CHAPITRE IV (I
Un distillateur assiégé. — Le Jupiter à Fontainebleau. — Mine et contremine. — Grand succès. — La tête du colosse. — Le revenant. — Les fortifications de Paris. — Monseigneur Ane-Bœuf. — Nouvelles manœuvres de madame d'Etampes. — Un plaidoyer. — Le comte de Saint- Pol.
Madame d'Etampes ayant appris où en étaient mes affaires, en fut plus irritée que jamais contre moi. — «Comment! se disait-elle, je gouverne le monde et ce chétif personnage ne fait pas le moindre cas de moi ! » — Elle mit donc toutes voiles dehors pour me couler à fond. Elle choisit pour instrument un habile distillateur qui lui avait donné pour entretenir la fraîcheur de son teint d'admirables eaux de senteur jusqu'alors inconnues en France. Cet homme montra au roi, à qui madame d'Etampes l'avait présenté, des secrets de distillation dont Sa Majesté s'amusa beaucoup. Il profita de cette occasion pour demander au roi un jeu de paume que j'avais dans mon château, et plusieurs petits logements dont il prétendait que je ne me servais pas. Le bon roi, qui savait d'où partait le coup, garda le silence. Alors madame d'Etampes eut recours à ces moyens que les femmes emploient auprès des hommes, et elle manœuvra si bien qu'elle arriva facilement à son but. Le roi s'étant trouvé dans une de ces dispositions amoureuses auxquelles il était sujet, lui accorda tout ce qu'elle désirait.
Je ne tardai pas à voir venir le distillateur accompagné
du trésorier Groslier. Comme ce gentilhomme français parlait fort bien italien, il entra en me débitant dans cette langue quelques plaisanteries ; mais, quand il s'aperçut que je n'étais point disposé à rire, il dit : — « Au nom du roi, je mets cet homme en possession de ce jeu de paume et des maisonnettes qui en dépendent. » — « Tout appartient au roi, répondïs-je ; cependant vous pouviez entrer dans ce château d'une manière plus convenable, car cette intervention des gens de loi donne lieu de croire qu'il s'agit maintenant plutôt d'une tromperie que d'une franche commission de notre grand roi. Je vous déclare donc qu'avant d'aller me plaindre à Sa Majesté, je me défendrai comme elle m'y a engagé l'autre jour; et, si l'on ne me présente pas un nouvel ordre signé de la propre main du roi, je jetterai par la fenêtre cet homme que vous avez introduit ici. » — A ces mots, le trésorier se retira en murmurant des menaces. J'en fis autant de mon côté, mais je voulus en rester là pour le moment. — Bientôt après je me rendis chez les notaires qui avaient assisté à l'installation de mon distillateur. Comme je les connaissais beaucoup, ils me dirent que la formalité à laquelle ils avaient procédé avait réellement été accomplie au nom du roi, mais ne tirait point à conséquence. Ils ajoutèrent que, si j'avais opposé la moindre résistance, le distillateur ne serait point entré en possession, et que c'était là une simple affaire de police complètement étrangère à l'obéissance due au roi : de sorte que, si je réussissais à expulser mon intrus, tout serait pour le mieux et se bornerait là. — Cet avis me suffit. — Dès le lendemain, je commençai la guerre. Malgré quelques difficultés que je rencontrai, ce fut pour moi une véritable partie de plaisir. Chaque jour je livrai un assaut où les pierres, les piques et la mousqueterie allaient grand train. Il est vrai que je tirais à poudre. Néanmoins mes arquebusades inspirèrent tant de frayeur aux voisins, qu'ils finirent par ne plus vouloir venir au secours de l'assiégé. Enfin, un beau matin que mon adversaire se défendit mollement, j'envahis sa maison, je l'en chassai, et je jetai dehors tout ce
qu'il avait apporté. — Je courus ensuite chez le roi et je lui dis que j'avais exécuté de point en point ses prescriptions en combattant les gens qui avaient tenté de m'empêcher de le servir. Sa Majesté rit beaucoup de l'aventure et me délivra de nouvelles lettres pour que je ne fusse plus ainsi molesté à l'avenir.
