‹ Mémoires de Benvenuto Cellini (volume 2)Chapitre 22 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Départ de Rome. — Padoue. — L'hospitalité d'un poète. — Voyage en Suisse. — Waldstadt. — Le courrier Busbacca. — Tempête. — Une culbute. — Les pierreries et le cavial. — Zurich. — Soleure. — Lausanne. — Genève. — La Palisse. — Arrivée à Paris.

J'avais donc résolu, comme je l'ai dit tout à l'heure, d'aller en France, tant parce que le pape, irrité par la calomnie, ne me regardait plus d'aussi bon œil, que pour éviter que mes ennemis ne me fissent pis encore. Je voulais voir si je ne trouverais pas meilleure fortune dans un nouveau pays, et j'étais disposé à voyager seul, avec la grâce de Dieu. Enfin, un soir, ayant résolu de partir le lendemain matin, je dis à mon fidèle Felice que je lui laissais la jouissance de tout ce que je possédais jusqu'à mon retour, et que, si je ne revenais pas, mon intention était que tout lui appartînt. J'avais un ouvrier de Pérouse, qui m'avait aidé à terminer les ouvrages du pape, je le congédiai après l'avoir payé. Il me pria de lui permettre de m'accompagner à ses

frais, et me dit que, si je restais à travailler pour le roi de France, il vaudrait mieux pour moi d'avoir des Italiens, et surtout des gens que je connusse capables de m'aider. 11 insista si fortement, que je consentis à l'emmener avec moi, aux conditions qu'il avait lui-même fixées. Cela se passait en présence d'Ascanio, qui me dit, les larmes aux yeux : — « Vous m'avez repris, et je vous ai déclaré que je voulais rester avec vous toute ma vie : rien ne m'en empêchera»— Je lui répondis que je ne voulais de lui d'aucune façon. Le pauvre garçon se prépara alors à me suivre à pied. Ayant vu que c'était une résolution bien arrêtée, je pris aussi pour lui un cheval, sur lequel je mis une petite valise, et je me chargeai de beaucoup plus de bagages que je n'aurais fait sans cela.

De Rome je me rendis à Florence, de Florence à Bologne, de Bologne à Venise, et de Venise à Padoue. Là, mon intime ami Albertaccio del Bene ne souffrit pas que je logeasse à l'auberge.

Le lendemain, j'allai baiser les mains à messer Pietro Bembo, qui n'était pas encore cardinal. Il me fit l'accueil le plus gracieux qu'on puisse imaginer. Puis, il se tourna vers Albertaccio et lui dit : — « Je veux que Benvenuto reste ici avec tout son monde, eût-il cent personnes. Vous qui prétendez aussi à posséder Benvenuto, décidez-vous à demeurer ici avec moi, car je ne vous le rendrai certainement pas. »

Je restai donc chez ce digne seigneur. Il m'avait préparé une chambre qui aurait été trop belle pour un cardinal, et il exigea qu'à table je fusse toujours assis à côté de lui. Il me donna discrètement à entendre, qu'il souhaitait que je fisse son portrait. Moi, qui n'avais pas de plus vif désir, je composai de suite un stuc d'une blancheur extrême, que je disposai dans une petite boîte; puis je me mis à l'œuvre. Le premier jour je travaillai deux heures, et j'ébauchai si heureusement cette belle tête, que Sa Seigneurie en fut stupéfaite. Messer Pietro était versé au plus haut degré dans les lettres et la poésie, mais il ne comprenait absolument rien

à mon art, de sorte qu'il crut que mon travail était terminé, lorsqu'à peine il était commencé : aussi ne pouvais-je lui persuader qu'il fallait beaucoup de temps pour le mener à bien. Je résolus, malgré tout, de faire de mon mieux et de prendre le temps nécessaire. Comme il portait la barbe courte, à la vénitienne, j'eus beaucoup de peine à obtenir une tête qui me plût. Je l'achevai néanmoins, et il me sembla que, de ma vie, je n'avais rien produit d'aussi beau. Grand fut l'étonnement de messer Pietro quand, après avoir pensé que je devais modeler sa tête en deux heures et la graver en dix, il vit que deux cents heures ne m'avaient pas suffi pour l'exécuter en cire : aussi fut-il consterné lorsque je lui demandai la permission de me rendre en France. Il me pria de lui faire au moins un revers pour sa médaille avant mon départ. En trois heures de temps environ, je modelai, avec goût, le cheval Pégase, au milieu d'une guirlande de myrte. Il en fut très-satisfait, et me dit : — « Il me semble cependant qu'il y a dix fois plus de travail dans ce cheval que dans cette petite tête qui vous a causé tant de mal : je ne comprends rien à cela. » — Puis il me supplia de graver sa médaille en acier. — « De grâce, faites-la-moi, répétait-il, vous aurez bientôt fini, si vous voulez. » — Je lui déclarai que c'était impossible pour le moment, mais que je n'y manquerais certainement pas, dès que je me serais fixé quelque part pour travailler.

