‹ Mémoires de Benvenuto Cellini (volume 2)Chapitre 24 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Interrogatoire. — Enquête. — Réclamations de François Ier. — Fureur du pape. — Le gouverneur de Sant'-Agnolo. — Un moine. — Préparatifs d'évasion.

Le signor Pier Luigi, ayant songé combien était considérable la somme que j'étais accusé d'avoir volée, pria le pape, son père, de la lui abandonner. Le pape y consentit, et, de plus, lui promit de l'aider à la recouvrer.

J'étais depuis huit jours en prison, lorsqu'on m'envoya interroger pour en finir. On me conduisit dans une des principales salles du château que le pape habite.

Mes interrogateurs étaient Benedetto Conversini de Pistoia, gouverneur de Rome, et depuis évêque de Jesi, le procureur fiscal, dont le nom m'échappe, et messer Benedetto de Cagli, juge des causes criminelles.

Ces trois hommes me questionnèrent d'abord avec une douceur qui bientôt se changea en rudes et épouvantables menaces, parce que je leur dis : — « Signori, voilà plus d'une demi-heure que vous ne cessez de me demander un tel tas de fariboles, que vraiment on peut dire que vous bavardez ou que vous jabotez. Or, comme bavarder signifie parler de niaiseries; et jaboter, parler sans rien dire, je vous prie de m'expliquer ce que vous voulez de moi. J'ai hâte d'entendre sortir de votre bouche des choses raisonnables, et non des bavardages et des jabotages. »

A ces mots, le gouverneur, ne pouvant déguiser plus

longtemps sa nature d'enragé, s'écria : — « Tu t'exprimes avec trop d'assurance et même d'insolence. Bientôt tu vas devenir aussi humble qu'un petit chien, en entendant mes paroles, qui, loin d'être des bavardages ou des jabotages, comme tu dis, seront des raisonnements auxquels il faudra bien que tu répondes catégoriquement. » — Et il commença :

« Nous savons de source certaine que tu étais à Rome quand cette malheureuse ville fut saccagée. Tu te trouvais alors dans le château Sant'-Agnolo, où tu servais en qualité de bombardier. Comme tu es orfèvre et joaillier de ton métier, le pape, qui te connaissait depuis longtemps, t'appela en secret, à défaut d'autres, et t'employa à démonter toutes les pierreries de ses tiares, de ses mitres et de ses anneaux, et puis à les coudre dans ses habits. Tu en as gardé à l'insu de Sa Sainteté pour la valeur de quatre-vingt mille écus. Cela nous a été rapporté par un de tes ouvriers à qui tu t'en es vanté. Maintenant, nous te déclarons nettement qu'il faut que tu trouves ces pierreries ou leur valeur. Nous te laisserons ensuite aller en liberté. »

Quand il eut fini de parler, je ne pus m'empêcher d'éclater de rire ; puis je dis : — « Je rends grâces à Dieu de ce que, pour la première fois que je suis jeté en prison, il ait plu à sa divine Majesté que ce ne fût pas du moins pour une faible peccadille, ainsi que cela a lieu souvent pour les jeunes gens. Lors même que ce que vous dites serait la vérité, je n'aurais à redouter aucune peine corporelle. Les lois avaient alors perdu toute leur autorité. Je pourrais donc m'excuser, en affirmant que j'ai eu mission de garder ce trésor pour la sacro-sainte Eglise apostolique, en attendant que je le remisse à quelque bon pape, où à ceux qui auraient véritablement pouvoir de me le réclamer, comme vous l'auriez, si la chose était ainsi que vous prétendez. » — A ces mots, cet enragé gouverneur m'interrompit, en criant avec fureur : — « Arrange cela comme tu voudras, Benvenuto. Quant à nous, il nous suffit d'avoir retrouvé notre bien. Dépêche-toi cependant, si tu veux que nous

n'ayons pas recours à autre chose qu'à des paroles. » Sur ce, ils voulurent se lever et s'en aller, mais je leur dis : — « Signori, mon interrogatoire n'est pas terminé, finissez-le; vous irez ensuite où bon vous semblera. »

