit: — « Benvenuto, il vaut deux mille ducats de plus qu'avec la teinte de Miliano. » — Alors je lui répondis : — « Puisque j'ai vaincu Miliano, voyons si je pourrai me vaincre moi-même. » — Je les priai de m'attendre un peu ; je montai à un petit cabinet, et hors de leur présence je donnai une nouvelle teinte au diamant. Dès que je l'eus rapporté, Gaio s'écria : — « C'est la plus admirable chose que j'aie jamais vue de ma
i. Dans le chap. i du Traité d'Orfèvrerie, t. II.
vie. Ce diamant vaut plus de dix-huit mille écus, et nous l'avions estimé douze mille à peine.» — Les autres joailliars dirent à Gaio : — « Benvenuto est la gloire de notre art ; il mérite bien que nous tirions nos barrettes devant lui et ses teintes. » — « Je veux, reprit Gaio, aller le dire au pape, et qu'on lui donne mille écus d'or pour la monture de ce diamant. » — Et aussitôt il courut chez Sa Sainteté et lui raconta tout; aussi le pape envoya-t-il trois fois dans la journée voir si l'anneau était fini. J'allai le lui porter à vingt-trois heures. Comme je n'étais jamais obligé de faire antichambre, je soulevai discrètement la portière.
Le pape était avec le marquis del Guasto, qui, sans doute, insistait chaudement pour obtenir une chose qu'on lui refusait; car j'entendis Sa Sainteté lui dire : — « Je vous répète que non, je dois être neutre et rien de plus1. » — Je me rejetai vivement en arrière, mais le pape lui-même me rappela. J'entrai donc, et je lui remis ce beau diamant. Sa Sainteté m'ayant tiré à l'écart, le marquis resta à quelque distance. Tout en examinant le diamant, le pape me dit : — « Entame avec moi une conversation qui paraisse importante, et ne t'arrête pas tant que le marquis sera dans cette chambre. » — Là-dessus il se mit à se promener de long en large. Je fus ravi de cette circonstance, qui se prêtait si bien à mes intérêts, et je commençai à expliquer au pape la méthode que j'avais observée pour teindre le diamant. Le marquis, debout et appuyé contre une tapisserie, se balançait tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre. Le thème que j'avais choisi était si fécond, qu'il aurait suffi pour nourrir la conversation pendant trois heures, si on l'eût voulu. L'amusement que le pape y trouva passa le déplaisir que lui causait la présence du marquis. Je me mis à traiter la partie philosophique de Fart, de sorte qu'au bout d'une heure à peu près, le marquis, ennuyé, partit à moitié en colère. Alors le pape m'accabla de toutes sortes de pro-
i. Charles-Quint voulait que le pape se joignît à lui contre la France; mais les efforts du célèbre Alfonso d'Avalos, marquis del Guasto, furent impuissants à décider Paul III à ne point rester neutre.
testations affectueuses, qu'il termina par ces mots : — « Gaio m'a dit que ton travail méritait mille écus ; mais tu peux compter, Benvenuto mio, que je te donnerai mieux que cela. »
Lorsque je fus sorti, le pape fit mon éloge en présence de ses familiers, parmi lesquels était ce Latino Giovenale, qui, étant devenu mon ennemi, n'épargnait rien pour me nuire. Quand il vit que Sa Sainteté parlait de moi en termes si favorables, il dit : — « Sans aucun doute, Benvenuto est un homme d'un merveilleux génie ; mais, bien qu'on soit naturellement porté à vouloir plus de bien à ses compatriotes qu'à d'autres, on devrait cependant savoir comment il faut parler d'un pape. Ainsi, après avoir dit que Clément VII avait été un prince malheureux et néanmoins le plus magnifique et le plus digne qui eût existé, il a osé prétendre que Votre Sainteté est tout le contraire ; que la tiare jure sur votre tête ; que vous ressemblez à une botte de paille habillée, et que le bonheur est votre unique mérite. » — Ces paroles furent lancées par une langue si savamment perfide, que le pape y ajouta foi. Loin de les avoir dites, je ne les avais pas même pensées. Certes, le pape s'en serait cruellement vengé, s'il l'eût pu sans compromettre son honneur ; mais, en homme d'esprit, il fit semblant d'en rire. Il' m'en garda cependant une haine inexprimable, et je ne tardai pas à m'en apercevoir; car je n'entrais plus chez lui qu'avec d'extrêmes difficultés, tandis qu'auparavant toutes les portes m'étaient ouvertes. Comme depuis plusieurs années je connaissais les allures des cours, je devinai de suite que quelqu'un m'avait rendu un mauvais office. Je cherchai adroitement à m'en assurer. On m'apprit tout, excepté le nom de celui qui m'avait desservi. Je ne pouvais m'imaginer quel était mon calomniateur. Si je l'avais su, j'en aurais tiré bonne et complète vengeance.
