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CHAPITRE PREMIER

Le buste de Bindo Altoviti. — Lettre du Buonarroti. — Arrivée à Rome. — Placement d'argent. — Entrevue de Cellini et de Michel-Ange. — Urbino. — Retour à Florence. — Affaire du collier de perles. — Le courtier Bernardino. — Ce qu'on gagne à être honnête homme.

Avant de partir, je recommandai à mes ouvriers d'avoir bien soin de procéder suivant le mode que je leur avais indiqué. — Voici pourquoi j'entrepris ce voyage. — J'avais fait en bronze, et grand comme nature, le buste de Bindo, fils d'Antonio Altoviti, et je le lui avais envoyé à Rome. Bindo avait placé ce buste dans un cabinet splendidement orné d'antiquités et d'une foule d'autres objets précieux, mais nullement disposé pour recevoir des sculptures, et encore moins des peintures, car les fenêtres se trouvaient au-dessous de ces chefs-d'œuvre, de sorte que, la lumière leur arrivant d'en bas, ils ne pouvaient se voir à leur avantage, comme cela aurait eu lieu, s'ils eussent été bien éclairés.

Un jour, Michel-Ange Buonarroti étant venu à passer au moment où Bindo se tenait sur le pas de sa porte, celui-ci le pria de vouloir bien entrer chez lui pour voir son cabinet. Michel-Ange, y ayant consenti, s'écria en pénétrant dans le cabinet : — « Quel est le maître qui vous a fait ce magnifique portrait ? Cette tête me plaît autant et même plus que ces antiques, qui, pourtant, sont d'une rare beauté. Si ces fenêtres, au lieu d'être en bas, se trouvaient en haut, tout cela y gagnerait infiniment, et votre buste se montrerait à son honneur au milieu de tant de chefs-d'œuvre. »

— Dès que Michel-Ange eut pris congé de Bindo, il m'écrivit une lettre fort gracieuse, qui était ainsi conçue : — «Ben- « venuto mio, depuis nombre d'années je vous connais « pour le plus grand orfèvre qui ait jamais existé : main- « tenant je sais que vous êtes un sculpteur non moins « habile. Apprenez que messer Bindo Altoviti m'a montré « son buste en bronze, et m'a dit qu'il était de votre main. « Il m'a fait un plaisir extrême; mais je suis désolé qu'il « soit sous un mauvais jour; car, s'il était éclairé comme il « faut, il paraîtrait aussi beau qu'il l'est en effet. » — Cette lettre était remplie des expressions les plus affectueuses et les plus honorables pour moi. Avant de partir pour Rome, je la montrai au duc qui, après l'avoir lue avec beaucoup d'intérêt, me dit : — « Benvenuto, retiens-le, et si tu peux le déterminer à revenir à Florence, je le ferai sénateur. »

— J'écrivis donc à Michel-Ange dans les termes les plus flatteurs, et je lui promis de la part du duc cent fois plus que je n'y avais été autorisé. Mais, pour n'être pas ensuite désavoué, avant de cacheter mon épître, je la présentai au duc en lui disant : — « Signor, peut-être ai-je trop promis. » — « Non, me répondit-il, c'est encore au-dessous de ce qu'il mérite, et je lui donnerai davantage. » — Michel- Ange laissa cette lettre sans réponse, ce qui irrita vivement le duc.

A mon arrivée à Rome, j'allai loger chez Bindo Altoviti. 11 me dit de suite qu'il avait montré son buste en bronze à Michel-Ange qui l'avait beaucoup admiré : nous en cau-

sûmes fort au long. — Bindo me devait douze cents écus d'or qu'il avait prêtés en son nom au duc avec environ quatre mille écus de son argent : il m'en payait l'intérêt. Cette affaire fut cause que je fis son buste. Quand il en eut vu le modèle en cire, il chargea le notaire Giuliano Paccalli, qui demeurait chez lui, de me remettre cinquante écus d'or. Je ne voulus pas les prendre, et je les lui renvoyai par messer Giuliano. Plus tard, je dis à Bindo lui-même : — « Il me suffit que vous fassiez valoir mon argent et qu'il me rapporte quelque chose. » — Mais, quand nous en vînmes au règlement de nos comptes, je ne tardai pas à m'apercevoir de ses mauvaises intentions à mon égard ; car, au lieu de me traiter avec amitié comme auparavant, il me témoigna beaucoup de froideur, et, bien que je logeasse chez lui, me montra constamment une mine renfrognée. Cependant nous terminâmes notre affaire en peu de mots, [e perdis la main-d'œuvre de son buste ainsi que le bronze, et il fut convenu qu'il garderait mon argent en m'en payant l'intérêt pendant toute ma vie, à raison de quinze pour cent.

