CHAPITRE IV
Brouille à propos d'un pourpoint. — Réconciliation à propos de coups de sabre. — Le gouverneur chauve-souris. — Evasion de Cellini. — La jambe cassée. — Les dogues. — Le porteur d'eau. — La duchesse Marguerite d'Autriche. — Le cardinal Cornaro. — Le chirurgien Giacomo de Pérouse. — La saignée. — Un présage.
Il ne se passait pas de jour sans que j'eusse deux visites d'Ascanio. Une fois il me pria de lui faire faire un justaucorps avec un pourpoint de satin bleu, dont je ne m'étais encore servi que pour suivre la procession de Notre-Dame d'août. Je lui dis que ce n'était ni le temps ni le lieu de porter de tels vêtements. Le jeune homme fut si irrité de mon refus, qu'il me déclara qu'il voulait retourner chez lui à Tagliacozzo. Je lui répliquai avec indignation qu'il me ferait plaisir de me débarrasser de lui. De son côté, il jura avec colère qu'il ne reparaîtrait plus devant moi. Pendant cette querelle, nous nous promenions autour de la plate-forme du château. Nous y rencontrâmes le gouverneur au moment où Ascanio me disait : — « Je m'en vais, adieu pour toujours. » — A quoi je lui répondis : — « Fort bien, et pour qu'il en soit ainsi, je recommanderai aux gardes de ne plus jamais te laisser passer. » — En même temps je me tournai vers le gouverneur, et je le priai d'ordonner qu'à l'avenir on défendît à Ascanio l'entrée du château. — « Ce petit drôle, ajoutai-je, vient encore ajouter à mes tourments. Ainsi, de grâce, signor, ne lui permettez plus jamais de pénétrer ici. » — Le gouverneur en fut très-affligé, car il con-
naissait les rares qualités d'Ascanio, qui, de plus, était doué d'une telle beauté, qu'il suffisait de le voir une fois pour s'intéresser vivement à lui.
Ascanio se retira en pleurant. Ce jour-là il était armé d'un petit sabre qu'il cachait quelquefois sous ses habits. En sortant du château, le visage en larmes, il rencontra deux de mes plus grands ennemis. L'un était Girolamo, mon ouvrier pérugin, et l'autre un certain orfèvre nommé Michèle. Ce dernier, qui était ami de ce ribaud Girolamo et ennemi d'Ascanio, s'écria : — « Ascanio pleure ! qu'est-ce que cela signifie ? Peut-être son père est-il mort ; je parle de son père du château. » — « 11 est vivant, lui riposta Ascanio, mais toi, tu vas mourir ! » — Et aussitôt il lui asséna deux coups de sabre sur la tête. Le premier rétendit à terre, et le second, en glissant, lui coupa trois doigts de la main droite. Michèle resta comme mort.
Cette aventure fut immédiatement rapportée au pape, qui, furieux, s'écria: — «Puisque le roi veut que Benvenuto soit jugé, donnez-lui trois jours pour préparer sa défense. » — Cette commission fut exécutée à l'instant. Le brave gouverneur se rendit sur-le-champ chez le pape et lui prouva que je n'étais pour rien dans ce qui s'était passé, puisque j'avais chassé Ascanio. Enfin, il me défendit si admirablement qu'il me sauva la vie.
Ascanio se réfugia chez lui à Tagliacozzo, d'où il m'écrivit qu'il me demandait mille fois pardon ; qu'il se reconnaissait coupable d'avoir augmenté mes chagrins; mais, que, si Dieu me permettait de sortir de prison, il ne m'abandonnerait plus jamais. Je lui répondis de travailler sérieusement à s'instruire, et que, si Dieu me rendait la liberté, je ne manquerais certainement pas de le rappeler près de moi.
Le gouverneur avait périodiquement une maladie qui le privait tout à fait de raison. Quand elle commençait à se déclarer, il se mettait à parler ou plutôt à babiller sans relâche. Chaque année sa folie changeait d'objet. Il croyait être tantôt une cruche à huile, tantôt une grenouille, et
alors il sautait comme cet animal. Un beau jour il se persuada qu'il était mort, et il fallut l'enterrer. Tous les ans c'était quelque extravagance de ce genre. Cette fois-ci il s'imagina qu'il était chauve-souris. En se promenant il imitait les cris de cet animal, et il agitait son corps et ses mains comme s'il eût voulu voler. Ses médecins et ses anciens serviteurs, qui s'en étaient aperçus, s'appliquaient à lui donner toutes les distractions possibles. Ayant remarqué qu'il prenait grand plaisir à ma conversation, ils venaient continuellement me chercher pour me mener près de lui.