Sur ces entrefaites, je terminai mon beau Jupiter d'argent et son piédestal d'or, que je plaçai sur un socle de bois peu apparent, dans l'épaisseur duquel étaient à moitié cachées, comme une noix d'arbalète, quatre petites boules de bois dur. Ces roulettes étaient si bien agencées, qu'un petit enfant pouvait, sans le moindre effort, manœuvrer ma statue en tout sens. Dès que je l'eus arrangée à ma guise, je la transportai à Fontainebleau où était le roi. — Précisément à cette époque, le peintre Bologna, qui avait rapporté de Rome les plâtres qu'il était allé y chercher, venait de les faire jeter en bronze avec beaucoup de soin. Je n'en savais absolument rien, parce que cette opération avait été exécutée dans le plus grand secret à Fontainebleau, qui est situé à plus de quarante milles de Paris. — Lorsque je demandai au roi où il voulait que je misse le Jupiter, madame d'Etampes, qui était présente, lui dit que l'endroit le plus convenable était sa belle galerie : c'est ce que nous appellerions en Toscane une loggia ou plutôt une salle d'entrée, car le nom de loggia s'applique particulièrement aux salles qui sont ouvertes d'un côté. — Cette galerie, longue de plus de cent pas et large de douze environ, était ornée et enrichie de peintures de notre admirable Rosso, séparées l'une de l'autre par des sculptures en ronde-bosse et en bas-relief. — Le Bologna avait habilement rangé dans cette galerie, sur des piédestaux, ses statues de bronze qui, je l'ai déjà dit, étaient les reproductions des plus beaux antiques de Rome. — Ce fut aussi dans cette salle que l'on mit mon Jupiter. — Quand je vis tous ces grands préparatifs si adroitement calculés, je me dis : — « Allons, c'est comme s'il fallait se frayer un passage à travers les lances d'une armée ! Que Dieu me soit en aide 1 » — Je conduisis donc ma statue à la
place qui lui était destinée, et, après l'avoir disposée de mon mieux, j'attendis l'arrivée du roi. Mon Jupiter tenait de la main gauche le globe du monde, et de la main droite un foudre qu'il semblait prêt à lancer. Au milieu des flammes de ce foudre, je cachai un bout de torche en cire blanche, parce que, voyant que madame d'Etampes retenait le roi jusqu'au soir, je soupçonnai que, si elle ne réussissait pas à l'empêcher de venir, elle me jouerait au moins le mauvais tour de ne le laisser aller qu'au moment où, grâce à la nuit, ma statue se montrerait à son désavantage. Mais Dieu veille sur ceux qui ont foi en lui, et il advint tout le contraire de ce que mon ennemie avait espéré ; car, à la chute du jour, j'allumai ma torche, et, comme elle se trouvait un peu audessus de la tête du Jupiter, les rayons, en tombant de haut, produisaient un effet merveilleux que je n'aurais pu obtenir avec le jour. — Sur ces entrefaites, le roi entra avec sa madame d'Etampes, le dauphin aujourd'hui régnant, la dauphine, le roi de Navarre son beau-frère, madame Marguerite, sa fille, et plusieurs grands seigneurs, à qui madame d'Etampes avait donné le mot pour parler contre moi. — Dès que j'aperçus le roi, mon ouvrier Ascanio poussa devant lui ma statue, en lui imprimant un mouvement qui la fit paraître vivante. Par ce moyen, les statues antiques restèrent en arrière, et la mienne frappa d'abord tous les yeux. Le roi dit aussitôt : — « Jamais on n'a rien vu de plus admirable. Quant à moi, bien que j'aime les arts et que je m'y connaisse, j'avoue que c'est cent fois plus beau que je ne l'aurais imaginé. » — Les seigneurs mêmes qui devaient décrier mon ouvrage semblaient lutter entre eux à qui le louerait le plus. — « En vérité, s'écria hardiment madame d'Etampes, on dirait que vous n'avez point d'yeux. Ne voyez-vous donc pas ces magnifiques figures antiques? c'est en elles que réside la perfection de l'art, et non dans ces babioles modernes. » — A ces mots, le roi, suivi de son entourage, s'avança et jeta un coup d'œil sur les autres statues qui étaient éclairées d'en bas, ce qui leur était fort préjudiciable. — « Celui qui a voulu nuire à Benvenuto, dit