Une des premières choses que je fis en arrivant à Rome fut d'aller baiser les pieds du pape. Pendant que je causais avec Sa Sainteté, survint messer Averardo Serristori, ambassadeur de notre duc. Ma conversation avec le pape avait pris une telle tournure, qu'il m'aurait été facile, je crois, de m'entendre avec lui pour entrer à son service. Dégoûté de Florence parles cruelles vexations que j'y avais éprouvées, je me serais avec plaisir fixé de nouveau à Rome, mais je m'aperçus que l'ambassadeur avait déjà manœuvré de façon à empêcher que cela n'eût lieu.

Je me rendis chez Michel-Ange et je lui répétai tout ce que je lui avais écrit de Florence de la part du duc. Il me répondit qu'il travaillait à la construction de Saint-Pierre, et qu'en conséquence il ne pouvait partir. Je lui répliquai que, puisqu'il avait arrêté le plan de cet édifice, il n'avait qu'à le laisser à son Urbino, qui exécuterait ponctuellement tous ses ordres. En même temps je lui fis mille promesses au nom du duc. Il me regarda alors fixement, et me dit avec

MEMOIRES DE BENVENUTO CEI.IJM

un malin sourire : — « Et vous, êtes-vous content de lui ?» — J'eus beau lui assurer que j'étais très-content et parfaitement traité, il me témoigna qu'il connaissait la plus grande partie de mes déboires. Sa réponse fut donc qu'il lui serait difficile de partir. Je lui remontrai qu'il agirait sagementen retournant dans sa patrie, qui était gouvernée par le prince le plus juste du monde et le plus ardent protecteur de l'art. Ainsi que je l'ai noté plus haut, Michel-Ange avait un élève, natif d'Urbin, qui depuis nombre d'années remplissait près de lui plutôt le rôle d'un valet et d'une servante que celui d'auxiliaire dans ses travaux, car il était resté sans rien apprendre. Lorsque, par une foule de bonnes raisons, j'eus réduit Michel-Ange à ne plus savoir que dire, il se tourna vers son Urbino en ayant l'air de lui demander son avis. Aussitôt cet homme s'écria d'un ton rustique, en enflant sa voix : — « Je ne me séparerai jamais de mon cher messer Michel-Ange, jusqu'à ce qu'il me laisse sa peau ou que je lui laisse la mienne. » — A cette stupide réponse, je ne pus m'empêcher de rire, et, sans dire adieu, je me retirai en haussant les épaules.

Après la mauvaise réussite de mon affaire avec Bindo Altoviti, qui me força de perdre mon bronze et de lui laisser mon argent en viager, je sus à quoi m'en tenir sur la bonne foi des marchands, et je regagnai Florence fort mécontent. — Je me rendis de suite au palais pour voir le duc, mais il était à Castello, près de Ponte-a-Rifredi. — Je rencontrai au palais le majordome messer Pierfrancesco Ricci. Au moment où je m'approchai de lui pour lui faire les politesses d'usage, il s'écria du ton de la plus profonde surprise : — « Comment, te voilà de retour? » — Puis, sans sortir de sa stupéfaction, il me dit en se frappant les mains l'une contre l'autre : — « Le duc est à Castello ! » — Et là-dessus il me tourna les épaules et partit. — Ne pouvant savoir ni imaginer ce que signifiait la conduite de cet animal, je courus sur-le-champ à Castello. J'entrai dans le jardin : le duc y était, je le reconnus de loin. Dès qu'il m'aperçut, il fit un geste de surprise et me dit de me retirer.