Ce pauvre homme me retenait souvent quatre ou cinq heures à causer avec lui. Il me gardait à sa table, et me plaçait vis-à-vis de lui. Bien qu'il fallût toujours l'écouter ou lui parler, je ne laissais pas de parfaitement dîner. Quant à lui, il ne mangeait ni ne dormait, de sorte qu'à la fin cette vie me devint insupportable. Lorsque je le considérais en face, je voyais qu'il avait les yeux tellement égarés que l'un se trouvait tourné à droite et l'autre à gauche.
Un jour, il me demanda si je n'avais jamais eu la fantaisie d'essayer de voler. Je lui répondis que je m'étais toujours plu à faire les choses que les hommes réputent le plus difficiles, et que j'étais certain d'arriver à voler, grâce à la manière dont Dieu avait construit mon corps et aux expédients que me suggérait mon adresse. Il voulut savoir quels moyens j'emploierais. Je lui dis que, parmi tous lesanimaux qui volent, il n'y avait que la chauve-souris que l'homme pût imiter avec succès.
Au mot de chauve-souris, qui réveillait justement la folie que ce pauvre diable avait cette année-là, il se mit à crier à tue-tête : — « C'est vrai ! c'est vrai ! il n'y a que la chauvesouris! il n'y a que la chauve-souris ! » — Puis il se tourna vers moi et me dit : — « Benvenuto, si on te le permettait, aurais-tu le courage de voler? » — Je lui répliquai que, si on voulait me rendre ma liberté, je m'engagerais à voler jusqu'aux Prati avec une paire d'ailes en toile de lin cirée.
— « Et moi aussi je m'y engagerais, reprit-il, mais le pape m'a recommandé d'avoir soin de toi comme de ses propres yeux. Or, je reconnais que tu es un diable habile, capable de s'enfuir. Je vais donc te renfermer sous cent verrous, de peur que tu ne m'échappes. »
Je lui rappelai que j'avais eu la possibilité de m'enfuir, et que pour rien au monde je n'aurais manqué à la parole que je lui avais donnée ; puis je le suppliai au nom de Dieu et des bons procédés qu'il avait eus pour moi de ne pas rendre ma position encore pire qu'elle n'était. Pendant que je parlais, il ordonnait de me garrotter et de bien me cloîtrer.
Quand je vis qu'il n'y avait plus de remède, je lui dis en présence de tous ses gens : — « Enfermez-moi bien et gardez-moi bien, car je vous réponds que je me sauverai malgré tout. » — On m'emmena et on me cadenassa avec un soin extrême.
Alors je ruminai le plan que j'avais à suivre pour m'évader. Dès que je me trouvai sous clef, j'examinai attentivement ma prison. Lorsque je crus avoir découvert un moyen certain d'en sortir, je cherchai de quelle façon je pourrais descendre du haut de la tour. Je pris les draps de lit neufs que j'avais à l'avance disposés en bandes solidement cousues, ainsi que je l'ai déjà noté, et je calculai quelle longueur m'était nécessaire pour opérer ma descente.
Après m'être assuré de ce dont j'avais besoin, je pensai à utiliser des tenailles que j'avais dérobées à un Savoyard qui était de service au château. Cet homme avait soin des tonneaux et des citernes, et s'amusait à faire de la menuiserie. Parmi plusieurs paires de tenailles qu'il possédait, j'en trouvai une fort à ma guise, que je m'appropriai et que je cachai dans ma paillasse. Quand le moment de m'en servir fut venu, je l'employai à arracher les clous qui retenaient les pentures de ma porte : comme celle-ci était double, les rivures des clous ne pouvaient se voir. Au premier clou que j'essayai d'enlever, j'éprouvai les plus grandes difficul-
tés; néanmoins j'y réussis à la fin. Dès que je l'eus ôté, je m'occupai d'empêcher qu'on s'en aperçût. A l'aide d'un peu de cire mêlée à de la raclure de fer rouillé, je modelai sur les pentures des têtes de clous exactement semblables à celles que j'ôtais. Je laissai les pentures attachées à leurs extrémités par des clous que j'avais d'abord arrachés, et que je n'avais remis que très-légèrement, après les avoir épointés.