J'étais allé marchander trois chevaux dont j'avais besoin pour me rendre en France ; mais toutes mes démarches avaient été observées secrètement par ordre de messer Pietro, de sorte que, quand je voulus payer les chevaux, dont le prix avait été fixé à cinquante ducats, le maquignon me dit : — « Mon gentilhomme, je vous fais présent des trois chevaux. » — «Ce n'est point toi, lui répondis-je, qui m'en fais présent, mais une personne de qui je ne veux point les accepter, car je n'ai pu encore lui donner un ouvrage de ma main. » — Ce brave homme m'assura que, si je ne prenais pas ces chevaux, je n'en trouverais point d'autres à Padoue, et serais obligé de m'en aller à pied. Je me rendis

aussitôt chez le magnifique messer Pietro, qui feignit de ne rien savoir, et m'accabla de caresses pour m'engager à rester. Comme je n'en voulais rien faire et que j'étais décidé à partir, je fus forcé d'accepter les trois chevaux, et je me mis en route.

Je m'acheminai à travers le pays des Grisons. Aucune autre voie n'était sûre, à cause de la guerre. Le 8 mai, nous passâmes les montagnes de l'Albula et de la Bernina, qui étaient couvertes de neige et où notre vie courut de grands dangers. Nous nous arrêtâmes ensuite dans un endroit qui, si mes souvenirs sont exacts, s'appelait Waldstadt. Un courrier florentin, nommé Busbacca, y arriva pendant la nuit. Je l'avais entendu vanter comme un homme fort habile dans sa profession, mais j'ignorais qu'il se fût ruiné par ses coquineries. Dès qu'il m'aperçut dans l'hôtellerie, il m'appela par mon nom, et me dit qu'il se rendait à Lyon pour des affaires graves ; puis il me pria en grâce de lui prêter de l'argent pour son voyage. Je lui répondis que cela m'était impossible, mais que, s'il voulait venir avec moi, je le défrayerais jusqu'à Lyon. — « Comment ! reprit ce ribaud en se lamentant et en patelinant, comment un homme comme vous n'est-il pas obligé d'aider un pauvre courrier qui manque d'argent pour accomplir une mission qui intéresse la nation ! » — 11 ajouta que messer Filippo Strozzi lui avait confié des choses de la plus haute importance, et, comme il avait un étui à verre en cuir, il me souffla à l'oreille que cet étui renfermait un gobelet d'argent contenant des pierreries pour plusieurs milliers de ducats et des lettres importantes de messer Filippo Strozzi. Je lui proposai alors de me laisser cacher sur lui les pierreries pour plus grande sûreté, et de me remettre le gobelet, contre lequel je lui prêterais vingt-cinq écus, bien qu'il ne dût en valoir que dix. A ces mots, le Busbacca s'écria : — « Eh bien ! j'irai avec vous, puisque je ne saurais faire autrement; car je ne puis me séparer du gobelet sans compromettre mon honneur. » — Nous en restâmes donc là.

Le lendemain nous partîmes et nous arrivâmes à un lac

de quinze milles d'étendue qui se trouve entre Waldstadt et Wesen. Les barques dont on se sert sur ce lac ne laissèrent pas de m'effrayer terriblement, car elles sont de sapin, petites, minces, mal jointes, et de plus ne sont pas même goudronnées. Si je n'avais pas vu quatre gentilshommes allemands entrer avec quatre chevaux dans une de ces barques, je ne me serais jamais décidé à m'y aventurer; j'aurais plutôt tourné bride.