Je travaillai à finir mon livre. Dès que je l'eus terminé, je le remis au pape, qui ne put s'empêcher de l'admirer grandement. Je le priai de m'envoyer, selon sa promesse, le porter à l'empereur. Il me répondit qu'il aviserait à ce
qui serait convenable, et que, quant à moi, j'avais fait ce qui me concernait : puis, il ordonna qu'on me payât. Je reçus cinq cents écus pour ces ouvrages, auxquels j'avais consacré un peu plus de deux mois. La monture du diamant ne me fut payée que cent cinquante écus ; tout le reste me fut donné pour la couverture du livre, qui en méritait plus de mille, car elle était enrichie de figures, de feuillages, d'émaux et de pierreries. Enfin, je pris ce que je pus avoir, et je résolus de quitter Rome. Le pape chargea un de ses neveux, le signor Sforza, de présenter le livre à l'empereur. Sa Majesté fut enchantée de mon travail et s'informa de moi. Mais le jeune signor Sforza, qui avait ses instructions, répondit que je n'avais pu venir, parce que j'étais malade. Tous ces détails m'ont été rapportés plus tard.
Je fis mes préparatifs pour aller en France. J'avais le projet de voyager seul, mais je fus forcé d'y renoncer, à cause d'un jeune ouvrier, appelé Ascanio, qui, pour entrera mon service, avait abandonné celui d'un orfèvre espagnol, nommé Francisco. Malgré sa jeunesse, c'était le meilleur serviteur du monde. Craignant d'avoir maille à partir avec l'Espagnol, j'avais dit à Ascanio : — « Je ne veux pas te prendre, de peur de contrarier ton maître. » — Mais il se remua si bien, que Francisco m'écrivit qu'il consentait à me le céder.
Ascanio était chez moi depuis plusieurs mois, et nous l'avions surnommé le petit vieux, à cause de sa maigreur et de sa pâleur. Je le croyais, du reste, plus âgé qu'il n'était, car il s'acquittait si bien de son service, était si instruit, et déployait tant d'intelligence, que la raison se refusait à admettre qu'il n'eût que treize ans, comme il le prétendait. Au bout de quelques mois, il reprit bonne mine, et devint le plus beau garçon de Rome. Il était si bon serviteur, ainsi que je l'ai déjà dit, et il avait une si merveilleuse aptitude à apprendre, que je le traitais, l'habillais et l'aimais comme s'il eût été mon fils : aussi s'estimait-il fort heureux d'être tombé entre mes mains, et allait-il souvent remercier Francisco, son premier maître, qui, en lui permet-
tant d'entrer chez moi, avait été cause de son bonheur.
Ce Francisco avait une jeune et jolie femme, qui dit un jour à Ascanio : — « Qu'as- tu donc fait pour devenir si beau, petit drôle?» — Ils l'appelaient ainsi quand il demeurait avec eux. — « Madonna Francisca, répondit Ascanio, c'est à mon maître que je dois d'être beau et meilleur en tout. » — Cette petite vipère fut très-piquée d'entendre Ascanio parler de la sorte. Comme elle n'avait pas la réputation très-pudique, je crois qu'elle fit à ce jeune homme des caresses qui sortaient des bornes tracées par l'honnêteté, car bientôt je m'aperçus qu'Ascanio allait la voir plus souvent que de coutume.