alors le roi, lui a au contraire rendu un signalé service ; car, delà comparaison de ces admirables figures avec la sienne, il ressort que cette dernière est infiniment plus belle et plus merveilleuse. Il faut donc tenir Benvenuto en haute estime, puisque ses ouvrages non-seulement égalent, mais encore surpassent ceux des anciens. » — A cela madame d'Étampes répliqua que de jour ma statue paraîtrait mille fois moins belle que de nuit, et de plus il fallait considérer que je l'avais couverte d'un voile pour cacher ses défauts. J'avais en effet jeté une légère et gracieuse draperie sur mon Jupiter pour lui donner plus de majesté. A peine eut-elle proféré ces mots, que je soulevai le voile et le déchirai avec colère, en découvrant les parties génitales de ma statue. Madame d'Etampes pensa que je n'avais montré cette nudité que pour l'insulter. Le roi s'aperçut de son indignation. Moi, de mon côté, j'étais furieux, et j'allais prendre la parole, lorsque le sage monarque me dit dans sa langue : — « Benvenuto, je te défends de parler, sois tranquille, tu auras une récompense mille fois plus forte que tu ne la désirais. » — Condamné au silence, je me démenais comme un possédé, ce qui redoublait l'irritation et les murmures de madame d'Etampes. Cela fut cause que le roi partit plus tôt qu'il n'aurait voulu, mais en se retirant il dit tout haut pour.m'encourager : — « J'ai enlevé à l'Italie l'artiste le plus grand et le plus universel qui ait jamais existé ! »
Je laissai le Jupiter dans la galerie. Le lendemain matin, lorsque je voulus partir, le roi ordonna de me remettre mille écus d'or, partie pour mes appointements, partie pour me rembourser de sommes que j'avais avancées et dont je produisis les comptes. Je pris cet argent et je retournai gaiement à Paris. A mon arrivée, mon premier soin fut de faire chère lie. Après dîner, je rassemblai tous mes vêtements, parmi lesquels il y en avait une énorme quantité en soie, en fourrures précieuses et en draps fins. Je les distribuai à mes ouvriers suivant le mérite de chacun ; j'en donnai même aux servantes et aux valets d'écurie, afin de les pousser tous à me servir de bon cœur.
Ml- MOIRES DE BENVIiNUTO CBLLINI
Mon courage étant revenu, je travaillai activement à terminer la statue colossale de Mars. J'avais construit exprès une solide armature en bois, que je revêtis avec soin d'un enduit de plâtre, de l'épaisseur d'un huitième de brasse. Je voulais ensuite mouler la figure en plusieurs morceaux que l'on aurait assemblés, en queue d'aronde, suivant les règles de l'art, ce qui m'était très-facile. — Il faut que je rapporte un fait qui donnera une idée de la dimension de ce colosse; il y a vraiment de quoi rire. — J'avais expressément défendu à tous les gens qui étaient à mon service d'amener des femmes dans mon château, et je veillais strictement à ce que cet ordre fût observé. Mon élève Ascanio s'était amouraché d'une jeune fille extrêmement belle qui n'était pas moins éprise de lui, car un soir elle s'enfuit de chez sa mère pour venir le trouver. Elle ne voulut plus le quitter, mais il ne savait où la cacher ; enfin, comme il ne manquait pas d'esprit, il imagina de l'introduire dans mon colosse et de lui arranger un lit dans la tête même de la statue. Elle y resta longtemps; Ascanio l'en faisait seulement quelquefois sortir pendant la nuit. Cette tête étant fort près d'être achevée, par vanité je la laissais découverte, de sorte que presque tout Paris la voyait. Les voisins commencèrent par monter sur les toits; puis la curiosité se propagea et amena une foule de gens. Le bruit courait que depuis une époque immémoriale mon château était hanté par un revenant; pour ma part, je n'ai jamais rien aperçu qui m'ait fourni lieu de croire que cela fût vrai. Le peuple de Paris l'appelait universellement Lemmonio Boreo. La jeune fille, qui était cachée dans la tête de la statue, n'ayant pu empêcher qu'on ne vît parfois ses mouvements à travers les ouvertures des yeux, plusieurs de ces imbéciles prétendirent que le revenant s'était logé dans le corps de mon colosse et qu'il faisait mouvoir les yeux, et de plus la bouche, comme si elle eût voulu parler. Quantité de ces niais s'enfuirent épouvantés. Quelques fins matois voulurent vérifier le fait. Forcés de reconnaître que les yeux de cette figure remuaient, ils affirmèrent à leur tour qu'il y avait un esprit dans la sta-
tue ; mais ils étaient loin de se douter qu'un corps ravissant se trouvait avec cet esprit.