Moi, qui me flattais que Son Excellence me verrait avec plus de plaisir qu'auparavant, je fus vivement blessé de ces bizarres procédés. — Je retournai très-chagrin à Florence, où je m'occupai sans relâche à terminer ma statue. — Dans l'impossibilité où j'étais d'assigner une cause à cette étrange réception, je me misa observer la manière dont m'accueillaient le signor Sforza et les autres intimes du duc. Je ne pus même m'empêcher de demander au signor Sforza ce que tout cela voulait dire. Il se contenta de me répondre en souriant : — « Benvenuto, appliquez-vous à être honnête homme et ne vous inquiétez de rien. » — Peu de jours après, on me fournit l'occasion de parler au duc. Il m'adressa quelques compliments assez louches, puis me questionna sur ce qui se faisait à Rome. Je soutins la conversation de mon mieux, et je lui parlai du buste de Bindo Altoviti et de ce qui s'en était suivi. M'étant aperçu qu'il m'écoutait avec beaucoup d'attention, je lui contai également tout ce qui s'était passé entre Michel-Ange et moi. Il en éprouva quelque dépit, mais il rit à gorge déployée lorsque je lui rapportai les paroles d'Urbino: — « Tant pis pour Michel-Ange ! » — s'écria-t-il ensuite. Là-dessus je le quittai.

A coup sûr, le majordome Pierfrancesco m'avait secrètement desservi auprès du duc ; mais ses menées n'obtinrent point de succès, car Dieu, qui aime la vérité, me protégea comme il l'a fait jusqu'à ce jour dans tous les dangers que j'ai courus. J'espère qu'il continuera de me prêter son appui jusqu'à la fin de ma vie agitée. Appuyé sur lui, je marche courageusement en avant, sans me laisser épouvanter par la fureur du destin ou de ma cruelle étoile ; mon unique souci est de me maintenir en grâce auprès de Dieu.

Maintenant, bon lecteur, écoute le récit d'un terrible événement. Je mettais tout le soin et toute la célérité possibles à terminer ma statue. — Le soir, j'allais dans le gardemeuble du duc aider les orfèvres que Son Excellence employait, car la plupart de leurs ouvrages s'exécutaient

d'après mes dessins. Je m'y rendais quelquefois dans la journée, car j'avais remarqué que le duc prenait beaucoup de plaisir à voir travailler les ouvriers et à converser avec moi. Un jour entre autres, le duc y vint suivant son habitude, et cette fois-là d'autant plus volontiers qu'il avait appris que je m'y trouvais. Dès qu'il fut arrivé, il se mit à me parler d'une foule de choses intéressantes. De mon côté, je sus si bien animer la conversation, qu'il se montra d'une gaieté que je ne lui avais encore jamais soupçonnée. Sur ces entrefaites, un de ses secrétaires entra et lui parla à l'oreille, probablement de quelque affaire fort importante, car Son Excellence se leva sur-le-champ et passa avec lui dans une autre salle. — Un instant auparavant, la duchesse avait envoyé voir ce que faisait Son Excellence. Le page lui apprit que le duc causait et riait avec moi, et qu'il était de la meilleure humeur du monde. Elle accourut aussitôt dans le garde-meuble, mais elle n'y trouva plus le duc. Elle s'assit alors près de nous, nous regarda travailler pendant quelque temps, puis se tourna gracieusement vers moi et me montra un collier de grosses perles, vraiment très-rares, en me demandant ce que j'en pensais. Je lui dis qu'il était fort beau. — « Je veux, reprit-elle, que le duc me l'achète : ainsi, Benvenuto mio, vante-le-lui autant que possible. » — A ces mots, je voulus être franc, et je dis à la duchesse avec tout le respect imaginable : — « Signora mia, je croyais qu'il appartenait à Votre Excellence. Maintenant que je sais qu'il en est autrement, je suis forcé de vous révéler de ces choses que les lois de la bienséance m'avaient commandé de vous taire. Je dirai donc que l'expérience que m'a donnée ma profession me montre dans ces perles de si nombreux défauts, que je ne conseillerai jamais à Votre Excellence de les acheter. » — « Le marchand, répliqua-t-elle, me le cède pour six mille écus ; elles en vaudraient plus de douze mille, si elles n'avaient point ces petits défauts. » — « Quand même ce collier serait parfait, lui répondis-je, je n'engagerais jamais personne à le payer cinq mille écus; caries perles ne sont pas des pierres fines; ces perles ne

