‹ Mémoires de Benvenuto Cellini (volume 2)Chapitre 27 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le cachot. — La Bible. — Tentative de suicide. — Un prodige. — Songe.

— Dialogue. — Souffrances du prisonnier. — La trappe de Sammalo.

— Le souterrain de Foiano. — Remords du gouverneur. — Vision symbolique. — Prières. — Sonnet. — Mort du gouverneur. — Le diamant pilé. — Lione Lioni. — L'évèque de Pavie. — Le cardinal de Ferrare.

— Les suites d'une débauche du pape. — Liberté.

Quand nous fûmes arrivés au sommet de la tour du château, à l'endroit où se trouve une petite cour, les sbires m'y laissèrent enfermé quelque temps. Le gouverneur, malgré sa maladie, se fit transporter près de moi. — « Tu vois que je t'ai repris ! » me dit-il. — « Oui, répliquai-je, et toi, tu as vu que je me suis évadé, comme je te l'avais annoncé ! Et tu ne m'aurais pas repris, si, au mépris des lois les plus sacrées, je n'eusse pas été vendu pour un évêché par un cardinal vénitien à un pape romain, à un Farnèse. Mais, puisqu'ils ont établi cet usage infâme, fais le pis que tu pourras, je ne m'en soucie pas le moins du monde. » — Ce pauvre homme se mit alors à crier à tue-tête : — « Hélas ! hélas! il ne se soucie ni de vivre ni de mourir, et il est encore plus audacieux que quand il était en bonne santé. Mettez-le sous le jardin et ne me parlez jamais de lui, car il est cause de ma mort. »

On me porta donc dans une sombre prison souterraine du jardin, remplie d'eau, de tarentules et d'insectes venimeux. On me jeta à terre un mauvais petit matelas d'étoupes. Le soir, on ne me donna point à manger et on m'enferma à

quadruple serrure. Je restai ainsi jusqu'à la dix-neuvième heure du lendemain. Alors on m'apporta à dîner. Je demandai quelques-uns de mes livres à mes geôliers ; aucun d'eux ne me répondit, mais ils en informèrent ce pauvre diable de gouverneur qui voulait savoir ce que je disais. Le lendemain on me donna ma Bible et les chroniques de Giovan Villani. Lorsque je réclamai d'autres livres, on me signifia que je n'en aurais point d'autres et que j'en avais déjà trop. Je vivais ainsi misérablement, couché sur un matelas pourri. Au bout de trois jours, rien n'avait échappé à Faction de l'humidité et de l'eau. Ma jambe cassée me condamnait à un repos absolu. Quand, pressé par un besoin, je voulais sortir de mon lit pour ne point le souiller, j'étais forcé de me traîner à quatre pattes avec d'atroces souffrances. Chaque jour, pendant une heure et demie à peu près, un léger rayon de lumière pénétrait par réverbération dans mon odieuse caverne, à travers une étroite ouverture. Il ne m'était possible de lire que pendant ce peu de temps. Je passais patiemment le reste du jour et de la nuit dans les ténèbres, sans cesser de penser à Dieu et à la fragilité humaine. J'étais convaincu que ma misérable vie finirait bientôt dans ce souterrain. Cependant je me consolais de mon mieux en songeant combien plus cruel aurait été mon supplice, si, pour quitter cette vie, j'avais dû subir les indicibles angoisses du stylet. Là, au contraire, je m'en allais dans une espèce de somnolence dont la douceur augmentait incessamment. En effet, je sentais que je m'éteignais peu à peu, lorsqu'enfin mon robuste tempérament se fit à ce purgatoire. Quand je vis qu'il s'y était habitué, je me déterminai à supporter mes douleurs tant que mes forces me le permettraient.

