‹ Mémoires de Benvenuto CelliniChapitre 11 sur 46 · CHAPITRE V (1544 — I · texte numérisé non relu

CHAPITRE V (1544 — I

La guerre. — Inaction. — Licenciement des ouvriers de Cellini. — Voyage à Argenton. — Demande de congé. — Colère du roi. — Intervention du cardinal de Ferrare. — Départ pour l'Italie. — Ascanio. — Un orage. — Conseils du comte délia Mirandola. — Irrésolution. — Arrivée à Plaisance. — Rencontre du duc Pier Luigi. — Arrivée à Florence.

A cette époque, le roi était en paix avec l'empereur, mais non avec les Anglais. Ces démons nous tenaient sans cesse en émoi, de sorte que le roi pensait à tout autre chose qu'aux plaisirs. Il avait ordonné à Piero Strozzi de conduire ses galères dans les mers d'Angleterre. Cette entreprise offrait les plus grandes difficultés ; cependant Strozzi, cet admirable guerrier si célèbre par ses talents et par ses infortunes, réussit à les surmonter. — Plusieurs mois s'étant écoulés sans que je reçusse ni argent ni commandes, je fus forcé de renvoyer tous mes ouvriers, à l'exception des deux Italiens, auxquels je fis faire de mon propre argent deux petits vases, parce qu'ils ne savaient pas travailler le bronze. Dès qu'ils les eurent achevés, je les pris et je les portai à Argenton, ville qui appartenait à la reine de Navarre, et qui est située à plusieurs journées de Paris. J'y trouvai le roi malade. Le cardinal de Ferrare lui annonça mon arrivée ; mais, Sa Majesté n'ayant rien répondu, je fus obligé d'attendre pendant quelques jours. Jamais, en vérité, je n'ai éprouvé une plus vive contrariété. Enfin, un soir, je parvins près du roi et je lui présentai mes deux beaux

vases, qui lui plurent au delà de toute expression. — Quand je vis que Sa Majesté était de bonne humeur, je la priai de me permettre d'aller faire un tour en Italie. — « Je laisserai, ajoutai-je, sept mois d'appointements qui me sont dus, et Votre Majesté daignera ordonner qu'on me les paye plus tard, si j'en ai besoin pour revenir. Je supplie Votre Majesté de ne pas me refuser cette grâce, car maintenant on songe plus à la guerre qu'aux statues. Votre Majesté d'ailleurs n'at-elle pas déjà accordé à son peintre Bologna la faveur que je réclame. » — Pendant que je parlais, le roi examinait attentivement mes deux vases, et parfois me lançait un regard terrible. Cependant je continuais de mon mieux mes sollicitations. Tout à coup il se leva courroucé et me dit en italien : — « Benvenuto, vous êtes un grand fou ! Emportez ces vases à Paris, je veux qu'ils soient dorés. » — Làdessus il me quitta, sans que j'eusse pu obtenir d'autre réponse.

Je m'approchai alors du cardinal de Ferrare, qui était présent, et je le priai, au nom de tous les bienfaits qu'il m'avait rendus, en me tirant de prison à Rome, et en tant d'autres circonstances, de vouloir bien s'employer pour que je pusse aller en Italie. Il m'assura qu'il travaillerait volontiers de tous ses efforts pour m'obtenir cette faveur; que je n'avais qu'à me reposer sur lui du soin de cette affaire, et que même, si je voulais, rien ne m'empêchait de partir tranquillement, attendu qu'il se chargeait de me conserver les bonnes grâces de Sa Majesté. Je répondis au cardinal que je savais que le roi m'avaitconfié à la garde de Sa Seigneurie révérendissime, qu'en conséquence je partirais sans crainte si Sa Seigneurie me le permettait, et que du reste je reviendrais aussitôt qu'elle le jugerait convenable. Le cardinal me dit alors d'aller passer à Paris huit jours, pendant lesquels il solliciterait mon congé, et il ajouta que, dans le cas où le roi le lui refuserait, il m'en donnerait avis sans faute, et que,. s'il ne m'écrivait pas, ce serait signe que rien ne s'opposait à mon départ.

Je retournai donc à Paris, ainsi que le cardinal m'y avait

engagé. Je fis construire d'excellentes caisses pour les trois vases d'argent. Au bout de vingt jours, tous mes préparatifs étant achevés, je plaçai mes vases sur un mulet que me prêtait jusqu'à Lyon l'évêque de Pavie, qui de nouveau était venu habiter mon château. Pour mon malheur je me mis en route.