sont que des os de poisson qui s'usent au bout d'un certain temps. Les diamants, les rubis, les émeraudes et les saphirs au contraire ne vieillissent jamais, voilà les quatre véritables pierres fines. C'est là ce qu'il faut acheter. » — La duchesse me dit alors, non sans quelque dépit : — « J'ai envie de ces perles, et je te prie de les porter au duc et de les lui vanter autant que tu pourras, et, s'il est nécessaire que tu fasses quelques petits mensonges, ne les épargne pas pour me rendre service, tu t'en trouveras bien. » — J'ai toujours eu la vérité en amour et le mensonge en haine, mais force me fut d'accepter cette mission pour ne point perdre les bonnes grâces d'une si grande princesse. — Je pris donc ces maudites perles, bien à contre-cœur, et j'entrai dans la salle où le duc s'était retiré. Dès qu'il m'aperçut, il me dit : — « Quel sujet t'amène ici, Benvenuto? » — « Signor, répondis-je en lui présentant les perles, je viens vous montrer un magnifique collier vraiment digne de Votre Excellence. Je ne crois pas qu'on puisse jamais rassembler quatre-vingts perles qui produisent plus d'effet; ainsi, achetez-les, signor, car elles sont admirables. » — «Je n'en veux pas, s'écria le duc aussitôt, elles sont loin d'être aussi belles que tu le prétends ; je les ai vues, elles ne me plaisent pas. » — « Pardonnez-moi, signor, repris-je alors ; ces perles surpassent toutes celles qui furent jamais employées à former un collier. » — La duchesse s'était levée et placée derrière une porte d'où elle entendait tout ce que je disais. — Lorsque j'eus insisté mille fois plus que je ne l'indique ici, le duc me dit avec douceur : — « Benvenuto, je sais que tu es un excellent connaisseur; si ces perles étaient aussi rares que tu l'affirmes, je n'hésiterais pas à les acheter pour plaire à la duchesse, et en outre parce que j'en ai besoin pour mes fils et mes filles. » — Comme j'avais tant fait que de commencer à débiter ce mensonge, je m'engageai dans cette voie avec encore plus d'audace, en ayant soin de donner à mes assertions le plus de vraisemblance possible, afin que te duc y ajoutât foi et dans l'espoir que la duchesse me protégerait en temps et lieu. Elle m'avait averti que j'aurais

deux cents ducats si le marché se concluait; mais j'étais résolu à ne pas accepter un sou, pour ne point autoriser le duc à penser que j'avais agi par cupidité. — « Je sais que tu t'y connais parfaitement, me répéta-t-il du ton le plus affable ; il faut donc que tu me dises la vérité, si tu es honnête homme, ainsi que je l'ai toujours pensé. » — A ces mots je rougis et mes yeux s'humectèrent de larmes. — « Signor mio, m'écriai-je, si je dis la vérité à Votre Excellence, la duchesse me vouera une haine mortelle, et je serai forcé de quitter Florence et d'abandonner mon Persée que j'ai promis à cette noble école. Mes ennemis ne manqueront pas de me bafouer. Je me recommande donc à Votre Excellence. » — Le duc ayant alors reconnu que j'avais été contraint de parler comme je l'avais fait, me répondit : — « Si tu as confiance en moi, ne crains rien au monde. » — « Hélas ! signor mio, lui répliquai-je, comment sera-t-il possible que la duchesse ne le sache point ?» — Aussitôt le duc me dit en levant solennellement la main : « Tu peux compter que le secret sera aussi bien gardé que s'il était renfermé dans une cassette de diamant. » — Fort de cette promesse, je lui confessai de suite tout ce que je pensais de ces perles, et je lui déclarai qu'elles ne valaient guère plus de deux mille écus. La duchesse, ne nous entendant plus parler, car nous avions baissé la voix autant que possible, entra en disant : — « Signor mio, je supplie Votre Excellence de m'acheter ce collier, j'en ai la plus grande envie, et votre Benvenuto m'a assuré qu'il n'en avait jamais vu de plus beau. » — « Je ne veux pas l'acheter,» répondit le duc. — « Et pourquoi Votre Excellence se refuse-t-elle à me faire ce plaisir? » — « Parce qu'il ne me convient pas de jeter l'argent au vent. » — « Comment, jeter l'argent au vent! reprit la duchesse; mais votre Benvenuto, en qui vous avez à bon droit tant de confiance, m'a dit qu'il était de trois mille écus trop bon marché. » — « Signora, répliqua le duc, mon Benvenuto m'a dit à moi que, si je l'achetais, ce serait autant d'argent perdu. En effet, ces perles ne sont ni rondes ni pareilles, il y en a