Je me mis à lire et à méditer dévotement la Bible. Elle m'enthousiasma au point que, si j'avais pu, j'aurais lu sans relâche ; mais dès que la lumière me manquait, toutes mes misères m'assaillaient et me réduisaient à un tel désespoir, que plusieurs fois je résolus de m'ôter moi-même la vie. Comme on ne me laissait point de couteau, il m'était diffi-

cile d'accomplir ce dessein. Pourtant une fois je disposai, à l'aide d'un énorme billot de bois, une espèce de trébuchet, qui en tombant sur ma tête l'aurait écrasée du coup. Dès que j'eus achevé cette machine, je me préparai à la faire jouer ; mais, au moment où j'allais y porter la main, je fus saisis par une force invincible et lancé à quatre brasses de l'endroit où je me trouvais. Ma terreur fut si grande, que je restai évanoui depuis la pointe du jour jusqu'à la dix-neuvième heure, moment où l'on m'apporta mon dîner. Mes geôliers avaient déjà dû venir plusieurs fois sans que je m'en fusse aperçu ; car, lorsque je les entendis, le capitaine Sandrino Monaldi entra en disant : — « Ah ! le malheureux ! quelle triste fin pour de si rares talents !» — A ces mots, j'ouvris les yeux et je vis des prêtres revêtus de leurs robes. — « Vous disiez qu'il était mort ! » s'écrièrent-ils. — « Je l'ai dit parce que je l'ai trouvé mort, » répondit Bozza. Aussitôt ils me relevèrent et jetèrent hors de la prison mon matelas qui était pourri, au point qu'il ne formait plus qu'une pâte flasque et filandreuse. Le gouverneur m'en fit donner un autre lorsqu'on lui eut appris tout cela. En cherchant ce qui pouvait m'avoir arrêté dans l'exécution de mon dessein, je pensai que ce devait être mon ange gardien.

La nuit suivante, un être merveilleux m'apparut en songe sous la forme d'un jeune homme d'une beauté ravissante. 11 me disait d'un ton de reproche : — « Sais-tu qui t'a confié ce corps que tu voulais détruire avant le temps? » — 11 me sembla que je lui répondis que je le tenais du Dieu toutpuissant. — «Tu méprises donc ses œuvres, reprit-il, puisque tu veux les détruire? Laisse-toi guider par lui et ne désespère pas de sa bonté. » — 11 ajouta une foule d'autres choses admirables dont ma mémoire n'a retenu que la millième partie. Je ne tardai pas à rester convaincu que cet ange m'avait dit la vérité.

En promenant mes regards çà et là dans ma prison, j'aperçus quelques morceaux de briques détrempés par l'humidité. Je les frottai l'un contre l'autre et j'en formai une espèce d'encre. Je me traînai à quatre pattes auprès de la

porte de ma prison, et je la travaillai si bien avec mes dents, que je réussis à en arracher un petit éclat. J'attendis ensuite le moment où la lumière pénétrait dans la prison : elle venait à vingt heures et demie et y restait jusqu'à vingt et une heures et demie. Alors je commençai à écrire de mon mieux, sur des pages blanches qui se trouvaient dans ma Bible, un dialogue où mon corps reprochait à mes esprits de vouloir quitter la vie. Ceux-ci alléguaient leurs souffrances pour excuse, et le corps les ranimait en leur promettant un meilleur avenir. Du reste, voici ce dialogue :

Afflitti spirti miei,

Oimè, crudei, che vi rincresce vita!

Se contra il Ciel tu sei,

Chi fia per noi ? chi ne porgerà aita ?

Lassa, lassaci andare a miglior vita.

Deh! non partite ancora,

Che più felici e lieti

Promette il Ciel, che voi fussi giammai.

Noi resterem qualche ora,

Purchè dal magno Iddio concesso sieti

Grazia, che non si torni a maggior guai.

Lorsque j'eus puisé en moi-même ces consolations, je repris ma vigueur et je continuai de lire ma Bible. J'avais tellement accoutumé mes yeux à l'obscurité, que j'étais arrivé à pouvoir jouir de cette distraction trois heures au lieu d'une heure et demie. Et j'admirais profondément ce que peut opérer la puissance de Dieu chez les âmes simples dont la foi est assez vive pour qu'il leur accorde tout ce qu'elles désirent. J'espérais que le Très-Haut ne me refuserait pas non plus son aide dans sa miséricorde et en faveur de mon innocence. Toutes mes prières et mes méditations étaient tournées vers lui, et bientôt je trouvai un tel bonheur dans ce pieux exercice, que j'oubliai complètement mes maux, et que je passai toute la journée à chanter

des psaumes et d'autres hymnes de ma composition où je célébrais les louanges du Seigneur.