Ils reprirent aussitôt leurs sièges, et, dans leur colère, semblèrent presque se refuser à m'écouter; car ils croyaient savoir ce qu'ils désiraient. Je continuai donc en ces termes: — « Apprenez, signori, que j'habite Rome depuis vingt ans environ, et que jamais, pas plus ici qu'ailleurs, je n'ai été incarcéré. » — « Tu nous as pourtant tué plusieurs personnes, » — s'écria ce sbire de gouverneur. — « C'est vous qui le dites, et non pas moi, repris-je. Si quelqu'un venait pour vous tuer, vous vous défendriez, tout prêtre que vous êtes, et, en tuant votre agresseur, vous n'offenseriez pas les lois. Ainsi, laissez-moi dérouler mes raisons, si vous voulez les rapporter au pape, et si vous désirez pouvoir me juger équitablement. Je vous répète donc qu'il y a près de vingt ans que j'habite cette admirable Rome, et que j'y suis employé à des ouvrages de la plus haute importance. Comme je sais que cette ville est la chaire du Christ, je pensais que, si un prince séculier voulait me persécuter, je pouvais immédiatement demander asile et protection à cette sainte chaire et au vicaire du Christ. Mais quel asile s'ouvre à moi maintenant? Quel prince me défendra contre un si abominable guet-apens? Avant de m'arrêter, ne deviez-vous pas chercher ce que j'avais fait de ces quatre-vingt mille ducats? Ne deviez-vous pas encore consulter la note des joyaux que tient la chambre apostolique depuis cinq cents ans? Si quelque chose vous eût manqué, alors vous auriez dû saisir mes livres et ma personne. Les livres où sont enregistrées les pierreries du pape et celles des tiares existent tous, et vous verrez que le pape Clément n'avait rien qui n'y fût soigneusement inscrit. J'ajouterai seulement que, quand ce pauvre pape voulut capituler avec les brigands d'impériaux qui avaient pillé Rome et souillé l'Église, il laissa tomber de son doigt, au moment de conclure le traité, un diamant de quatre mille écus environ devant un de leurs

négociateurs qu'il voulait se rendre favorable. Cet homme, qui se nommait, si je ne me trompe, Cesare Scatinaro1. s'étant baissé pour le ramasser, Sa Sainteté lui dit de le garder pour l'amour d'elle. Cette affaire se passa en ma présence. Si donc ce diamant vous manque, je vous ai appris ce qu'il est devenu; mais je suis sûr que vous trouverez encore cela écrit. Vous pourrez ensuite rougir à votre aise d'avoir persécuté un homme comme moi, qui ai fait tant de choses pour la défense du Saint-Siège apostolique. Sachez que sans moi, le matin où les impériaux occupaient le Borgo, personne ne les aurait empêchés d'envahir aussi le château. Moi qui n'espérais aucune récompense, je me mis à servir vigoureusement l'artillerie, que les bombardiers et les autres soldats avaient abandonnée. Je ranimai le courage d'un de mes amis, le sculpteur Raffaello da Montelupo 2, qui, frappé d'épouvante, s'était caché dans un coin où il n'osait bouger, et à nous deux, seuls, nous tuâmes tant d'hommes à l'ennemi, que nous le forçâmes de se diriger d'un autre côté. C'est moi qui ai tiré une arquebusade au Scatirano, parce qu'il parlait au pape avec une infâme insolence, comme un luthérien et un impie qu'il était, et le pape ordonna de chercher et de pendre son vengeur. C'est moi qui, d'un coup d'arquebuse, ai blessé le prince d'Orange à la tête, ici même, sous les tranchées du château. Et après, combien d'ornements d'or et d'argent, combien de bijoux ornés de pierreries, combien de médailles et de monnaies magnifiques n'ai-je pas faits pour la sainte Église? Et voilà la rémunération qu'une téméraire prêtraille accorde à un homme qui l'a servie avec tant de cou-

i. Cellini veut parler de G. B. Gattinara. — Voy. Guicciardini, Rela- \ione del sacco di Roma.

