CHAPITRE IV
Lattanzio Gorini. — Voyage à Fiesole. — Le fils naturel. — Rencontre du Bandinelli. — Tentation de meurtre. — Le bloc de marbre. — Un anneau. — Le Ganymède. — Violente dispute de Cellini et de Bandinelli. — Suite de l'affaire du bloc de marbre. — Le groupe d'Apollon et d'Hyacinthe. — Le Narcisse. — Accident. — Guérison. — L'œil d'or.
J'allais rarement au palais et je restais chez moi, où je travaillais avec ardeur à terminer ma statue. — J'étais obligé de tirer de ma propre bourse le salaire des ouvriers; car, au bout de dix-huit mois, le duc, après avoir chargé messer Lattanzio Gorini de subvenir à cette dépense, s'ennuya de payer et enjoignit de ne plus me fournir d'argent. — Je demandai à Lattanzio pourquoi il ne me donnait plus rien. — Il me répondit avec sa petite voix de moucheron, en agitant ses petites mains d'araignée : — « Pourquoi n'achèves-tu pas ton ouvrage ? On croit que tu ne le finiras jamais. » — Aussitôt je lui répliquai en colère : — « Que la peste vous étrangle, vous et tous ceux qui croient que je ne le finirai pas !» — Je retournai à mon malheureux Persée, avec le cœur navré et les yeux en larmes, car je songeais à la brillante position que j'avais à Paris, lorsque j'étais au service de ce merveilleux roi François Ior, qui ne me laissait rien à désirer, tandis qu'ici tout me manquait. Plusieurs fois je fus tenté d'agir en désespéré.
Un jour, je montai sur mon beau petit cheval, je mis cent écus dans ma poche, et j'allai à Fiesole, voir un fils
naturel, que j'avais en nourrice chez une de mes commères, femme d'un de mes ouvriers. Je trouvai l'enfant bien portant, et, malgré mon chagrin, je l'embrassai tendrement. Lorsque je fus pour partir, il ne voulait plus me quitter, me retenait de toutes ses forces avec ses petites mains, et témoignait par ses cris et ses larmes une désolation qui avait quelque chose d'extraordinaire ; car il n'était âgé que de deux ans environ. Mais, comme j'avais résolu dans mon désespoir de tuer, en cas de rencontre, mon ennemi Bandinelli, qui avait coutume d'aller chaque soir à une ferme qu'il possédait au-dessus de San-Domenico, j'abandonnai l'enfant à ses pleurs, et je me dirigeai vers Florence.
A l'instant même où j'arrivai à la place de San-Domenico, le Bandinelli y entrait de l'autre côté. — Je marchai vers lui, déterminé à accomplir une œuvre de sang; mais, en levant les yeux, je vis qu'il était sans armes, sur un mauvais petit mulet semblable à un âne, et qu'il avait avec lui un petitgarçon d'une dizaine d'années. Dès qu'il m'aperçut il devint pâle comme un mort et se mit à trembler des pieds à la tête. — Ayant reconnu que l'attaquer serait une affreuse lâcheté, je lui dis : — « N'aie pas peur, vil poltron, je ne te juge pas digne de mes coups. » — 11 me regarda de la manière la plus humble et ne souffla mot. Alors je revins à de meilleurs sentiments et je remerciai Dieu, qui m'avait empêché de commettre une telle violence. — Lorsque je fus ainsi délivré de cette diabolique fureur, je recouvrai mes esprits et je me dis à moi-même : — « J'espère que mon ouvrage, si Dieu m'accorde la grâce de le terminer, suffira pour abattre tous mes infâmes ennemis : ce sera une vengeance plus grande, plus glorieuse que si je l'eusse assouvie sur un seul. » — Je regagnai mon logis avec cette bonne pensée.
Trois jours après, on m'annonça que ma commère avait étouffé mon fils unique. Cet événement me causa le plus vif chagrin que j'eusse jamais ressenti. Cependant je me jetai à genoux et, tout en pleurant, je remerciai Dieu sui-
vant mon ordinaire. — « Seigneur, m'écriai-je, tu me l'avais donné, et tu viens de me l'ôter, je rends grâces à ta divine majesté. » — Bien que la douleur m'eût presque anéanti, je fis de nécessité vertu, et je me consolai de mon mieux.