Ce ne fut pas sans peine que je vins à bout de tout cela, car le gouverneur rêvait chaque nuit que je m'étais évadé, et d'heure en heure il envoyait visiter ma prison. Celui qui remplissait cet office était un véritable sbire de nom et de fait. Il s'appelait le Bozza, et était toujours accompagné d'un certain Giovanni surnommé Pedignone (engelure). Ce dernier était soldat; le Bozza était valet. Giovanni ne venait jamais à ma prison sans me dire quelque injure. Il était de Prato, où il avait servi en qualité de garçon apothicaire. Il examinait attentivement tous les soirs les pentures de ma porte et toute ma chambre, ce qui ne m'empêchait pas de lui dire : — « Gardez-moi bien, car je m'échapperai en dépit de tout. » — Ces paroles engendrèrent entre lui et moi une inimitié mortelle : aussi avais-je soin de bien cacher dans ma paillasse tous mes outils de fer, tels que mes tenailles, un grand poignard et d'autres instruments de ce genre. Ma paillasse recelait encore les bandes que j'avais préparées.
Dès que le jour se levait, je balayais moi-même ma prison. J'aime naturellement la propreté, mais alors je la poussais jusqu'à l'excès. Je faisais ensuite mon lit avec un soin égal, et je le couvrais de fleurs que m'apportait tous les matins ce Savoyard à qui j'avais volé les tenailles.
Quand le Bozza et le Pedignone entraient, je ne manquais jamais de leur recommander de ne pas s'approcher de mon lit, de peur qu'ils ne le souillassent. Quelquefois, dans le seul but de me vexer, ils le touchaient légèrement. Alors je m'écriais : — « Ah! sales poltrons ! je vais empoigner une de vos épées, et je vous malmènerai d'une façon qui
vous étonnera. Vous croyez-vous dignes de toucher le lit d'un homme comme moi? Je me soucierai peu de ma vie, car je suis sûr que je vous tuerai; ainsi laissez-moi à mes chagrins et à mes tribulations, et n'augmentez pas mon supplice, sinon je vous montrerai ce dont est capable un homme au désespoir. » — Ils rapportèrent ces paroles au gouverneur qui leur ordonna expressément de ne jamais s'approcher de mon lit, d'ôter leurs épées pour entrer dans ma prison, et du reste de veiller de près sur moi. Quand j'eus mis mon lit à l'abri des recherches desgeôliers, je crus avoir tout obtenu, car c'était le point le plus important de mon affaire.
Un jour de fête, vers le soir, le gouverneur se trouva beaucoup plus malade que d'ordinaire. Sa folie s'était développée de plus belle. Il ne cessait de répéter qu'il était chauve-souris, et que, si on apprenait que Benvenuto se fût évadé, on n'avait qu'à le laisser aller, qu'il saurait bien me rattraper, attendu que de nuit il volerait à coup sûr plus rapidement que moi. — « Benvenuto, disait-il, est une fausse chauve-souris, tandis que moi, je suis une vraie chauve-souris. On me l'a donné en garde, laissez-moi faire, je le rattraperai bien. » — Ces accès ayant duré plusieurs nuits consécutives, tous ses gens étaient harassés de fatigue. J'étais instruit de tout ce qui se passait particulièrement par le Savoyard, qui m'était dévoué. Ayant donc résolu de m'enfuir le soir de cette fête, j'adressai d'abord dévotement une prière à Dieu, en suppliant sa divine Majesté de me protéger et de m'aider dans ma périlleuse entreprise ; puis je passai toute la nuit à préparer ce qui m'était nécessaire.