2. Raffaelo, dit le Montelupo. du nom de sa patrie, travailla à l'achèvement de la Santa-Casa de Loreto. Il fut tenu en haute estime par Michel- Ange, qui le chargea d'exécuter plusieurs statues d'après ses modèles. Il mourut vers l'an 1540, après avoir laissé de nombreux témoignages de son talent à Orvieto, à Rome et à Florence. — Voy. Vasari, Vie de Rajjaello de Montelupo, t. VI.

rage et aimée avec tant de fidélité! Oh! allez répéter toutes mes paroles au pape. Dites-lui qu'il a bien tous ses joyaux, et que moi je n'ai jamais eu de l'Eglise que les blessures et les horions que j'ai reçus pendant le siège de Rome. Dites-lui encore que je n'espérais du pape Paul qu'un peu de reconnaissance qu'il m'avait promise. Maintenant je sais à quoi m'en tenir sur Sa Sainteté et sur vous, ses ministres. »

Mes juges m'écoutaient avec étonnement. Lorsque j'eus fini de parler, ils me quittèrent, après s'être regardés avec stupeur. Ils allèrent ensemble rapporter au pape tout ce que j'avais dit. Le pape en fut honteux, et ordonna que l'on vérifiât avec le plus grand soin tous les comptes des pierreries. On reconnut qu'aucune ne manquait; mais on ne me laissa pas moins dans le château sans souffler mot. Le signor Pier Luigi comprit aussi qu'il avait mal agi, et, afin de tout réparer, on ne négligea rien pour arriver à me faire mourir.

Cependant, le roi François 1er, ayant appris l'injuste emprisonnement auquel le pape m'avait condamné, écrivait à monseigneur de Montluc, son ambassadeur, de me réclamer comme personne appartenant à Sa Majesté. Le pape, qui était un homme de grand sens et de beaucoup d'esprit, se conduisit néanmoins dans cette affaire en pauvre sire et en véritable niais. Il dit à l'ambassadeur que Sa Majesté n'eût point à s'inquiéter de moi ; que j'étais un turbulent, toujours l'épée au poing, et qu'elle conseillait à Sa Majesté de me laisser en prison, où des meurtres et d'autres diableries m'avaient conduit. Le roi répondit que dans son royaume la justice était strictement administrée; que, s'il prodiguait des récompenses et des faveurs aux gens de mérite, il châtiait aussi les turbulents ; que, Sa Sainteté ayant laissé partir Benvenuto sans se soucier de l'employer, il l'avait vu arriver avec plaisir dans ses états et l'avait pris à son service ; qu'en conséquence, il le réclamait comme lui appartenant. Cette intervention, la plus désirable qu'un homme de ma classe puisse désirer, loin de m'être utile, me nuisit

au plus haut point. Le pape, rendu furieux par la crainte que je ne révélasse les infâmes scélératesses dont j'étais victime, ne'pensa plus qu'à trouver les moyens de me faire mourir sans compromettre son honneur.

Le gouverneur du château Sant'-Agnolo était un chevalier florentin, et se nommait messer Giorgio degli Ugolini. Ce galant homme me traita avec toute la courtoisie imaginable. Sachant combien ma détention était injuste, il me laissa, sur ma seule parole, circuler librement dans le château. Je voulais obtenir cette faveur sur caution, mais il s'y refusa en disant que Sa Sainteté avait mon affaire trop à cœur, et qu'il préférait se fier entièrement à ma foi, parce que tout le monde lui avait parlé de moi comme d'un homme d'honneur. Je lui engageai donc ma parole, et il m'accorda la facilité de travailler un peu. Dans l'espoir que, grâce à mon innocence et à la protection du roi, la colère du pape ne tarderait pas à s'apaiser, je n'avais pas voulu fermer ma boutique. Mon ouvrier Ascanio m'apportait au château quelques ouvrages. Bien que je ne pusse guère travailler en me voyant incarcéré si injustement, je faisais de nécessité vertu, et je supportais ma mauvaise fortune le plus gaiement possible.