A cette époque, un jeune ouvrier nommé Francesco,qui était fils du forgeron Matteo, quitta le service du Bandinelli, et m'envoya demander si je voulais lui donner du travail. J'y consentis et je l'employai à réparer la figure de la Méduse, que j'avais déjà jetée en bronze. — Au bout de quinze jours, Francesco me dit qu'il avait parlé à son maître Bandinelli, lequel l'avait chargé de m'offrir de sa part un magnifique bloc, si je voulais faire une statue de marbre. — « Dis-lui que j'accepte, répondis-je aussitôt. Peut-être ce marbre sera-t-il pour lui un bloc de malheur ; car il me provoque et il oublie le grand danger auquel je lui ai permis d'échapper sur la place de San-Domenico. Dis-lui que maintenant j'exige ce marbre. Je ne parle jamais de cet animal, et pourtant il ne cesse de m'ennuyer. Je suis même porté à croire que tu n'es venu travailler avec moi que par ses ordres, dans le seul but de m'espionner. Ainsi donc, retourne à son service et dis-lui bien qu'à présent je veux avoir le marbre en dépit de lui. »
Depuis longtemps je n'avais point paru au palais. Un jour, j'eus la fantaisie d'y aller. — Le duc avait presque fini de dîner lorsque j'y arrivai. — Le matin, à ce qu'on me dit, il avait parlé de moi avec force éloges et beaucoup vanté mon habileté à monter les pierres fines. — Dès que la duchesse me vit, elle me fit appeler par messer Sforza et, quand je me fus approché d'elle, me pria de lui monter en anneau un petit diamant taillé en pointe. Elle ajouta qu'elle voulait le porter constamment. Elle me donna ensuite la mesure de son doigt, en même temps que le diamant, qui valait environ cent écus, et elle me recommanda d'exécuter ce bijou le plus vite possible. — Aussitôt le duc dit à la duchesse : — « A coup sûr, Benvenuto a été sans égal dans cet art; mais, maintenant qu'il l'a abandonné, je crains que
faire une petite bague comme celle que vous demandez ne soit pour lui un trop grand ennui. Ainsi je vous supplie de ne pas le charger de ce petit ouvrage, qui lui coûterait beaucoup de peine, attendu qu'il n'a plus l'habitude de ce genre de travail. » — Je remerciai le duc, et je le priai de me permettre de rendre ce léger service à la duchesse. Je m'occupai donc sur-le-champ de cet anneau. Peu de jours me suffirent pour le terminer. 11 était destiné au petit doigt. J'y représentai quatre enfants en ronde-bosse et quatre masques que j'entremêlai de fruits et d'autres ornements émaillés, de façon que la monture et le diamant se faisaient mutuellement valoir. Je portai sans retard cet anneau à la duchesse, qui me dit avec beaucoup d'amabilité qu'il était très-beau et qu'elle se souviendrait de moi. Elle envoya ce bijou au roi Philippe. — A partir de ce moment, elle me surchargea de commandes, mais elle s'y prenait si gracieusement que je n'épargnais aucun effort pour la contenter, bien que je visse arriver peu d'argent : et Dieu sait si j'en avais besoin ! car je désirais terminer mon Persée, et j'avais quelques jeunes ouvriers que je payais de ma bourse.
Je commençai à me montrer à la cour plus souvent que par le passé. Un jour de fête, entre autres, je me rendis au palais après dîner. J'entrai dans la salle de l'Horloge, où je vis que la porte du garde-meuble était ouverte. M'en étant un peu approché, le duc m'appela et me dit d'un ton gracieux : — « Sois le bienvenu. Voilà une caisse que m'envoie le signor Stefano de Palestrina ; ouvre-la, et voyons ce que c'est. » — Aussitôt que je l'eus ouverte, je dis au duc : — « Signor mio, c'est une merveilleuse statue de marbre grec. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu parmi les antiques une figure d'enfant aussi belle et d'un style aussi exquis. Je m'offre à Votre Excellence pour en restaurer la tête, les bras et les pieds. J'y ajouterai un aigle pour en faire un Ganymède. Bien qu'il ne me convienne pas de raccommoder des statues, car c'est le métier de certains bousilleurs qui s'en acquittent fort mal, l'excellence
de cet ouvrage est telle, que je lui rendrai volontiers ce service. » — Le duc, ravi de ce que sa statue était si belle, m'accabla de questions. — « Benvenuto mio, me dit-il, explique-moi clairement en quoi consiste la supériorité de ce maître qui soulève chez toi une si grande admiration. » — Alors j'essayai de mon mieux de lui faire comprendre la beauté, l'intelligence, le génie et la suprême habileté qui brillaient dans ce chef-d'œuvre. Je discourus longtemps sur ce sujet, et d'autant plus volontiers que je voyais que le duc y prenait le plus grand plaisir.
