‹ Mémoires de Benvenuto CelliniChapitre 16 sur 46 · IÎ · texte numérisé non relu

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crâne pour contenir la cervelle. On ne sait si sa face est celle d'un homme ou d'un monstre tenant à la fois du lion et du bœuf; en outre, elle n'est pas à l'action. La tête est mal attachée au cou, avec si peu d'art et d'une manière si disgracieuse, qu'on n'imagina jamais rien de pis. Ses grosses épaules ressemblent aux deux paniers du bât d'un âne. Sa poitrine et ses muscles sont copiés non sur la nature humaine, mais d'après un mauvais sac de melons dressé le long d'un mur. Le dos paraît aussi être la reproduction d'un sac de calebasses. On ignore comment les deux jambes tiennent à ce torse difforme ; on ne sait pas plus s'il s'appuie sur une jambe ou sur l'autre, et on voit encore moins s'il repose sur toutes deux, suivant la méthode observée quelquefois par les maîtres qui possèdent un peu leur métier. On reconnaît facilement que cette statue tombe en avant de plus d'un tiers de brasse, ce qui est la plus grande et la plus impardonnable de toutes les erreurs dont se rendent coupables ces artistes sans valeur qui nous pleuvent par douzaines. Quant aux bras, ils sont tous deux étendus sans aucune grâce, et on n'y découvre pas plus d'art que si tu n'avais jamais contemplé un homme nu et vivant. La jambe droite de l'Hercule et celle du Cacus qui la touche sont agencées de telle façon que, si on les séparait, il ne resterait plus à l'endroit où elles se rencontrent, assez de mollet, non-seulement pour toutes deux, mais encore pour une seule. On dit encore qu'un des pieds de l'Hercule est enterré et que l'autre semble posé sur des charbons ardents. »

J'allais continuer, mais Bandinelli ne put avoir la patience d'entendre l'énumération des défauts de son Cacus : d'abord parce que je disais la vérité, ensuite parce que j'ouvrais les yeux au duc et à notre auditoire, qui, par ses gestes, témoignait de son étonnement et reconnaissait combien je parlais vrai. Baccio m'interrompit donc en s'écriant : — « Ah! mauvaise langue, et mon dessin? pourquoi l'oublies-tu? » — « Celui qui dessine bien, répondis-je, ne peut mal exécuter ; en conséquence je dois croire que ton dessin res-

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semble à tes ouvrages. /• — Alors mon homme, blessé au vif par les regards et les gestes du duc et des autres assistants, se laissa emporter par son insolence et me cria en tournant vers moi sa face hideuse : — « Ah çà ! tais- toi, vil sodomite! » — A cette affreuse injure, le duc fronça les sourcils de colère ; les autres serrèrent les lèvres et lui lancèrent des regards indignés. Quant à moi, qui me trouvais si horriblement offensé, je me sentis transporté de fureur; mais j'eus aussitôt recours au remède et je dis : — « Insensé ! tu sors des bornes. Plût à Dieu que je fusse initié à un art aussi noble, car Jupiter et Ganymède l'ont exercé dans le ciel, et les plus grands empereurs et les plus grands rois le pratiquent sur cette terre. Par malheur, je ne suis qu'un humble et pauvre homme qui ne pourrais ni ne saurais aspirer à une chose si admirable. » — A cette réplique, personne ne fut capable de garder son sérieux ; le duc et tous les assistants poussèrent les éclats de rire les plus bruyants que l'on puisse imaginer. — Sachez pourtant, bons lecteurs, que, si mes paroles étaient plaisantes, mon cœur se brisait de rage en songeant qu'un des plus sales scélérats qui naquirent jamais avait été assez audacieux pour m'adresser une telle insulte devant un si grand prince. Mais sachez aussi qu'il injuria plutôt le duc que moi-même; car, si je n'avais point été en présence de cet auguste seigneur, je l'aurais fait tomber mort à mes pieds. — Cet impur coquin, décontenancé par les rires des gentilshommes qui ne cessaient pas, entama un nouveau sujet pour mettre fin aux railleries dont on l'accablait. — « Benvenuto, dit-il, prétend que je lui ai promis un bloc de marbre. » — « Comment, m'écriai-je, ne m'as-tu pas fait dire par ton ouvrier Francesco, fils du forgeron Matteo, que, si je voulais travailler le marbre, tu me donnerais un bloc? Je l'ai accepté : j'exige que tu me le livres. » — « Oh ! oh ! dit-il alors, sois certain que tu ne l'auras jamais. » — Comme je brûlais encore de la rage dont ses injures atroces m'avaient rempli, je fermai l'oreille à la raison, j'oubliai la présence du duc, et je lui dis : — « Je te déclare expressément que, si tu n'envoies

pas le marbre chez moi, tu peux chercher un autre monde: car, coûte que coûte, je te crèverai le ventre dans celui-ci. »