J'avais gagné l'amitié de tous les gardes et de plusieurs soldats du château. Le pape venait quelquefois y souper. Alors on retirait les gardes, et les portes restaient ouvertes comme celles d'un palais ordinaire; seulement on renfermait les prisonniers avec plus de soin que de coutume ; mais je n'étais pas soumis à cette règle, et je continuais de me promener librement dans le château.

Maintes fois quelques soldats me conseillèrent de menfuir, en m'assurant qu'ils tourneraient les épaules pour ne point me voir. Je leur répondis que j'avais donné ma parole à ce digne gouverneur qui était si bon pour moi. — « Benvenuto mio, me disait un soldat aussi brave que spirituel, sache qu'un prisonnier n'est point et ne peut être obligé à tenir sa parole, pas plus que toute autre chose. Profite de mes avis, échappe à ce gredin de pape et à son bâtard qui

ont juré ta mort. » — Mais j'aurais mieux aimé cent fois mourir que de manquer à la promesse que j'avais faite à mon brave gouverneur.

J'avais pour compagnon d'infortune un moine de la famille Pallavicini, célèbre prédicateur : il avait été arrêté pour luthéranisme. C'était un excellent camarade, mais comme moine le plus grand ribaud qu'il y eût au monde. Tous les vices lui étaient bons. J'admirais ses talents, mais j'abhorrais profondément ses vices, et je l'en tançais franchement. Il ne cessait de me répéter qu'en ma qualité de prisonnier je n'étais pas forcé de tenir ma parole. — « Cela peut être vrai pour un moine, lui répliquai-je, mais non pour un homme. Celui qui est homme et non pas moine doit observer sa foi en quelque position qu'il se trouve : or, comme je suis homme et non pas moine, je ne manquerai jamais à la plus simple promesse. » Ayant vu qu'il ne pouvait me corrompre par ses raisonnements captieux et subtils qu'il maniait avec une si merveilleuse habileté, il conçut un autre plan. Il laissa passer quelques jours pendant lesquels il me lut les sermons de Fra Girolamo Savonarola, en les accompagnant d'admirables commentaires plus beaux que le texte. Il me séduisit au point que, sauf manquer à ma parole, il n'y avait rien au monde que je n'eusse fait pour lui.

Voici le nouvel expédient qu'il imagina, quand il eut reconnu que j'étais sous le charme de son talent. — Il commença par me demander adroitement quel moyen j'aurais employé pour ouvrir cette prison, si j'avais voulu m'évader. Désireux de montrer à ce moine que je n'étais pas non plus sans talent, je lui dis que je me faisais fort d'ouvrir les serrures les plus difficiles, surtout celles de cette prison, ce qui me serait aussi aisé que d'avaler une bouchée de fromage frais. Pour m'arracher mon secret, il affecta de m'accuser de forfanterie. — « Il y a, disait-il, des gens qui passent pour habiles et qui se vantent de beaucoup de choses; mais si on les mettait à l'œuvre, ils perdraient bientôt leur réputation. » — Et il ajoutait qu'il m'entendait dire des choses

si invraisemblables, qu'il pensait que, si j'osais tenter de les exécuter, je n'en sortirais pas à mon honneur. Ce diable de moine sut si bien me piquer au vif que je m'écriai : — « J'ai coutume de toujours faire plus que je ne promets. Rien n'est plus facile que de fabriquer les clefs dont j'ai parlé, et je vais le prouver à l'instant. » — Puis je lui montrai inconsidérément comment il fallait s'y prendre. 11 feignit de n'y attacher aucune importance, mais il observa tout et n'oublia rien.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, ce brave gouverneur me laissait me promener librement dans tout le château, ne m'enfermait point la nuit comme les autres prisonniers, et me permettait d'exécuter toute espèce d'ouvrage en or, en argent et en cire. Après avoir consacré quelques semaines à un petit bassin destiné au cardinal de Ferrare, la prison me fit prendre ce travail en dégoût, et je me mis à modeler des figures en cire pour me délasser. — Le moine me déroba un morceau de cette cire, et s'en servit pour contrefaire les clefs de la façon que je lui avais enseignée. Il avait pour confident et auxiliaire un Padouan nommé Luigi, qui était greffier du gouverneur. Le serrurier qu'ils chargèrent de fabriquer ces clefs les dénonça.

