‹ Mémoires de Benvenuto Cellini (volume 2)Chapitre 28 sur 36 · Voy. chap. iv · texte numérisé non relu

Voy. chap. iv

qui, dit-on, chargea un de mes grands ennemis, Lione Lioni1, orfèvre arétin, de le pulvériser. Comme Lione était trèspauvre et que la pierre valait quelques dizaines d'écus, il remit au garde une autre poudre, en lui disant que c'était celle du diamant qu'on devait m'administrer. Un vendredi matin, on jeta cette poudre dans tous les mets qu'on me servit, dans la salade, les ragoûts et la soupe. Je mangeai de bon appétit, car la veille, qui était un jour de fête, j'avais jeûné le soir. Je sentis bien craquer quelque chose sous mes dents, mais j'étais loin de soupçonner la scélératesse de mes ennemis. Après mon repas, je vis briller, sur un peu de salade que j'avais laissée dans mon assiette, de très-petits grains qui, lorsque je les regardai près de la fenêtre, me rappelèrent le craquement extraordinaire que j'avais remarqué pendant que je mangeais. Après avoir bien examiné ces petits fragments, autant que mes yeux pouvaient en juger, je restai persuadé que c'était du diamant pilé. Aussitôt j'en conclus que j'étais mort.

Convaincu que j'étais perdu sans ressource, je me mis à prier dévotement, et, pendant une heure entière, je remerciai Dieu de m'avoir accordé un genre de mort aussi doux. Puisque mes étoiles m'avaient condamné, je me félicitais de pouvoir quitter la vie par un moyen si peu douloureux. Enfin, j'étais plein de résignation ; je bénissais le monde et le séjour que j'y avais fait, et je songeais à passer à une vie meilleure avec la grâce de Dieu, que je croyais avoir parfaitement acquise.

Pendant que ces pensées me roulaient dans l'esprit, je tenais dans ma main quelques petits grains de cette pierre qui, selon moi, était du diamant. Comme l'espérance ne

i. Lione Lioni d'Arezzo n'avait, à l'époque dont parle Benvenuto, ni la réputation ni le haut crédit dont il commença à jouir vers le milieu de sa vie; car, en 1540, il fut condamné à perdre une main pour avoir battu un joaillier du pape. Sa peine fut commuée en celle des galères. Il fut gracié au bout d'un an. Il exécuta une foule de statues et de médailles pour Charles-Quint, qui le récompensa en le nommant chevalier et en lui donnant une maison à Milan. Lione y fixa sa demeure et y forma une magnifique collection d'art. — Voy. Vasari, Vie de Lione Lioni, t. IX.

s'éteint jamais entièrement, je plaçai plusieurs de ces grains sur un morceau de fer ; puis, avec la pointe d'un couteau, j'appuyai dessus d'abord doucement, ensuite avec plus de force, et bientôt je les entendis s'écraser. Je les examinai de près, et je vis que je ne me trompais pas. Un nouvel espoir agita mon cœur, et je me dis : — « Ce n'est pas là ce que me destinait mon ennemi messer Durante, c'est une mauvaise pierre tendre qui ne peut causer le moindre mal. »

Je ne pensai donc plus à mourir. Je rendis grâces à Dieu, et je bénis la pauvreté qui souvent occasionne la mort des hommes, mais qui, cette fois, me sauvait la vie. En effet, messer Durante, mon ennemi, ou tout autre ayant remis un diamant de la valeur de cent écus à Lione pour le pulvériser, ce dernier, qui était dans l'indigence, le garda et lui substitua un béryl verdâtre du prix de deux carlins, s'imaginant peut-être que cette pierre produirait le même résultat que le diamant.

A cette époque, monsignor de' Rossi de Parme, évêque de Pavie et frère du comte de San-Secondo, se trouvait prisonnier au château, à la suite d'une mauvaise affaire qu'il avait eue à Pavie. Comme il m'aimait beaucoup, je m'approchai de l'ouverture de ma prison, je l'appelai à haute voix, et je lui dis que ces brigands avaient essayé me faire mourir avec du diamant pilé. Je chargeai un de ses domestiques de lui montrer quelques grains que j'avais conservés, mais je m'abstins de lui avouer que j'avais reconnu que ce n'était pas du diamant. Je lui affirmai au contraire que ces bandits avaient certainement profité de la mort de notre brave gouverneur pour m'empoisonner. Je le priai ensuite de me donner chaque jour un de ses pains pendant le peu de temps qui me restait à vivre, parce que je ne voulais plus rien manger qui vînt d'eux. Il me promit de partager ses vivres avec moi.