Je partis avec le signor Ippolito Gonzaga, qui était à la fois à la solde du roi et au service du comte Galeotto délia Mirandola. Quelques gentilshommes de ce dernier et notre compatriote florentin Lionardo Tedaldi se joignirent à nous. — Je confiai à Ascanio et à Pagolo le soin de garder mon château et tout ce que je possédais. Je leur laissai aussi plusieurs ouvrages commencés, afin qu'ils ne restassent point oisifs. — Mon mobilier était nombreux et de haut prix, car j'avais un état de maison très-honorable; cela valait plus de quinze cents écus. — Je dis à Ascanio : — « Souviens-toi que je t'ai comblé de bienfaits. Jusqu'à présent tu n'as été qu'un jeune écervelé ; il est temps de te conduire en homme. J'abandonne donc à ta garde mon bien et mon honneur. Si tu as à te plaindre de ces animaux de Français, avertis-moi sur-le-champ; je monterai en poste et j'accourrai tant pour payer ma dette à ce bon roi que pour protéger mon honneur. » — Ascanio me répondit avec des larmes de fourbe et de fripon : — « Vous avez été pour moi le meilleur des pères, soyez sûr que je me conduirai envers vous comme le fils le plus dévoué. » — Après ces adieux, je partis suivi d'un domestique et d'un petit valet français.

Dans l'après-midi, plusieurs trésoriers qui n'étaient nullement de mes amis se présentèrent à mon château. Ces infâmes gredins osèrent prétendre que j'avais emporté l'argent du roi, et dire à messer Guido et à l'évêque de Pavie que, s'ils ne m'envoyaient pas redemander les vases, ils me feraient poursuivre eux-mêmes, et que mal m'en arriverait. L'évêque et messer Guido eurent plus de peur que de raison. Ils m'expédièrent aussitôt en poste ce traître d'Ascanio qui me rejoignit à minuit. — L'inquiétude me tenait éveillé,

et je me disais tristement : — « Aux soins de qui ai-je laissé mon château et tout ce que je possède? Par quel étrange décret de la destinée ai-je été poussé à entreprendre ce voyage? Pourvu que le cardinal ne soit pas d'accord avec madame d'Etampes, dont le plus vif désir est de me voir perdre les bonnes grâces du roi! » — Au moment où ces pensées m'assaillaient, je m'entendis appeler par Ascanio. Je sautai hors du lit et je lui demandai s'il m'apportait de bonnes ou de mauvaises nouvelles. — 9 Elles sont bonnes, me répondit le larron, seulement il faut que vous renvoyiez les vases, parce que ces scélérats de trésoriers crient tellement au voleur, que messer Guido et lévêque sont d'avis que vous les rendiez, coûte que coûte. Du reste, vous n'avez rien à craindre. Continuez heureusement votre voyage. » — Je lui remis de suite les trois vases, parmi lesquels il s'en trouvait deux qui avaient été fabriqués avec mon argent. — On avait répandu le bruit que je les emportais en Italie; mais je voulais les déposer dans l'abbaye du cardinal de Ferrare à Lyon, et d'ailleurs personne n'ignorait que l'on ne peut exporter ni or ni argent sans une permission expresse. Comment aurait-il donc été possible que j'eusse songé à emporter ces trois grands vases, qui avec leurs caisses formaient la charge d'un mulet. — Comme ils étaient d'une rare beauté et d'une valeur considérable, je m'étais seulement dit, en songeant que le roi, que j'avais laissé très-malade, pouvait venir à mourir : — « Dans le cas où un tel malheur arriverait, je ne les perdrai point si je les confie au cardinal. » — Enfin, pour conclure, je renvoyai le mulet, les vases et plusieurs autres objets importants.

Le lendemain matin, je me remis en route avec mes compagnons. Durant tout le chemin, il me fut impossible de retenir mes soupirs et mes larmes. Cependant, parfois, je me réconfortais en tournant mes pensées vers Dieu et en disant: — « O Seigneur, toi à qui la vérité est connue, tu sais que mon seul but dans ce voyage est d'aller au secours de ma sœur et de six pauvres jeunes filles qui pourraient facilement

s'engager dans une mauvaise voie, car leur père est accablé de vieillesse et ne gagne absolument rien. En accomplissant ce pieux office, ô Seigneur! j'attends de ta divine majesté secours et conseils. » — Voilà quelle était ma seule consolation pendant mon voyage.