Le gouverneur, qui venait quelquefois me visiter dans ma chambre, m'ayantvu travailler avec de la cire, la reconnut pour être la même que celle du modèle de la clef. — « Ce pauvre Benvenuto, dit-il, est victime d'une des plus grandes injustices qui aient jamais été commises; mais ce n'est pas une raison pour agir comme il l'a fait avec moi, qui ai outrepassé mes devoirs afin de lui être agréable. Maintenant je le tiendrai étroitement enfermé, et je ne lui accorderai plus la moindre faveur. » — Et il donna des ordres à cet effet.

J'eus surtout à souffrir des reproches de quelques-uns de ses domestiques, qui me voulaient beaucoup de bien et me rapportaient de temps en temps tout ce que le gouverneur faisait pour moi. Ils m'appelèrent homme ingrat et sans foi. — Un d'entre eux m'ayant débité ces injures avec un ton

un peu trop inconvenant, moi qui me sentais innocent, je répondis avec hauteur que je n'avais jamais manqué de foi, que je le soutiendrais au prix de ma vie, et que, si lui ou tout autre me répétait ces insultes, je lui dirais qu'il mentait par la gorge. Aussitôt il courut à la chambre du gouverneur, et il m'en rapporta la cire et le modèle de la clef. Dès que j'eus vu cette cire, je lui dis que nous avions raison tous deux, et je le priai de me faire parler au gouverneur, attendu que je voulais lui donner de franches et complètes explications, beaucoup plus importantes qu'il n'imaginait. Le gouverneur me donna de suite audience, et je lui dévoilai tout. Sur ce, on resserra le moine, et il dénonça le greffier, lequel faillit être pendu. Le gouverneur assoupit cette affaire, qui déjà était arrivée aux oreilles du pape. 11 sauva son greffier de la corde, et me rendit toute la liberté dont il me laissait jouir auparavant.

Quand je vis la rigueur qu'on avait déployée dans le cours de cette aventure, je commençai à penser à moi, et je me dis que, si le gouverneur venait encore une fois à s'irriter contre moi et à me retirer sa confiance, je ne lui aurais plus aucune obligation, et qu'alors je voudrais avoir recours à mon adresse, qui, j'espérais, devait obtenir plus de succès que celle du moine. Je débutai par demander de gros draps de lit neufs, que je pris sans rendre les sales. Lorsque mes domestiques me les réclamaient, je leur disais de ne pas s'en inquiéter, que je les avais donnés à de pauvres soldats qui, si on le savait, courraient risque d'aller aux galères : aussi mes ouvriers, mes serviteurs, et surtout Felice se gardaientils soigneusement de souffler mot. J'avais eu soin de vider ma paillasse et de brûler la paille dans la cheminée de ma prison. Je taillai les draps en bandes larges d'un tiers de brasse. Dès que j'en eus préparé une quantité qui me parut suffisante pour descendre du haut de la tour du château, je dis à mes domestiques que j'avais donné les draps, que je voulais qu'ils eussent à m'en apporter de fins, et que je leur rendrais ceux qui étaient sales. Cela s'oublia bientôt.

Les cardinaux Santiquattro et Cornaro me firent fermer

ma boutique, en disant avec franchise que le pape refusait d'entendre parler de mon élargissement, et que l'intervention du roi François Ier m'avait été beaucoup plus nuisible qu'utile. En dernier lieu, monseigneur de Montluc avait dit au pape, de la part du roi, qu'on devait me traduire devant les juges ordinaires ; que, si j'étais coupable, on pouvait me punir ; mais que, si j'étais innocent, la raison exigeait qu'on me rendît la liberté. Cela avait tellement irrité le pape qu'il ne voulait plus me relâcher. Le gouverneur m'était toujours aussi favorable que possible. Quant à mes ennemis, dès qu'ils s'aperçurent que ma boutique était fermée, ils prodiguèrent les insultes à mes amis et à mes serviteurs qui venaient me voir dans ma prison.

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