Tout en m'occupant du colosse, je travaillais à assembler ma belle porte et les ornements dont j'ai parlé plus haut. — Comme je ne veux point consigner dans cette simple histoire de ma vie des événements qui sont du domaine des chroniqueurs, je me suis abstenu de raconter que l'empereur marchait sur Paris avec une nombreuse armée, et que le roi, de son côté, avait réuni toutes ses troupes pour lui tenir tête. — A l'époque où ces choses avaient lieu, le roi me demanda mon avis sur les moyens à employer pour fortifier promptement Paris. Il vint exprès chez moi, me mena tout autour de la ville et comprit si bien la bonté de mon système, qu'il m'ordonna d'exécuter de suite ce que je lui avais proposé. En outre, il enjoignit à son amiral de commander à ses sujets de m'obéir sous peine d'encourir sa disgrâce. — Par malheur l'amiral était un homme de peu de génie ; il devait sa charge non à son mérite, mais à la protection de madame d'Étampes. Il se nommait monseigneur d'Annebaut, nom qui en français se prononce de telle façon que généralement on l'appelait monseigneur Ane-Bœuf. — Ce double animal instruisit madame d'Etampes de tout ce qui s'était passé. Elle le chargea d'envoyer chercher sans le moindre retard Girolamo Bellarmato, ingénieur siennois, qui se trouvait à Dieppe, ville située à un peu plus d'une journée de marche de Paris. Il arriva aussitôt et adopta la méthode de fortification qui nécessitait le plus de temps. Je me retirai donc complètement de cette entreprise. — Si l'empereur eût poussé en avant, il se serait facilement emparé de Paris. On prétend que, dans le traité qui bientôt après fut conclu, le roi fut trahi par madame d'Étampes, qui plus que personne avait pris part aux négociations; mais, comme ce sujet n'entre pas dans mon plan, je n'en parlerai pas davantage.
Je m'occupai alors avec une nouvelle ardeur à assembler ma porte et à terminer le grand vase et deux autres vases plus petits que j'avais commencés avec mon propre argent.
A peu de temps de là, le bon roi vint à Paris se reposer de ses tribulations. — Je dois croire que je n'étais pas sans importance, puisque cette maudite madame d'Etampes, qui semblait née pour la ruine du monde, me regardait comme son ennemi capital. Elle dit tant de mal de moi au roi, que ce bon prince, pour lui complaire, jura qu'à l'avenir il ne s'inquiéterait de moi pas plus que s'il ne m'avait jamais connu. Ces paroles me furent rapportées sur-le-champ par un page du cardinal de Ferrare, nommé Villa. Il ajouta qu'il les avait entendues lui-même sortir de la bouche du roi. Cela m'exaspéra tellement que je jetai de côté mes outils et mes ouvrages, et que je me préparai à partir. — Je courus chez le roi après son dîner ; j'entrai dans une chambre où il était avec quelques personnes. Dès qu'il m'aperçut, je le saluai avec tout le respect que l'on doit à un roi. Il me répondit par un signe de tête et un sourire, ce qui ranima mes espérances. Peu à peu je m'approchai de lui. Il était alors occupé à examiner divers ouvrages d'art. — Lorsque l'on eut un peu parlé de ces objets, le roi me demanda si j'avais chez moi quelque chose de beau à lui montrer, et quand je voulais qu'il vînt. Je lui répondis que j'étais en mesure de le satisfaire à l'instant même, si cela lui était agréable. A ces mots, il me dit de retourner chez moi, et ajouta qu'il ne tarderait pas à m'y suivre. Je me retirai donc, et je l'attendis. Mais, lorsqu'il alla prendre congé de madame d'Etampes, celle-ci voulut savoir où il allait, parce qu'elle désirait, dit-elle, lui tenir compagnie. Quand le roi le lui eut appris, elle refusa de l'accompagner, et le supplia de remettre sa visite à un autre jour. Elle insista si vivement et si longtemps que Sa Majesté finit par y consentir. — Le lendemain, je retournai chez le roi, exactement à la même heure. Dès qu'il me vit, il m'assura qu'il se disposait à se rendre chez moi sur-le-champ. Suivant sa coutume, il alla d'abord prendre co^ngé de madame d'Etampes. Cette femme, ayant vu qu'avec toute son influence elle n'avait pu détourner le roi de son projet, se mit à m'attaquer de sa langue venimeuse avec autant d'acharnement que si j'eusse
été l'ennemi mortel de la couronne. Alors le roi déclara que sa seule intention était de m'accabler de reproches capables de m'épouvanter. Enfin, après avoir bien juré à madame d'Etampes qu'il me traiterait rudement, il vint me trouver.