même beaucoup de vieilles; pour vous en convaincre, voyez celle-ci, voyez celle-là, regardez cette autre. Bref, ce n'est pas ce qu'il me faut. » — A ces mots, la duchesse me lança un regard terrible et se retira en me faisant avec la tête un geste menaçant.

Je fus grandement tenté de m'en aller à la grâce de Dieu et de quitter l'Italie; mais, comme mon Persée était presque terminé, je ne voulus pas m'exposer à le perdre. — Que l'on juge de la cruelle position où je me trouvais I Le duc avait ordonné devant moi à ses huissiers de me laisser toujours pénétrer jusqu'à lui dans ses appartements; et, d'un autre côté, la duchesse leur avait enjoint de me renvoyer chaque fois que je me présenterais au palais. Aussi, dès que j'arrivais, ils quittaient les portes confiées à leur garde et m'éconduisaient en tâchant que le duc ne s'aperçût de rien; car, lorsqu'il me voyait avant ces misérables, il m'appelait ou me faisait signe d'entrer.

La duchesse envoya chercher le courtier Bernardone. Bien qu'elle se fût plainte énergiquement à moi-même de la bassesse et de la scélératesse de cet homme, elle lui recommanda de mener à fin l'affaire des perles. — « Fiezvous à moi, signora mia, » — lui dit ce ribaud, et il se rendit chez le duc avec le collier en main. Dès que le duc le vit, il lui enjoignit de se retirer. Alors ce mauvais drôle, avec sa vilaine voix, qui sortait de son gros nez d'âne, se mit à dire : — « Ah! signor mio, achetez ce collier pour cette pauvre signora qui en meurt d'envie. » — Il ajouta une foule de sots propos et finit par fatiguer le duc qui lui dit : — « Allons, va-t'en, ou bien fais le bouffi. » — L'infâme gredin n'eut garde d'hésiter, car il savait que si, en se gonflant les joues et en chantant La Bella Franceschina, il pouvait déterminer le duc à conclure le marché, il y gagnerait les bonnes grâces de la duchesse et en outre un courtage de quelques centaines d'écus. Il se gonfla donc les joues, et le duc lui appliqua sur son vilain moufle quelques bons soufflets un peu plus rudes que de coutume, afin qu'il décampât. Ces vigoureuses gourmades rendirent écarlates

les grosses joues de Bernardone et lui tirèrent les larmes des yeux, mais cela ne l'empêcha pas de s'écrier : — « Vous le voyez, signor ! votre fidèle serviteur ne recule devant rien, et s'estime heureux de tout souffrir, pourvu que cette pauvre duchesse soit contente. » — Alors le duc, pour se débarrasser de ce gueux fieffé ou pour le récompenser de ses soufflets, ou par amour de la duchesse, à laquelle il chercha toujours à complaire, lui dit : — « Que le diable t'emporte! va-t'en et achète le collier; je consens à tout ce que désire la duchesse. » — La mauvaise fortune s'acharnat-elle jamais avec plus de rage à persécuter un pauvre homme? Favorisa-t-elle jamais d'une manière plus honteuse un infâme misérable? — Je perdis les bonnes grâces de la duchesse, qui contribua grandement à m'enlever celles du duc. Le Bernardone, au contraire, gagna un énorme courtage et les faveurs de Leurs Excellences. — Il ne suffit donc pas d'être homme de bien et de talent !

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