Cependant mes ongles étaient devenus d'une telle longueur qu'ils me faisaient vivement souffrir. Je ne pouvais ni me toucher sans me déchirer, ni m'habiller sans qu'ils se recourbassent en dedans ou en dehors, en me torturant cruellement. En outre mes dents se gâtèrent, les mauvaises repoussées par les bonnes perçaient peu à peu les gencives, au point que les racines sortaient de leurs alvéoles. Alors je les retirais comme d'un étui, sans éprouver aucun mal et sans répandre une goutte de sang. J en perdis beaucoup de cette façon. Néanmoins, je me familiarisai encore avec ces nouvelles douleurs. Tantôt je chantais, tantôt je priais, tantôt j'écrivais à l'aide de ces briques pilées dont j'ai parlé plus haut. Je commençai, à la louange de la prison, un capitolo1 où je racontais tous les incidents qui avaient marqué ma captivité. Je rapporterai ces vers en temps et lieu.

Le bon gouverneur envoyait souvent épier secrètement ce que je faisais. Le dernier jour de juillet, je livrai cours à ma joie, en songeant à la grande fête qu'on a coutume de solenniser à Rome le icr août. Je me disais : — « Les années précédentes, j'ai célébré cette fête au milieu des vanités mondaines, cette fois je la passerai avec Dieu. Ah ! combien ce bonheur est préférable à l'autre !... » — Les espions répétèrent ces paroles au gouverneur, qui s'écria avec un amer dépit : — « Ah ! mon Dieu ! cet homme, malgré toutes les misères qui l'assaillent, vit et triomphe; et moi, j'ai beau être entouré de tous les biens de ce monde, je souffre et je meurs, et c'est lui qui en est cause. Allez vite, et jetez-le dans ce cachot souterrain où le prédicateur Foiano est mort de faim. Peut-être alors réussirons-nous à le mater. »

Le capitaine Sandrino Monaldi se rendit aussitôt à ma

i. Capitolo, pièce de poésie italienne, du style badin ou satirique, composée de tercets.

prison, en compagnie d'une vingtaine d'estafiers du gouverneur. Ils me trouvèrent agenouillé. Je ne bougeai pas. J'étais en prières devant un Père éternel entouré d'anges, et un Christ victorieux que j'avais dessiné sur le mur avec un peu de charbon que j'avais trouvé recouvert de terre. Depuis quatre mois que j'étais obligé de garder le lit à cause de ma jambe cassée, j'avais rêvé si souvent que les anges venaient me la panser qu'elle avait fini par redevenir aussi vigoureuse que si elle n'eût jamais été brisée. Les émissaires du gouverneur entrèrent chez moi, armés jusqu'aux dents, comme s'ils eussent craint que je ne fusse un dragon venimeux. Le capitaine me dit : — « Nous sommes nombreux, nous avons fait beaucoup de bruit en marchant, tu as dû nous entendre, pourquoi ne te retournes-tu pas? »

— A ces mots, je compris parfaitement ce qui pouvait m'arriver de pis; mais, comme j'étais façonné à la souffrance, je répondis : — « Mon âme, mes contemplations et toutes mes facultés sont tournées vers ce Dieu du ciel qui me soutient. Quant à vous, je ne vous accorde que ce qui vous est dû, car vous n'êtes point dignes de voir ce qu'il y a de bon en moi, et vous ne pouvez le toucher. Ainsi, faites tout ce que vous voudrez à ce qui est en votre puissance. »

— Ce poltron de capitaine, ne sachant quelles étaient mes intentions, dit à quatre de ses hommes les plus robustes :