En voyant l'incroyable sécurité de ces gaillards-là, je dus penser qu'on ne se noyait pas dans les eaux allemandes comme dans celles d'Italie. Mes deux jeunes gens me disaient pourtant : — « Benvenuto, il y a du danger à entrer là-dedans avec quatre chevaux. » — « Poltrons, leur répondisse, ne voyez-vous pas que ces quatre gentilshommes y sont entrés avant nous et en riant ? Si c'était un lac de vin, je croirais qu'ils se réjouissent à l'idée de s'y noyer; mais, comme c'est un lac d'eau, je suis certain qu'ils craindraient autant que nous d'y tomber. »

Ce lac avait environ quinze milles de longueur et trois de largeur; d'un côté s'élevait une énorme montagne percée de cavernes; l'autre bord était plat et couvert d'herbes. Quand nous eûmes navigué près de quatre milles, il nous arriva une si violente bourrasque, que les bateliers nous supplièrent de les aider, ce que nous fîmes. Je leur conseillai de nous jeter à la côte la plus voisine, mais ils répondirent que c'était impossible, qu'il n'y avait pas assez d'eau pour porter la barque, qu'elle se briserait sur des roches, et que nous nous noierions tous. Ils continuèrent de nous prier de leur prêter assistance, et ne cessèrent de s'appeler les uns les autres en se demandant mutuelle assistance.

A leur effroi, je jugeai prudent de mettre la bride sur le cou de mon cheval, de le tenir de la main gauche par un bout de sa longe et de lui tourner la tête vers les herbes vertes, pour qu'il me traînât en nageant, si besoin était. Cet animal, qui avait l'intelligence naturelle à sa race, semblait comprendre ce que je projetais.

Sur ces entrefaites, il vint une vague si grosse qu'elle passa par-dessus notre barque. — « Miséricorde ! mon père, secourez-moi ! » — s'écria Ascanio en voulant se précipiter sur moi. Je saisis mon petit poignard, et je lui dis, ainsi qu'à son compagnon, d'imiter mon exemple, qu'ils se sauveraient à l'aide de leurs chevaux, tout aussi bien, que j'espérais me sauver par le même moyen ; et je déclarai à Ascanio que s'il se jetait encore sur moi, je le tuerais.

Nous fîmes ainsi quelques milles en courant les plus grands dangers. Enfin, à moitié chemin, nous trouvâmes une petite plage où l'on pouvait descendre et où les quatre gentilshommes allemands avaient déjà débarqué. Quand nous voulûmes en faire autant, les bateliers s'y refusèrent absolument. Alors je dis à mes jeunes gens : — « Maintenant il est temps de montrer qui nous sommes. Vite, l'épée à la main, et forçons-les à nous mettre à terre. » — Nous ne vînmes pas facilement à bout de nos bateliers, car ils nous opposèrent beaucoup de résistance.

Nous eûmes ensuite à gravir pendant plus de deux milles une montagne plus rude qu'une échelle. J'avais une cotte de mailles sur le dos, de grosses bottes aux jambes, une escopette à la main, et il pleuvait comme au déluge. Ces diables de gentilshommes allemands opéraient des miracles avec leurs petits chevaux de main. Comme les nôtres ne valaient rien pour cette besogne, nous nous éreintions à leur faire gravir cette montagne escarpée.

Le cheval d'Ascanio, qui était un hongrois admirable, marchait devant le courrier Busbacca, à qui Ascanio avait donné sa zagaie à porter. Quand nous fûmes arrivés à un endroit assez élevé, ce cheval broncha sur un mauvais terrain, ne put se retenir, et se perça le cou de part en part, en tombant sur la pointe de la zagaie de ce coquin de courrier, qui ne sut point la détourner.

Mon autre ouvrier voulut prêter secours; au même instant, son cheval, qui était noir, glissa du côté du lac; mais il se retint heureusement à des broussailles. Sur ce cheval était une paire de besaces, où j'avais mis tout mon argent et

ce que j'avais de précieux. Je criai à mon ouvrier de sauver sa vie et de laisser l'animal aller au diable. Le précipice se trouvait coupé à pic et s'élevait à plus d'un mille au-dessus du lac. Nos bateliers s'étaient arrêtés précisément au bas, de telle façon que le cheval serait infailliblement tombé sur eux, s'il n'eût été retenu dans sa chute.