Le nouveau gouverneur, messer Antonio, qui n'avait certainement pas trempé dans le crime tenté contre moi, fit beaucoup de bruit et voulut voir la pierre pulvérisée, dans

la persuasion que c'était un diamant ; mais, ayant ensuite réfléchi que le pape était là-dedans pour quelque chose, il jugea prudent de garder le silence.

Je continuais à écrire mon Capitulo, et j'y relatais avec soin tout ce qui m'arrivait de nouveau. Je ne me nourrissais que des mets que l'évêque de Pavie me faisait parvenir. Les vivres que le gouverneur messer Antonio m'envoyait de son côté m'étaient apportés par le soldat Giovanni, cet exapothicaire de Prato, mon ennemi mortel, celui-là même qui m'avait administré la poudre de diamant. Je lui déclarai que je ne voulais rien manger de ce qui venait par ses mains avant qu'il ne l'eût goûté. Il me répondit que cela ne se pratiquait que pour les papes. Je lui répliquai que, si les gentilshommes y étaient obligés à l'égard du pape, un Florentin comme moi pouvait, à meilleur droit encore, l'exiger d'un soldat, d'un ex-apothicaire, d'un paysan de Prato comme lui. Une violente dispute s'ensuivit naturellement entre nous.

Messer Antonio, honteux de ce qui s'était passé et désirant me faire payer la dépense dont son frère l'ancien gouverneur m'avait tenu quitte, chargea un autre de ses domestiques de m'apporter mes repas. Celui-là avait de l'affection pour moi et goûtait mes mets sans difficulté. Il m'apprit que chaque jour monseigneur de Montluc me réclamait avec instance de la part du roi, mais que le pape était peu disposé à me relâcher. Il ajouta que le cardinal Farnèse, jadis mon protecteur et mon ami, avait déclaré que de longtemps je ne devais pas songer à sortir de prison. A ces mots, je jurai que je recouvrerais ma liberté en dépit de tout. Mon brave jeune homme me supplia de m'apaiser, et me dit que, si je parlais ainsi, j'aggraverais ma position, et que, si j'avais confiance en Dieu, je devais attendre tranquillement ma délivrance. Je lui répondis que, grâce à Dieu, je n'avais nulle peur de la méchanceté et de l'injustice.

Quelques jours après, le cardinal de Ferrare arriva à Rome. Il alla saluer le pape, qui le retint si longtemps que l'heure du souper sonna. Le pape, qui était un homme de

beaucoup d'esprit, désira continuer à causer à son aise de la France, pensant d'ailleurs qu'à table on dit bien des choses qu'on ne hasarderait pas ailleurs. Le cardinal, qui connaissait à fond le caractère et les mœurs splendides du grand roi François Ier, sut intéresser et amuser le pape bien plus que celui-ci ne s'imaginait : aussi le pape était-il de la meilleure humeur du monde, d'autant plus que cela se passait le jour où il avait coutume, chaque semaine, de faire une solide débauche, après laquelle il vomissait. Quand le cardinal vit que Sa Sainteté était en bonne disposition d'accorder des grâces, il me réclama de la part du roi avec chaleur, en insistant sur le vif désir que Sa Majesté avait de me posséder. Alors le pape, qui sentait approcher l'heure de son vomissement, et chez qui la trop grande abondance de vin produisait son effet, dit au cardinal en riant aux éclats : — « Allons, allons, emmenez-le chez vous sans perdre une minute ! » — Puis il donna des ordres en conséquence et se leva de table. Le cardinal m'envoya chercher sur-le-champ, avant que le signor Pier Luigi le sût, caril ne m'aurait laissé sortir de prison à aucun prix.

A quatre heures de la nuit, deux nobles gentilshommes du cardinal de Ferrare vinrent me tirer de ma prison et me conduisirent auprès de Son Excellence, qui m'accabla d'amitiés et me donna, dans son palais, un logement où je trouvai toutes mes aises.

Messer Antonio, qui avait succédé à son frère le gouverneur, exigea que je payasse toutes les dépenses que j'avais faites au château, et tous les frais que réclament les sbires et autres gens de cette sorte. Il ne tint aucun compte des volontés que son frère avait exprimées à mon égard. Il m'en coûta bien des dizaines d'écus, et cela parce que le cardinal me dit de veiller sur moi si la vie m'était chère, attendu que, s'il ne m'avait pas retiré de prison le soir même, je n'en serais jamais sorti, et que déjà le pape regrettait vivement de m'avoir relâché.

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