— « Quittez toutes vos armes ; » — et dès qu'ils lui eurent obéi, il ajouta : — « Vite, vite, sautez sur lui et empoignezle. Serait-il le diable en personne, nous sommes trop nombreux pour avoir peur de lui. Maintenant tenez-le ferme, de crainte qu'il ne vous échappe. » — En me voyant ainsi maltraité et violenté, j'imaginai cent fois pis que ce qui m'arriva. Je levai les yeux au ciel et je m'écriai : — « Oh ! juste Dieu ! tu as racheté sur cette croix tous nos péchés! pourquoi donc mon innocence doit-elle payer pour des fautes qui me sont inconnues? Néanmoins que ta volonté soit faite. » — Pendant que les estafiers du gouverneur m'emportaient, précédés d'une torche allumée, je croyais qu'ils voulaient me jeter dans la trappe du Sammalo. On appelle

ainsi un endroit effroyable où bien des gens ont été engloutis vivants en tombant de là dans un puits creusé sous les fondements du château. Tel ne fut point mon sort : aussi pensais-je que je m'en étais tiré à bon marché. On me déposa dans l'affreux tombeau où le Foiano était mort de faim, et on m'y laissa sans me faire d'autre mal. Dès que je fus seul, je me mis à chanter un De Profundis, un Miserere et un In le, Domine, speravi. Je passai toute cette journée du premier août à célébrer les louanges de Dieu. Mon cœur jubilait de foi et d'espérance. Le lendemain, on me retira de ce tombeau, et on me ramena dans la prison où j'avais dessiné Dieu le Père et son divin Fils. Quand je revis ces images, je versai de douces larmes de joie.

Le gouverneur voulait savoir chaque jour ce que je faisais et ce que je disais. Sur ces entrefaites, le pape apprit tout ce qui s'était passé, et en même temps, que les médecins désespéraient de sauver la vie du gouverneur. A cette nouvelle, il s'écria : — « Je ne veux pas que mon gouverneur quitte ce monde avant de s'être vengé de ce Benvenuto, qui est cause de sa mort. Je lui permets de le faire périr comme bon lui semblera. » — Lorsque le duc Pier Luigi transmit cette décision au gouverneur, celui-ci lui dit : — « Ainsi donc, le pape me donne Benvenuto et veut que je me venge. Eh bien, il n'y a qu'à n'y plus penser et à me laisser faire ! »

Le cœur du pape avait été sans pitié pour moi, mais celui du gouverneur fut d'abord plus cruel et plus barbare encore. Au même instant, cet être invisible qui déjà m'avait empêché de me tuer, me secoua, m'enleva de ma couche, et me dit distinctement : — « Allons, Benvenuto mio, vite, vite, adresse à Dieu tes prières accoutumées, élève vers lui ta voix de toutes tes forces ! » — Dans mon effroi, je me jetai à genoux, je récitai mes prières et un Qui habitat in adjutorio, puis je m'entretins avec Dieu. Tout à coup la même voix forte et éclatante me dit : — « Reposetoi et ne redoute plus rien. » — En effet, le gouverneur, après avoir commandé qu'on me mît à mort d'une manière

effroyable, se rétracta subitement et dit : — « Ce Benvenuto n'est-il pas celui que j'ai si souvent défendu, celui dont je connais l'innocence et le sort injuste ? Comment Dieu aurat-il jamais pitié de moi et de mes péchés, si je ne pardonne pas à ceux qui m'ont offensé? Pourquoi persécuterais-je un homme de bien qui m'a rendu service? Allons, au lieu de la mort, je lui donne la vie et la liberté, et, dans mon testament, j'ordonnerai qu'on ne lui réclame rien des frais qu'il aurait à payer ici. » — Quand le pape apprit cela, il en fut vivement irrité.

Je continuai de consacrer mon temps à prier et à écrire mon capitolo. Chaque nuit, je faisais les songes les plus gais et les plus agréables qu'on puisse imaginer. 11 me semblait que j'étais constamment en compagnie de cet être divin qui, si souvent, m'avait donné des avis salutaires. Pour toute grâce, je le suppliais de me mener dans un endroit où je pusse contempler le soleil. Je lui disais que c'était mon unique désir, et que je mourrais content si je pouvais voir cet astre une seule fois. Je m'étais tellement habitué à toutes les misères de ma prison, que j'avais fini par les oublier.