Nous n'étions plus qu'à une journée de distance de Lyon, lorsque, vers la vingt-deuxième heure, de violents coups de tonnerre ébranlèrent le ciel qu'illuminaient de nombreux éclairs. Je marchais à une portée d'arbalète en avant de mes compagnons. Sans compter le tonnerre, il sortait des nuages un bruit si épouvantable, que je crus que le jour du jugement dernier était arrivé. Je m'arrêtai. Des grêlons, plus gros que des balles de sarbacane, commencèrent à tomber sans une goutte d'eau. Ceux qui me touchaient me faisaient beaucoup de mal. Ils allèrent peu à peu en grossissant, si bien qu'on les aurait pris pour des balles d'arbalète. M'étant aperçu que mon cheval s'épouvantait, je tournai bride, et je courus ventre à terre jusqu'à ce que j'eusse retrouvé mes compagnons, qui, non moins effrayés, s'étaient réfugiés sous des pins. Bientôt la grêle arriva à la dimension d'un énorme citron. Je me mis alors à entonner un miserere. Pendant que je m'adressais ainsi dévotement à Dieu, il tomba un grêlon d'une telle grosseur, qu'il fracassa une forte branche du pin sous lequel je me croyais en sûreté ; un autre frappa mon cheval à la tête et faillit le renverser, un troisième m'atteignit, mais non en plein, car il m'aurait tué. Le pauvre vieux Lionardo Tedaldi, qui, comme moi, était agenouillé, en reçut un qui le jeta les mains contre terre. Aussitôt, voyant que les pins ne pouvaient plus nous protéger, et qu'il ne suffisait pas de chanter miserere, je pliai mes habits sur ma tête et je dis à Lionardo Tedaldi, qui criait : — « Jésus, Jésus, au secours 1 » — que Jésus l'aiderait s'il s'aidait lui-même. Le salut de cet homme me coûta plus de peines que le mien propre.

Cet orage dura fort longtemps, mais enfin il cessa. Nous étions moulus : cependant nous remontâmes à cheval de notre mieux, et nous cheminâmes en nous montrant les uns

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aux autres nos contusions et nos meurtrissures. A un mille plus loin, des scènes de désolation qu'on ne saurait dépeindre s'offrirent à nos regards. Tous les arbres étaient ébranchés et brisés; tous les bestiaux avaient été tués; plusieurs bergers avaient aussi rencontré le même sort. Nous vîmes quantité de grêlons que l'on n'aurait pas pu tenir dans les deux mains : nous nous estimâmes donc heureux d'être sortis de ce mauvais pas à si bon marché. Nous reconnûmes alors que nos prières et nos miserere avaient été plus efficaces que toutes les précautions dont nous aurions pu nous entourer. Nous rendîmes à Dieu de ferventes actions de grâces, et, le lendemain, nous arrivâmes à Lyon. Après nous y être bien reposés pendant huit jours, nous continuâmes notre voyage, et nous franchîmes les monts sans accident. Là, j'achetai un petit bidet pour soulager mes chevaux, que mes bagages avaient un peu fatigués.

Nous étions depuis un jour en Italie, lorsque nous fûmes rejoints par le comte Galeotto délia Mirandola, qui voyageait en poste. Il s'arrêta avec nous, et me dit que j'avais eu tort de partir; que je devrais ne pas aller plus avant, parce que, si je retournais de suite à Paris, mes affaires seraient plus florissantes que jamais, et qu'au lieu de laisser à mes ennemis le champ libre et toutes facilités de me nuire, je romprais les machinations qu'ils avaient ourdies contre moi, et enfin, que les gens en qui j'avais le plus de confiance étaient précisément ceux qui me trahissaient. Il ne voulut pas s'expliquer davantage, mais il savait parfaitement que le cardinal de Ferrare s'était ligué avec les deux fripons à qui j'avais laissé tous mes biens en garde. 11 repartit en poste après m'avoir répété plusieurs fois que je devrais aller à Paris ; mais, à cause de mes compagnons, je ne pus me décider à suivre ce conseil. — Je brûlais du désir tantôt d'arriver promptement à Florence, tantôt de retourner en France. Cet état d'indécision me causait un si cruel supplice, que, pour y mettre fin, je résolus de monter en poste pour gagner Florence. Je ne m'accordai point avec le pre-

mier maître de poste, mais je n'en persistai pas moins à me rendre à Florence.