Je le conduisis dans une vaste salle du rez-de-chaussée où j'avais assemblé ma grande porte. Cet ouvrage frappa le roi d'un tel étonnement, qu'il ne savait plus comment faire pour me tancer, ainsi qu'il l'avait promis à madame d'Etampes. Néanmoins, il ne voulut pas laisser échapper l'occasion de tenir sa parole, il s'écria donc : — « En vérité il est fort étonnant, Benvenuto, que vous autres artistes vous ne vouliez point reconnaître que vous êtes impuissants à déployer vos talents sans notre assistance et sans les occasions que nous vous offrons. Vous devriez être un peu plus obéissants, moins orgueilleux et moins entêtés. Je me souviens que je vous ai commandé douze statues d'argent, c'était tout ce que je désirais de vous; mais vous avez jugé à propos de faire une salière, des vases, des bustes, des portes et tant d'autres choses, si bien que je suis confondu en voyant que vous avez laissé de côté tout ce que je voulais pour ne vous occuper que de ce qui vous plaisait. Si vous continuez à agir ainsi, je vous montrerai comment je procède quand je tiens à ce que l'on fasse mes volontés. Appliquez-vous donc à m'obéir en tout ; car, si vous vous obstinez à n'écouter que votre fantaisie, vous vous casserez la tête contre les murs. » — Pendant que le roi parlait, tous ses gentilshommes lui prêtaient la plus grande attention. Ses hochements de tête, ses froncements de sourcils etlesgestes qu'il faisait, tantôt avec une main, tantôt avec l'autre, les épouvantaient pour moi, qui cependant n'éprouvais pas la moindre crainte.
Dès que le roi eut achevé cette mercuriale, qu'il avait tant promise à madame d'Etampes, je mis un genou en terre, je baisai le bas de son pourpoint, et je lui dis : — « Majesté sacrée, je reconnais que tout ce que vous avez dit est vrai, et je me borne à répondre que jour et nuit mon
MHMOIRF.S l)F BENVENUTO CELI-IM
cœur et toutes mes facultés ont eu pour unique but de vous obéir et de vous servir. Si quelqu'un de mes actes vous paraît ne pas s'accorder avec ce que j'avance, soyez convaincu que le coupable n'est pas Benvenuto, mais son mauvais destin qui a voulu le rendre indigne de servir le plus admirable prince que la terre ait jamais porté. J'implore donc mon pardon. Je crois cependant que Votre Majesté ne m'a fourni de l'argent que pour une seule statue, et comme je n'en avais point à moi, je n'ai pu en entreprendre une seconde. Du peu qui m'est resté, j'ai fait ce vase pour donner à Votre Majesté une idée de la manière des anciens, que peut-être elle ne connaissait pas encore. Quant à la salière, il me semble, si ma mémoire est fidèle, que vous me l'avez demandée de votre propre mouvement, un jour que nous parlions d'une autre salière que l'on vous avait apportée. Alors, je vous montrai un modèle que j'avais exécuté en Italie, et sur-le-champ vous me fîtes compter mille ducats pour le mettre en œuvre. Vous m'assurâtes que vous m'en saviez gré, et même, lorsque je l'eus finie, vous m'adressâtes de vifs remerciements. Quant à la porte, il me semble que, par ordre de Votre Majesté, monseigneur de Villeroy, son premier secrétaire, chargea monseigneur de Marmagne et monseigneur de la Fa de presser l'exécution de cet ouvrage, et de me fournir l'argent nécessaire ; car, sans l'assistance de Votre Majesté, jamais je n'aurais pu mener à fin une si superbe entreprise. Quant aux bustes de bronze, j'avoue que je les ai faits de mon chef, mais uniquement pour essayer les terres de France que, moi étranger, je ne connaissais pas le moins du monde. Quant aux piédestaux, j'ai pensé qu'ils étaient impérieusement réclamés par les statues auxquelles je les destinais. Ainsi donc, dans tout ce que j'ai entrepris, j'ai cru faire pour le mieux, et ne jamais m'écarter des volontés de Votre Majesté. Quant au colosse, il est bien vrai que je l'ai amené au point où il est à mes propres frais, et seulement parce que j'ai pensé qu'il était du devoir d'un grand roi comme vous et d'un pauvre artiste comme moi de faire, pour votre gloire