Cependant les familiers du gouverneur,» qui s'attendaient à ce qu'on me pendît au créneau qui avait servi à mon évasion, comme il l'avait annoncé, étaient furieux de ce qu'il avait entièrement changé de résolution. Ils cherchaient continuellement, par tous les moyens possibles, à éveiller en moi la crainte de la mort ; mais, ainsi que je viens de le dire, j'étais accoutumé à tout cela, au point que je ne redoutais plus rien.

Je n'étais plus tourmenté que du seul désir de voir le disque du soleil. Je ne cessais donc d'adresser de ferventes prières au Christ. — « O vrai fils de Dieu ! m'écriais-je, au nom de ta naissance, de ta mort sur la croix et de ta glorieuse résurrection, consens, je t'en supplie, à me trouver digne de voir le soleil, au moins en songe. Si tu permets à mes yeux mortels de le contempler, je m'engage à aller visiter ton saint sépulcre. » — Je fis ce vœu et cette ardente prière le i octobre 1539.

Le lendemain matin, je me réveillai à la pointe du jour, à peu près une heure avant le lever du soleil. Je sortis de mon misérable grabat, je m'enveloppai d'une mauvaise robe, car le temps commençait à être froid, et je priai avec plus de dévotion que jamais. Je suppliai le Christ de me révéler, par sa divine inspiration, pour quelle faute je subissais une si rude pénitence ; je le conjurai de ne point me refuser au moins cette grâce, puisqu'il n'avait point consenti à me laisser voir le soleil, même en songe.

A peine eus-je achevé cette prière que mon esprit invisible, semblable à un tourbillon, me saisit et me transporta dans une salle où il se découvrit à moi sous la forme d'un adolescent dont le visage était d'une beauté merveilleuse, mais plutôt austère que riant. — « Tous ces gens que tu vois sont ceux qui ont terminé leur carrière mortelle, » — me dit-il en me désignant la multitude qui remplissait la salle. Je lui demandai pourquoi il m'avait amené en cet endroit, — « Suis-moi, et bientôt tu le sauras, » — me répondit-il. J'étais revêtu d'une cotte de mailles et je tenais un petit .poignard à la main. 11 me promena dans cette grande salle en me montrant des milliers d'individus qui marchaient de côté et d'autre. Nous avançâmes ensuite jusqu'à une petite porte qui lui livra entrée dans une ruelle étroite où il m'entraîna. Dès que je fus sorti de la salle, je me trouvai désarmé, en chemise blanche, tête nue, et à la droite de mon compagnon. Quand je me vis dans cette situation, mon étonnement fut grand, car je ne reconnaissais pas cette rue. En levant les yeux, j'aperçus la lumière du soleil qui frappait, au-dessus de moi, la façade d'une maison. — « Ami, dis-je alors à mon compagnon, par quel moyen puis-je monter assez haut pour voir le disque du soleil ?» — Il m'indiqua des degrés qui étaient à ma droite et me dit : — « Vas-y seul. » — Je m'éloignai de lui de quelques pas, et je me mis à gravir à reculons ces degrés. Peu à peu j'approchai du soleil. Je me hâtai de monter, et je ne m'arrêtai que quand mes regards embrassèrent le soleil tout entier. La force de ses rayons m'obligea de fer-