Deux heures avant le jour j'enlevai les pentures avec une peine infinie, parce que le battant et le verrou m'opposaient une telle résistance que je fus obligé de ronger le bois. Pourtant à la fin j'ouvris et je sortis chargé de mes bandes, que j'avais roulées sur des morceaux de bois comme des pelotes de fil. Je me rendis aux latrines de la tour, d'où je grimpai facilement sur le toit, après avoir arraché deux
tuiles. J'étais vêtu d'un pourpoint et d'un haut-de-chausse blancs. J'avais aux pieds des brodequins de même couleur, dans l'un desquels j'avais fourré un grand poignard. Un morceau de brique antique, qui sortait de quatre doigts à peine du mur de la tour où il avait été scellé, me servit à attacher un bout de l'une de mes bandes que j'avais arrangée en forme d'étrier. Dès que je l'eus solidement fixé à cette brique, j'adressai à Dieu cette prière : — « Seigneur, aidez-moi, car je m'aide moi-même, et ma cause est juste, vous le savez. » — J'arrivai à terre en descendant tout doucement à la force des bras. La lune était cachée, mais la nuit était très-claire. Quand j'eus pris pied, je considérai l'énorme hauteur d'où j'étais descendu si courageusement, et j'éprouvai un vif sentiment de joie en pensant que j'étaislibre. Par malheur, il n'en était rien, car le gouverneur avait fait construire de ce côté une écurie et une basse-cour dont les murs étaient fort élevés. De gros verrous fermaient cet enclos au dehors. Grand fut mon désappointement lorsque je vis que je ne pouvais sortir parla. Tandis que je marchais de long en large, en réfléchissant à mon embarras, mon pied rencontra une longue poutre couverte de paille. Je la dressai, non sans peine, contre le mur ; puis, à force de bras, je gravis jusqu'au haut. Comme la muraille se terminait en pointe, il m'était impossible de tirer la poutre à moi. J'avais laissé un de mes pelotons pendu à la tour du château. Je me décidai alors à couper un morceau de mon second peloton. Je le nouai à la poutre, et je m'en servis pour gagner le bas du mur. Cette descente fut trèsdifficile et très-fatigante. Mes mains étaient tout écorchées et ruisselaient de sang. Je fus forcé de les baigner dans mon urine et de prendre un peu de repos. Aussitôt que je crus avoir recouvré ma vigueur, je montai sur la dernière enceinte qui donne du côté des Prati. Au moment où je posais à terre mon peloton de bandes que je voulais attacher à un créneau, je découvris près de moi une sentinelle. Menacé d'être arrêté dans mon dessein et de perdre la vie, je résolus d'attaquer hardiment ce soldat ; mais lorsqu'il vit
mon air déterminé et que je marchais droit à lui, le poignard à la main, il se retira en pressant le pas. Je m'étais un peu éloigné de mes bandes, j'y retournai promptement. J'aperçus bien une autre sentinelle, mais peut-être ne voulut-elle pas faire attention à moi. J'attachai mon peloton au créneau, et je me laissai glisser. Soit que, me croyant près de terre, j'eusse ouvert les mains pour sauter, soit que mes mains fatiguées eussent lâché prise, je tombai, et, dans cette chute, ma tête frappa rudement contre le sol. Je restai évanoui pendant plus d'une heure et demie, autant que je puis en juger.
Au point du jour, la fraîcheur qui précède le lever du soleil me rappela à moi. Cependant j'étais encore loin d'avoir recouvré la mémoire, car je croyais que l'on m'avait tranché la tête, et que j'étais dans le purgatoire. Enfin, les forces m'étant revenues peu à peu, je reconnus que j'étais hors du château. Aussitôt je me souvins de tout ce que j'avais fait. Avant de m'apercevoir que je m'étais fracturé une jambe, je sentis le coup que je m'étais donné à la tête. J'y portai les mains, et je les en retirai tout ensanglantées.
Après m'être bien examiné, je pensai que je n'avais aucune blessure grave ; mais, lorsque je voulus me lever, je vis que ma jambe droite était brisée à trois doigts au-dessus du talon. Cela n'abattit point mon courage. Cet accident avait été causé par une énorme boule qui était à l'extrémité du fourreau de mon poignard. L'os de ma jambe ayant porté contre cette boule, n'avait pu plier, et s'était brisé en cet endroit. Je jetai au loin le fourreau; puis, avec le poignard, je coupai un morceau des bandes qui m'étaient restées, et j'en enveloppai ma jambe en rapprochant les os de mon mieux.
Je me dirigeai à quatre pattes, et le poignard à la main, vers la porte de Rome. Je la trouvai fermée. Sous cette porte était une pierre qui ne me sembla pas très-lourde. J'essayai de la déchausser ; bientôt elle remua sous ma main, me céda facilement, et me livra entrée dans la ville.
De cette porte à l'endroit où j'étais tombé, il y avait plus de cinq cents pas.