Un jour, en mon absence, il frappa méchamment un de mes apprentis. A mon retour, l'enfant me conta, en pleurant, qu'Ascanio l'avait maltraité sans aucun motif. Aussitôt je dis à Ascanio : — « Qu'il ne t'arrive plus jamais, à tort ou à raison, de frapper quelqu'un de ma maison, sinon tu sentirais comment je sais frapper, moi. » — Il riposta; alors, je me jetai sur lui, et je lui appliquai la plus rude volée de coups de pied et de coups de poing qu'il eût jamais reçue. Dès qu'il put m'échapper, il s'enfuit à toutes jambes, sans cape et sans barrette. Pendant deux jours, je ne sus point ce qu'il était devenu, et je ne m'en inquiétai pas le moins du monde.
Au bout de ce temps, je vis arriver chez moi un noble espagnol, nommé don Diego. C'était le plus galant homme du monde. Je lui avais fait, et j'étais en train de lui faire quelques ouvrages; de sorte qu'il me tenait en grande amitié. Il m'apprit qu'Ascanio était retourné chez son ancien maître, et il me pria de vouloir bien lui remettre la cape et la barrette que je lui avais données. Je répondis que Francisco s'était mal conduit et avait agi comme un rustre. — « Si, ajoutai-je, quand Ascanio s'est réfugié chez lui, il m'en avait averti, je le lui aurais laissé très-volontiers; mais, après l'avoir gardé deux jours sans m'en instruire, je ne veux pas le lui abandonner. Qu'il s'arrange pour que je ne l'aperçoive chez lui sous aucun prétexte.
Don Diego répéta mes paroles à Francisco, mais celui-ci ne fit qu'en rire. Le lendemain matin je vis Ascanio occupé à travailler à quelques bagatelles, auprès de son maître. Quand je passai, il me salua. Francisco eut l'air de se moquer de moi, et m'envoya dire par don Diego de rendre, si bon me semblait, les vêtements d'Ascanio ; que, si je m'y refusais, il s'en souciait fort peu, et qu' Ascanio ne manquerait point d'habits. — « Signor don Diego, répliquai-je, jamais je n'ai rencontré un plus galant homme que vous; mais ce Francisco, au contraire, n'est qu'un infâme gredin. Dites-lui de ma part que, si, avant vêpres, il ne m'a pas lui-même ramené Ascanio à ma boutique, je le tuerai, coûte que coûte. Dites aussi à Ascanio que, s'il n'est pas en route à l'heure que j'ai fixée à son maître, je ne le traiterai guère mieux. »
Don Diego me quitta sans souffler mot, et inspira une telle terreur à Francisco, que celui-ci ne savait plus où donner de la tête.
Pendant ce temps, Ascanio était allé chercher son père, qui venait d'arriver de Tagliacozzo, sa ville natale. Quand cet homme eut appris ce qui se passait, il conseilla aussi à Francisco de me ramener Ascanio. Mais Francisco disait à Ascanio : — « Vas-y avec ton père. » — Don Diego, de son côté, disait à Francisco : — « Je prévois quelque malheur. Tu sais mieux que moi quel homme est Benvenuto. Ramènelui Ascanio sans crainte, j'irai avec toi. »
Quant à moi, j'étais prêt. — En attendant vêpres, je me promenais dans ma boutique, bien résolu à faire un des coups les plus furieux de ma vie. Sur ces entrefaites parurent Don Diego, Francisco, Ascanio et son père, que je ne connaissais pas encore. Dès qu'Ascanio fut entré, je leur lançai à tous un regard courroucé. Francisco, pâle comme un mort, me dit : — « Voici Ascanio que je vous ramène. Je l'avais gardé, ne pensant point vous déplaire. » — « Maître, murmura humblement Ascanio, pardonnez-moi, je suis prêt à vous obéir en tout.» — « Es-tu venu pour finir le temps que tu m'as promis ? » lui demandai-je. — « Oui,
répondit-il, et pour ne plus vous quitter. » — Alors, j'ordonnai à l'apprenti qu'il avait frappé d'apporter son paquet d'habits. — « Voilà, lui dis-je, tous les vêtements que je t'avais donnés; je te les rends avec ta liberté, et va où tu voudras. » — Don Diego resta stupéfait, car il s'attendait à tout autre chose. Le père d'Ascanio s'étant joint à lui pour me supplier de lui pardonner et de le reprendre, je demandai quelle était la personne qui plaidait pour lui. Il m'apprit que c'était son père. Enfin, après force nouvelles instances, je dis : — « Puisque vous êtes son père, je le reprendrai pour l'amour de vous. »