mer les yeux. Bientôt, honteux de ma faiblesse, je les rouvris et je dis : — « O mon doux soleil, que j'ai tant désiré, je ne veux plus contempler que ta face resplendissante, tes rayons dussent-ils m'aveugler ! » — Je le regardais fixement depuis quelques instants, lorsque soudain il se dépouilla de ses rayons, qui se jetèrent à sa gauche, et je pus le contempler à mon aise avec un plaisir infini. J'étais émerveillé de ce prodige. Je restai en extase devant la divine grâce que Dieu m'accordait, et je m'écriai à haute voix : — «Oh! que ta puissance est glorieuse et admirable ! Combien ta bonté surpasse mes espérances ! » — Ce soleil sans rayons ressemblait exactement à un bain d'or fondu. Pendant que je considérais ce phénomène, le centre de l'astre lumineux se gonfla, et il en sortit un Christ sur la croix, formé de la même matière que le soleil. Il respirait une grâce et une mansuétude telles, que l'esprit humain ne pourrait en imaginer la millième partie. A cette vue, je m'écriai : — « Miracle ! miracle ! O Dieu ! O clémence ! O pouvoir infini ! de quels bienfaits tu me combles en ce jour ! » — Tandis que je parlais ainsi, le Christ alla rejoindre les rayons ; puis le centre du soleil se gonfla comme la première fois, et prit la forme d'une ravissante Madone assise, et tenant sur son bras l'Enfant divin qui semblait sourire. Elle était placée entre deux anges d'une beauté inestimable. Je vis encore dans le soleil, à droite, un personnage revêtu d'habits sacerdotaux. Il me tournait le dos et regardait la Vierge et son Fils. Toutes ces choses étaient pour moi vraies, distinctes, animées. Je ne cessai de remercier Dieu et de proclamer ses louanges. Enfin, au bout d'un demi-quart d'heure, ce merveilleux spectacle s'évanouit, et je me retrouvai sur mon grabat.

Aussitôt je me mis à crier avec force : — « Le Très-Haut a daigné me montrer sa gloire dans toute sa splendeur, qu'aucun autre œil mortel n'a peut-être jamais contemplée. Cette insigne faveur m'annonce que je vivrai libre, heureux et dans les bonnes grâces de Dieu, tandis que vous, ribauds, brigands, vous serez misérables et maudits du Sei-

gneur. Sachez que le jour de la Toussaint, qui est celui où je vins au monde, l'an 1500, le premier novembre à quatre heures de la nuit, sachez que ce jour-là vous serez forcés de me tirer de ce cachot ténébreux, car je l'ai lu de mes propres yeux sur le trône de Dieu. Ce prêtre, qui regardait Dieu et dont les épaules étaient tournées vers moi, n'était autre que saint Pierre. 11 plaidait ma cause, indigné que, dans son royaume, des chrétiens fussent victimes de si affreuses injustices. Ainsi, déclarez à qui vous voudrez que personne n'a plus le pouvoir de me nuire ; et dites à celui qui me retiens ici que, s'il me donne de la cire ou du papier pour représenter la glorieuse vision que j'ai eue, je lui prouverai clairement ce dont peut-être il doute. »

Bien que les médecins n'eussent pas conservé le moindre espoir de sauver le gouverneur, il possédait encore toute sa tête et n'était plus tourmenté par ses accès de folie qui l'attaquaient chaque année. Comme il ne songeait plus qu'au salut de son âme, les remords harcelaient sa conscience, et il reconnaissait que j'avais été encore injustement opprimé. Il instruisit le pape des choses merveilleuses que je racontais ; mais celui-ci, qui ne croyait ni à Dieu ni à diable, se contenta de lui répondre que j'étais fou et qu'il l'engageait à soigner sa santé le mieux possible.

Quand le gouverneur eut reçu cette réponse, il m'envoya tout ce qui était nécessaire pour écrire, et de plus de la cire et de petits outils pour modeler. Il accompagna ce présent de bonnes et consolantes paroles qui me furent répétées par un de ses serviteurs qui avait de l'amitié pour moi, et qui était tout l'opposé de cette bande de ribauds qui désirait ma mort. Je pris le papier et la cire, et, t^ut en travaillant, je composai ce sonnet, adressé au gouverneur :

ST potessi, signor, mostrarvi il vero Del lume eterno in questa bassavita.

Quai1 ho da Dio, in voi via più gradita Saria mia fede, che d'ogni alto impero.

Ahi! se'l credessi il gran Pastor del clero, Che Dio s'è mostro in sua gloria infinita, Quai mai vide aima, prima che partita Da questo basso regno aspro e sincero ;

Le porte di Justizia sacre et santé Sbarrar vedresti, e'1 tristo empio furore Cader legato ed al Ciel mandar la voce.