Quand je fus dans Rome, d'énormes dogues se jetèrent sur moi et me mordirent cruellement. Ils revinrent plusieurs fois à la charge. Je me défendis avec mon poignard, et j'en piquai un d'une rude façon. Il se mit à pousser de si affreux hurlements, que tous les autres chiens, suivant leur naturel, se précipitèrent sur lui. Je me traînai alors aussi vite que possible vers l'église de la Trespontina.
Quand je fus arrivé à l'entrée de la rue qui conduit à Sant'-Agnolo, je pris le chemin de San-Pietro. Comme il faisait grand jour, je pensai que je courais du danger. Je priai donc un porteur d'eau qui avait chargé son âne et rempli ses pots de me prendre sur son dos et de me porter sur les escaliers de San-Pietro. — « Je suis, lui dis-je, un pauvre jeune homme qui me suis cassé une jambe en voulant descendre d'une fenêtre, dans une affaire d'amour. Comme la maison d'où je sors appartient à un grand personnage, et que je risque d'être haché en morceaux, enlèvemoi promptement, je t'en supplie; je te donnerai un écu d'or. » — Je lui montrai en même temps ma bourse qui était bien garnie. Il me prit aussitôt sur ses épaules et me porta sur les escaliers de San-Pietro. Je lui dis de me laisser là et de retourner vers son âne.
Je m'acheminai de suite, toujours à quatre pattes, vers le palais de la duchesse Marguerite, fille naturelle de l'empereur, qui avait épousé le duc .Ottavio, après la mort d'Alexandre, duc de Florence, son premier mari. Je savais que j'y trouverais plusieurs de mes amis qui étaient venus de Florence avec cette princesse. Elle-même était fort bien disposée en ma faveur, grâce au gouverneur du château. Celui-ci, en effet, avait dit au pape que, le jour où la duchesse fit son entrée à Rome, j'avais empêché un dégât de plus de mille écus, qu'une grosse pluie menaçait d'occasionner. 11 raconta qu'en voyant son désespoir, je le consolai et braquai quelques pièces d'artillerie du côté où les nuages étaient le plus épais, et qu'à l'instant où l'eau commença à
tomber avec force, je fis feu, et avec tant de succès, qu'à la quatrième décharge la pluie s'arrêta et le soleil se montra ; qu'ainsi moi seul avais été cause que la fête s'était heureusement passée. Lorsque la duchesse fut instruite de cette circonstance, elle dit : — « Benvenuto est un de ces gens de talent qu'aimait mon mari le duc Alexandre. Je ne les oublierai pas quand l'occasion de leur être utile se présentera. » — De plus, elle avait parlé de moi au duc Ottavio. C'est pourquoi je me rendais directement chez Son Excellence, qui habitait dans le Borgo-Vecchio un magnifique palais. J'étais certain que le pape ne violerait pas cet asile ; mais ce que j'avais accompli jusque-là avait été trop merveilleux pour un homme. Dieu ne voulut pas que je tombasse dans le péché d'orgueil, et, pour mon bien, il me condamna à subir une épreuve encore plus sévère que la première. On verra bientôt comment cela eut lieu.
Pendant que je rampais le long des escaliers, un domestique du cardinal Cornaro me reconnut et courut de suite réveiller son maître, auquel il dit : — « Monsignor révérendissime, votre Benvenuto est là en bas; il s'est évadé du château ; il se traîne tout ensanglanté. Autant qu'on peut en juger, il a une jambe cassée. Nous ne savons où il va. » — Courez, s'écria le cardinal, et apportez-le-moi ici dans ma chambre. »
Quand je fus près de lui, il me dit de ne rien craindre, et il envoya de suite chercher les premiers chirurgiens de Rome. — Ce fut l'habile maestro Giacomo de Pérouse qui me pansa. Il me rejoignit admirablement les os ; puis il me banda la jambe et me saigna de sa propre main. Soit que mes veines fussent beaucoup plus gonflées qu'à l'ordinaire, soit que maestro Giacomo eût voulu me pratiquer une incision plus large que de coutume, toujours est-il que le sang alla le frapper au visage avec tant de force et en telle abondance, qu'il fut forcé d'interrompre son opération. Il regarda cet accident comme un funeste présage, et il ne consentit qu'avec beaucoup de peine à continuer de me
panser. Plusieurs fois il voulut m'abandonner en songeant qu'il pouvait être sévèrement puni pour m'avoir soigné. — Le cardinal me fit placer dans une chambre secrète, et courut au palais avec l'intention de demander ma liberté au pape.