— Mais aussitôt, m'étant souvenu que j'étais en présence d'un grand prince, je me tournai humblement vers Son Excellence et je lui dis : — « Signor mio, un fou en produit cent autres. Les extravagances de cet homme m'ont fait oublier ce que je dois à Votre Excellence et à moi-même. Daignez me pardonner. » — Le duc demanda alors au Bandinelli s'il était vrai qu'il m'eût promis un bloc de marbre. Le Bandinelli ayant répondu que c'était vrai, le duc me dit:

— « Va à l'œuvre de la cathédrale et prends celui qui te plaira. » — Je répondis que Bandinelli s'était engagé à l'envoyer chez moi. Nous échangeâmes des paroles terribles, et je persistai à ne point vouloir l'accepter à d'autres conditions.

Le lendemain matin on m'apporta un bloc. Je demandai qui me l'envoyait; on me répondit que c'était Bandinelli, et que ce marbre était celui qu'il m'avait promis. Je le fis immédiatement placer dans mon atelier et je commençai à le dégrossir. Je m'occupai aussi du modèle. J'avais une telle envie d'aborder le marbre que je n'avais pas la patience nécessaire pour exécuter un modèle avec le soin que l'art exige. Je ne tardai pas à m'apercevoir que le marbre sonnait le fêlé sous le ciseau : de sorte que plusieurs fois j'eus regret d'avoir entrepris cet ouvrage. Cependant j'en tirai ce que je pus, c'est-à-dire le groupe d'Apollon et Hyacinthe, qui est encore aujourd'hui inachevé dans mon atelier. Le duc, qui souvent venait chez moi, me dit plus d'une fois : — « Laisse un peu le bronze de côté, que je voie comment tu travailles le marbre. » ■ — Alors je prenais mes outils, et j'attaquais mon bloc résolument. Le duc m'ayant demandé où était mon modèle, je lui répondis :

— « Signore, ce marbre est tout brisé; néanmoins j'en ferai quelque chose; car, bien que je n'aie pu me résoudre à terminer un modèle, je continuerai à travailler de mon mieux. »

Le duc me fit alors venir de Rome un bloc de marbre

grec pour restaurer son Ganymède antique qui avait été cause de ma querelle avec le Bandinelli. Quand ce marbre fut arrivé, je pensai que ce serait vraiment dommage de le mettre en morceaux pour rétablir la tête, les bras et les diverses parties qui manquaient au Ganymède. Je me procurai un autre bloc. — Afin d'utiliser le marbre grec, j'exécutai un petit modèle en cire auquel je donnai le nom de Narcisse. Je fus forcé de le représenter dans l'attitude qu'on lui voit aujourd'hui pour éviter deux trous de plus d'un quart de brasse de profondeur et de deux bons doigts de largeur dont le bloc était percé. Pendant nombre d'années, ce marbre avait été exposé à la pluie, de sorte que l'eau en séjournant dans les trous l'avait pénétré au point de le décomposer. C'est ce dont je pus me convaincre lorsqu'eut lieu le grand débordement de l'Arno. L'eau ayant monté dans mon atelier à plus d'une brasse et demie de hauteur et renversé le Narcisse, qui était placé sur un piédestal de bois carré, ma statue se rompit à l'endroit de la poitrine. Je la rajustai et je cachai la fente sous une guirlande de fleurs. Je consacrais à cet ouvrage quelques heures avant le lever du soleil et les jours de fête, afin de ne pas empiéter sur le temps destiné à mon Persée.

Un matin que j'arrangeais des petits ciseaux pour travailler au Narcisse, il me sauta dans l'œil droit une paillette d'acier extrêmement fine. Elle était entrée si avant dans la pupille qu'on ne pouvait par aucun moyen l'en retirer. J'étais persuadé que j'en perdrais l'œil. — Quelques jours après j'envoyai chercher le chirurgien Raffaello de' Pilli. Il me fit coucher sur une table, prit deux pigeonneaux vivants, et à l'aide d'un petit couteau leur ouvrit sous l'aile une veine, de façon que le sang me coulât dans l'œil. Je me sentis aussitôt soulagé. Au bout de deux jours, la paillette d'acier sortit; je me trouvai guéri et avec une meilleure vue qu'auparavant. — La fête de sainte Lucie devant avoir lieu trois jours plus tard, je me mis, pour remercier Dieu de cette bienheureuse guérison, à exécuter avec un écu de France un œil d'or, que je fis présenter à l'autel par une de mes

petites nièces, âgée de dix ans environ, et fille de ma sœur Liperata.

Je restai ensuite longtemps sans vouloir travailler au Narcisse, mais j'avançais toujours mon Persée, malgré les difficultés dont j'ai parlé plus haut, car j'avais résolu de le finir pour quitter Florence.

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