S'i' avessi luce, ahi lasso! almen la piante Scolpir del Ciel potessi il gran valore ! Non saria il mio gran mal si grève croce.

Le lendemain, le domestique qui m'était dévoué étant venu m'apporter à manger, je lui confiai ce sonnet. Comme ses camarades ne me voulaient que du mal, il le remit en cachette au gouverneur, qui, convaincu que l'injustice dont j'étais victime était la principale cause de sa mort, m'aurait volontiers relâché. Il prit le sonnet et, après l'avoir lu et relu, il dit : — « Ce ne sont là ni paroles ni pensées de fou, mais bien de brave et honnête homme. » — Et il enjoignit aussitôt à son secrétaire de porter mon sonnet au pape, de le lui remettre en mains propres, et de le prier de me rendre la liberté. Pendant que le secrétaire obéissait à cet ordre, le gouverneur m'envoya de la lumière pour le jour et la nuit, et tout ce qui pouvait contribuer à adoucir ma captivité : aussi ma santé, qui était en très-piteux état, commença-t-elle à s'améliorer. Le pape lut plusieurs fois mon sonnet, puis chargea le secrétaire de dire au gouverneur qu'il ne tarderait pas à faire une chose qui lui serait agréable. Il aurait sans doute consenti à ouvrir ma prison ; mais le signor Pier Luigi, son fils, m'y retenait presque malgré la volonté de Sa Sainteté.

Le matin dujour de la Toussaint j'étais occupé à dessiner et à modeler le prodigieux miracle que j'ai raconté, lorsque le gouverneur, dont la mort approchait, envoya son neveu Piero Ugolini me montrer des pierreries. Dès que je les vis, je m'écriai : — « Voilà le signe de ma délivrance ! » — « Abstiens-toi de jamais penser à cela, Benvenuto, » me dit

alors ce jeune homme à cerveau étroit. — « Emporte tes joyaux, lui répondis-je, car, dans cette sombre caverne, je ne saurais voir assez clair pour apprécier la qualité d'une pierre. Quant à sortir de cette prison, la journée ne s'écoulera pas sans que vous veniez m'en tirer ; il faut qu'il en soit ainsi, vous ne pouvez l'empêcher. » — Il sortit, me fit renfermer et s'éloigna. Au bout de plus de deux heures, il revint, sans escorte armée, accompagné seulement de deux jeunes gens, qui m'aidèrent à marcher. Il me conduisit dans la grande chambre que j'avais déjà occupée en 1538, et on m'accorda toutes les aises que je réclamai.

Peu de jours après, le gouverneur ne put résistera la violence de sa maladie, et quitta ce monde en croyant qu'on m'avait rendu la liberté. 11 eut pour successeur messer Antonio Ugolini, son frère, qui lui avait persuadé que j'étais sorti de prison. Le pape, d'après ce que j'ai entendu dire, enjoignit à messer Antonio de me laisser dans ma nouvelle prison jusqu'à nouvel ordre.

Messer Durante de Brescia et ce soldat, ex-garçon apothicaire à Prato, dont j'ai parlé plus haut l, se concertèrent pour mêler à ma nourriture un poison qui causât ma mort en quatre ou cinq mois. Ils imaginèrent de se servir de diamant pilé. Cette pierre n'a rien de vénéneux en soi ; mais, à l'opposé des autres pierres qui, en se pulvérisant, perdent leurs angles et s'arrondissent, le diamant, grâce à son indicible dureté, conserve toujours des pointes très-aiguës. Pendant le travail de la digestion, ces particules s'attachent aux parois de l'estomac et des intestins; puis, chassées peu à peu en avant par les aliments qu'on introduit dans l'estomac, elles finissent, au bout de quelque temps, par percer les parois auxquelles elles adhèrent, ce qui entraîne inévitablement la mort. Le verre, au contraire, ou toute espèce de pierre autre que le diamant, ne peut s'arrêter et suit la même route que les aliments. Messer Durante donna donc un diamant dune faible valeur à un des gardes du château,

Page 1