et pour la mienne, une statue telle que les anciens n'en eurent jamais. Maintenant que je sais que Dieu ne m'a pas jugé digne d'un si grand œuvre, je supplie Votre Majesté, au lieu de la noble récompense qu'elle destinait à mes travaux, de me conserver un peu de ses bonnes grâces, et de vouloir bien m'accorder mon congé ; car, avec sa permission, je partirai sur-le-champ et retournerai en Italie, en remerciant Dieu et Votre Majesté des heureux moments que j'ai passés à son service. » — A ces mots, le roi me releva gracieusement de sa propre main, et me dit que je devais rester à son service, que tout ce que j'avais fait était bien et lui plaisait infiniment : puis il ajouta, en se tournant vers ses gentilshommes : — « Je crois, en vérité, que si le Paradis devait avoir des portes, il ne pourrait jamais en trouver de plus belles que celles-ci. » — Bien que ces paroles du roi fussent entièrement en ma faveur, après l'avoir remercié par un humble salut, je lui demandai derechef la permission de partir, car mon dépit ne s'était pas encore dissipé. Quand ce grand roi vit que je ne faisais pas de ses compliments le cas qu'ils méritaient, il m'ordonna, d'une voix forte et menaçante, de ne plus souffler mot si je ne voulais pas qu'il m'arrivât malheur. Il ajouta ensuite qu'il me noierait dans l'or ; qu'il approuverait tous les ouvrages que je jugerais à propos d'exécuter lorsque j'aurais terminé ceux qu'il m'avait commandés; que je n'aurais plus jamais de discussion avec lui, parce que maintenant il me connaissait ; et enfin que, de mon côté, il fallait que j'apprisse à le connaître comme mon devoir l'exigeait.
Je répondis que je rendais grâces à Dieu et à Sa Majesté de tout ce qui s'était passé. Je priai ensuite le roi de venir voir à quel point j'avais laissé le colosse. Il y consentit, et je découvris ma statue, qui le frappa d'un étonnement inimaginable. Il ordonna aussitôt à un de ses secrétaires de me rembourser, sur un simple écrit de ma main, tout l'argent que j'avais dépensé, si forte que fût la somme. Sur ce, il partit en me disant: — «Adieu, mon ami,» expressions dont un roi ne se sert pas ordinairement.
De retour à son palais, le roi répéta les paroles à la fois si humbles et si fièresque je lui avais adressées et qui n'avaient pas été sans le piquer au vif. Il en rapporta quelques-unes à madame d'Étampes en présence de monseigneurde Saint- Pol, grand baron de France. Jusqu'alors ce gentilhomme avait professé beaucoup d'amitié pour moi, et certes ce jour-là il fournit une bonne preuve de sa sincérité à la française. Après une longue conversation, le roi se plaignit du cardinal de Ferrare qui, malgré sa recommandation, ne s'était nullement occupé de moi. Il ajouta que peu s'en était fallu que je quittasse son royaume à cause du cardinal, et qu'il songerait à me confier à quelqu'un capable de mieux m'apprécier, parce qu'il ne voulait plus risquer de me perdre.
A ces mots, monseigneur de Saint-Pol offrit ses services, en priant le roi de me mettre sous sa garde et en lui assurant qu'il saurait s'y prendre de telle façon que je ne sortirais plus jamais du royaume. Le roi répondit qu'il y consentirait volontiers s'il voulait lui expliquer les moyens qu'il comptait employer pour me retenir ; mais Saint-Pol se drapa dans un mystérieux silence. Madame d'Étampes était en proie à un violent dépit. Enfin, le roi ayant insisté de nouveau, Saint-Pol, pour complaire à madame d'Étampes, s'écria : — « Eh bien ! je pendrais par la gorge votre Benvenuto, et par ce moyen vous le conserveriez dans votre royaume. » — Aussitôt madame d'Étampes poussa un grand éclat de rire et dit que ce serait justice. Le roi, pour lui tenir compagnie, se mit aussi à rire ; puis il déclara que, bien que je ne méritasse point ce traitement, il accordaità Saint- Pol pleine et entière permission de me pendre, pourvu toutefois qu'il lui trouvât auparavant un artiste de ma taille. — Ainsi se termina cette journée. Je demeurai sain et sauf : que Dieu en soit loué et remercié !