J'étais en tête de mes compagnons, et pendant que nous regardions dégringoler le malheureux animal dont la mort semblait certaine, je leur disais : — « Ne vous inquiétez de rien, sauvons-nous et remercions Dieu. Je plains seulement ce pauvre Busbacca, qui a placé à l'arçon de ce cheval son gobelet et ses pierreries qui valent plusieurs milliers de ducats. Moi, je ne perds que quelques centaines d'écus, et je ne crains rien au monde, pourvu que Dieu me conserve sa grâce. » — « Ce n'est pas ma perte, mais la vôtre qui m'afflige, » s'écria Busbacca. — « Pourquoi, lui demandaije, t'affliges-tu de la mienne qui est de peu d'importance, et non pas de la tienne, qui est considérable? » — « Je vais vous l'avouer au nom de Dieu, reprit-il. Dans la position où nous sommes, il faut dire la vérité. Je sais que vos écus sont de vrais écus, tandis que cet étui à verre, que j'ai prétendu être rempli de pierreries et de tant d'autres mensonges, n'est plein que de cavial. » — A ces mots, je ne pus m'empêcher de rire; mes jeunesgens éclatèrent aussi ; Busbacca ne se lamenta que de plus belle. Quant au cheval, il se trouva hors de danger au moment où nous en désespérions le plus. Nous reprîmes donc joyeusement courage, et nous continuâmes à gravir.

Les quatre gentilshommes, qui étaient arrivés avant nous au sommet de cette montagne escarpée, envoyèrent quelques personnes à notre aide. Enfin, mouillés, épuisés, affamés, nous gagnâmes une habitation rustique où l'on nous donna la plus cordiale hospitalité. Nous pûmes sécher nos habits, nous reposer, apaiser notre faim, et panser notre cheval blessé avec des herbes qu'on nous enseigna et dont les buissons sont pleins. On nous dit qu'en tenant continuellement de ces herbes sur la plaie, non seulement le

cheval guérirait, mais encore nous servirait comme s'il n'eût pas eu le moindre mal.

Après nous être bien réconfortés et avoir remercié ces gentilshommes, nous nous remîmes en route en rendant grâces à Dieu de nous avoir sauvés de tous ces dangers. Nous couchâmes dans une ville située au delà de Wesen. A toutes les heures de la nuit, nous entendîmes un garde qui, en chantant d'une manière fort agréable, recommandait aux habitants de veiller au feu, car toutes les maisons sont construites en sapin. Chaque fois que ce garde chantait, le Busbacca, encore tout épouvanté des événements du voyage, criait au milieu de son sommeil : — « Ah! mon Dieu, je me noie! » — Cela venait de l'effroi qu'il avait éprouvé dans la journée, joint à ce qu'il s'était enivré le soir en voulant tenir tête aux Allemands. Tantôt il disait : — « Je brûle ! » — tantôt : — « Je me noie ! » — Puis il se croyait livré aux plus affreux supplices de l'enfer avec son cavial croche au cou. Nous nous divertîmes si bien toute la nuit que nous oubliâmes nos fatigues à force de rire.

Le lendemain matin, nous nous levâmes par un très-beau temps, et nous allâmes déjeuner à un endroit fort joli, nommé Lachen, où nous fûmes admirablement traités. Nous prîmes ensuite des guides qui retournaient à Zurich. Le guide qui nous conduisait, en marchant sur une digue que l'eau recouvrait et qui était le seul chemin qui nous fût offert, glissa et tomba dans le lac avec son cheval. Je me trouvais précisément derrière lui. Je m'arrêtai pour voir cet imbécile se dépêtrer. Dès qu'il fut sorti de l'eau, il recommença à chanter comme si de rien n'eût été, et me fit signe d'avancer. Je me jetai sur la droite, je passai à travers une haie et je me misa diriger la marche de Busbacca et de mes ouvriers. Le guide me criait en allemand que, si les gens du pays me voyaient, ils me tueraient. Nous continuâmes et nous échappâmes à ce danger.

Nous atteignîmes Zurich, ville vraiment merveilleuse et propre comme un bijou. — Après un jour entier de repos,

nous repartîmes de bonne heure et nous arrivâmes à une autre jolie ville nommée Soleure. De là nous allâmes à Lausanne, puis de Lausanne à Genève et de Genève à Lyon, toujours en chantant et en riant. — Je m'arrêtai quatre jours à Lyon, et je m'y amusai beaucoup avec plusieurs de mes amis. J'y fus remboursé des dépenses que j'avais faites pour Busbacca. Au bout de quatre jours, je partis pour Paris.

Ce voyage fut agréable, bien qu'à la Palisse une bande d'aventuriers, auxquels nous n'échappâmes qu'en déployant beaucoup de courage, voulut nous assassiner. Aucun autre accident ne marqua notre route jusqu'à Paris, où nous arrivâmes sains et saufs, sans avoir cessé un instant de rire et de chanter.

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