Le signor Ippolito Gonzaga ayant pris la route de Mirandola, je me séparai de lui et je pris le chemin de Parme et de Plaisance.

En arrivant dans cette dernière ville, je rencontrai dans une rue le duc Pier Luigi, qui m'examina attentivement et me reconnut. A sa vue, mon cœur bondit de colère, car je savais que lui seul avait été la cause de tout ce que j'avais souffert dans le château Sant'-Agnolo à Rome. Pourtant, comme il n'y avait pas moyen de lui échapper, force me fut de lui rendre visite. Je me présentai chez lui juste au moment où il se levait de table. — Il avait avec lui les gens de la famille des Landi, qui plus tard le poignardèrent. — Je reçus de lui l'accueil le plus gracieux que l'on puisse imaginer. — Il dit à ses convives que j'avais été longtemps prisonnier à Rome, et que j'étais le premier homme du monde dans mon art; puis il ajouta, en s'adressant à moi : — «Benvenuto mio, j'ai été très-peiné des maux que vous avez endurés. Je savais que vous étiez innocent, mais je ne pouvais rien pour vous, parce que mon père agissait sous l'influence de certains de vos ennemis qui lui avaient insinué que vous aviez mal parlé de lui, ce qui était faux, j'en suis certain : aussi votre sort m'affligeait-il vivement. » — Il s'étendit si longuement sur ce chapitre, qu'il sembla réclamer mon pardon. Il me questionna ensuite sur tous les ouvrages que j'avais exécutés pour le roi très-chrétien, et il m'écouta avec une attention et une bienveillance extrêmes. Enfin, il me demanda si je voulais entrer à son service. Je lui répondis que l'honneur ne me le permettait pas; mais que, si j'avais terminé les nombreux et importants travaux que j'avais commencés pour le grand roi, je m'attacherais à Son Excellence de préférence à tout autre seigneur.

Dans cette occasion, Dieu montra clairement qu'il ne laisse jamais impunis les gens qui oppriment les innocents. Cet homme implora presque mon pardon en présence de ceux qui, peu de temps après, devaient venger et moi et

MEMOIRES DR BRNVRNUTO CELLIN1

tant d'autres infortunés qu'il avait assassinés. Que les princes de la terre, malgré leur puissance, ne se rient donc point de la justice de Dieu comme font plusieurs que je connais et qui m'ont lâchement persécuté, ainsi que je le raconterai en son lieu. Je n'écris pas ces choses par vanité mondaine, mais seulement pour remercier Dieu, qui m'a sauvé de tant de dangers. C'est à lui que je me plains de tous ceux qui me menacent chaque jour. C'est à lui que je me recommande et que je confie le soin de ma défense. Je cherche d'abord à m'aider moi-même de tout mon pouvoir ; mais, si mon courage et mes faibles forces me trahissent, aussitôt se manifeste à moi cette suprême puissance de Dieu, qui frappe à l'improviste ceux qui commettent des injustices et ceux qui remplissent mal les hautes fonctions qu'il leur a confiées.

Je retournai à mon hôtellerie, où le duc m'avait envoyé quantité de mets et de vins délicats. Je mangeai gaiement, puis je montai à cheval et je me dirigeai vers Florence. — J'y trouvai ma sœur, chargée de six filles, dont l'aînée était en âge d'être mariée, et la plus jeune encore au maillot. Son mari, par suite de divers accidents, ne travaillait plus. J'apportais avec moi pour mille écus environ de pierreries et de bijoux français en or ; et, plus d'une année auparavant, j'en avais envoyé pour plus de deux mille ducats à ma sœur et à mon beau-frère, qui, sans compter quatre écus d'orque je leur donnais régulièrement chaque mois, retiraient tous les jours de la vente de mes joyaux de bons profits, à titre de commission. Cela cependant ne suffisait pas à leurs besoins, mais mon beau-frère était un si brave homme, que, dans la crainte de me fâcher et pour ne point toucher à l'argent qui m'appartenait, il avait mis en gage presque tout ce qu'il possédait, et se laissait dévorer par les intérêts. En voyant combien il était honnête, je désirai plus que jamais lui faire du bien, et je résolus d'établir toutes ses filles avant de quitter Florence.

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