Pendant cet agréable entretien, il advint qu'un page sortit du garde-meuble et que le Bandinelli profita de cette circonstance pour entrer. En le voyant le duc fronça le sourcil, et lui dit d'un ton rude : — « Que venez-vous faire ici? » — Bandinelli, sans répondre, jeta les yeux sur la caisse où se trouvait la statue découverte, puis se tourna vers le duc, et dit en ricanant et en secouant la tête : — « Signor, voilà de ces choses dont j'ai parlé si souvent à Votre Excellence. Qu'elle sache que ces anciens n'entendaient rien à l'anatomie : aussi leurs ouvrages fourmillentils d'erreurs. » — Je gardais le silence et ne prêtais aucune attention aux paroles de cet imbécile, car je lui avais même tourné les épaules. Lorsqu'il fut arrivé au bout de son fastidieux caquet, le duc me dit : — « Benvenuto, ceci est tout le contraire de ce que tu viens de me démontrer par de si beaux arguments. Défends-toi donc un peu. » — A ces mots que le duc m'adressa du ton le plus affable, je répondis surle champ : — « Signor mio, Votre Excellence doit savoir que Bandinelli est et a toujours été un composé de mal; de sorte que, dès qu'il regarde une chose, fût-elle la plus belle du monde, elle se métamorphose immédiatement à ses yeux en ce qu'il y a de pis. Moi, au contraire, qui ne suis porté qu'au bien, je vois plus sainement la vérité. Ainsi ce que j'ai dit de cette magnifique statue à Votre Excellence est la pure vérité, tandis que les assertions du Bandinelli émanent entièrement de la méchanceté qui forme son essence. » — Le duc m'écoutait avec beaucoup de plaisir. Quant au Ban-
dinelli, il se livrait aux plus étranges contorsions, et son visage, qui de sa nature était déjà fort laid, faisait les plus vilaines grimaces que l'on puisse imaginer. — Le duc s'étant alors dirigé vers certaines salles basses, Bandinelli le suivit. Les camériers me prirent par ma cape et m'entraînèrent derrière lui, Nous marchâmes ainsi jusqu'à ce que Son Excellence s'arrêta dans une salle, où elle s'assit. Bandinelli et moi nous nous plaçâmes l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Je ne soufflais point mot, et les gens du duc qui nous entouraient regardaient fixement Bandinelli, en riant sous cape de ce que je lui avais dit dans la chambre de l'étage supérieur. Bandinelli rompit le premier le silence.
— « Signor, dit-il, quand je découvris mon groupe d'Hercule et Cacus, on m'adressa, je crois, plus de cent sonnets infâmes, où la canaille en disait tout le mal imaginable. »
— « Signor, répliquai-je alors, quand notre Michel-Ange Buonarroti découvrit sa sacristie où l'on voit tant de belles statues, notre admirable et vaillante école lui adressa plus d'une centaine de sonnets qui chantaient ses louanges à qui mieux mieux. Et de même que le groupe du Bandinelli méritait les critiques dont on l'accablait, de même les statues de Michel-Ange étaient dignes des éloges qu'on leur prodiguait. » — A ces mots, le Bandinelli manqua crever de rage. — « Et toi, s'écria-t-il, qu'y saurais-tu reprendre ? »
— « Je te le dirai, lui repartis-je, si tu as assez de patience pour m'écouter. » — « Allons, parle, » répondit-il. — Le duc et tous les autres assistants ouvraient une oreille attentive. Je débutai ainsi : — « Sache qu'il me serait pénible d'avoir à t'énumérer les défauts que je trouve dans ton ouvrage ; je m'en abstiendrai donc et je me contenterai de répéter ce qu'en dit notre savante école. » — Mais ce mauvais coquin, tantôt en murmurant des choses déplaisantes, tantôt en gesticulant des pieds et des mains, m'irrita tellement, que je continuai d'une façon beaucoup plus rude que je n'aurais fait s'il se fût conduit autrement. — « Voilà, poursuivis-je, ce que dit cette noble école : Si l'on rasait les cheveux de ton Hercule, il ne lui resterait plus assez de