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CHAPITRE II

Les portes de Florence. — Cellini, ingénieur. — Le capitaine lombard. — La chimère. — Restauration de figurines antiques. — La duchesse Leonora. — Vexations. — Les fils du duc. — Le piédestal du Persée. — Les quatre pets de Bernardino. — Quatrain. — Exposition du Persée. — Immense succès.

Vers cette époque commença la guerre de Sienne. Le duc, voulant fortifier Florence, distribua les portes de la ville entre ses sculpteurs et ses architectes. Je fus chargé de la porte al Prato et de la petite porte d'Arno qui conduit aux moulins. La porte de San-Friano échut au chevalier Bandinelli; celle de San-Pier-Gattolini, à Pasqualino d'Ancona ; celle de San-Giorgio, au sculpteur en bois Giuliano, fils de Baccio d'Agnolo; celle de San-Niccolô, au Particino également sculpteur en bois. Francesco de San-Gallo, sculpteur surnommé le Margolla, eut la porte alla Croce, et Giovanbattista Tasso, la porte Pinti. Enfin, les autres bastions et les autres portes furent confiés à différents ingénieurs dont j'ai oublié les noms, ce qui est peu important.

Le duc, qui était un homme vraiment capable, fit luimême le tour de la ville. Quand il eut tout bien examiné, il s'adjoignit le payeur Lattanzio Gorini, qui s'occupait un peu d'architecture militaire, et il le chargea de dessiner les plans qu'il avait imaginés pour fortifier les portes. Chacun de nous reçut donc le dessin de sa porte. Celui qui me fut remis m'ayant paru très-défectueux, je courus aussitôt chez

Son Excellence pour lui montrer par où il péchait. Mais à peine eus-je commencé à parler, que le duc, furieux, me dit : — « Benvenuto, quand il s'agira de statues, je t'accorderai que tu t'y entends parfaitement, mais ici je veux que tu me cèdes, conforme-toi donc au dessin que je t'ai donné. » — A cette sèche admonition je répondis le plus modestement possible : — «Signore mio, Votre Excellence n'a pas été sans m'apprendre bien des choses dans le bel art de faire les statues, car nous avons eu ensemble de fréquentes conférences sur ce sujet. Je supplie Votre Excellence de me permettre de lui parler aussi des fortifications de la ville, ce qui est une affaire autrement importante qu'une statue. En conversant avec Votre Excellence, je comprendrai bien mieux la manière dont je dois la servir. » — Grâce à ces paroles adroites, le duc se laissa aller à discuter tranquillement avec moi. Par des raisonnements aussi clairs que solides, je lui démontrai que son projet était vicieux. — « Eh bien, me dit-il, fais-moi un dessin, et je verrai s'il me convient.» — J'exécutai pour mes deux portes deux dessins suivant les véritables règles de l'art. Je les présentai à Son Excellence, qui, reconnaissant alors que j'avais raison, me dit d'un ton affable : — « Va et fais comme bon te semblera, j'y consens. » — Je me mis aussitôt à l'œuvre avec ardeur.

Le capitaine de garde à la porte al Prato était un Lombard à la mine terrible, aux formes robustes, au langage grossier, et dont la présomption n'était égalée que par son ignorance. Cet homme commença par me demander ce que je voulais faire. — Je lui montrai obligeamment mes dessins, et je me donnai beaucoup de peine pour lui expliquer la méthode que je voulais suivre. — Ce stupide animal secouait la tête, se démenait de côté et d'autre, se balançait tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre, et ne cessait de répéter, en tortillant ses énormes moustaches et en tirant sur ses yeux le pli de sa barrette : — « Mais, peste du diable ! je n'y entends rien à ton affaire. » — Fatigué à la fin desimportunités de cet imbécile, je lui dis : — « Eh bien, moi je m'y

entends, laissez-moi donc faire. » — En même temps je lui tournai les épaules. Alors il se mit à me menacer de la tête et dressa en l'air la pointe de son épée en appuyant la main gauche sur le pommeau. — « Holà ! maestro, me cria-t-il, tu veux donc que je te tire du sang? » — Il m'avait tellement exaspéré que je lui répliquai d'un ton furieux : — «J'aurai moins de peine à t'en tirer qu'à construire le bastion de cette porte. » — Aussitôt nous mîmes tous deux l'épée à la main, mais une foule de braves gens tant Florentins qu'étrangers se jetèrent entre nous et nous empêchèrent de dégainer. La plupart donnèrent tort à mon adversaire et lui dirent que j'étais homme à lui tenir tête, et que, si le duc connaissait sa conduite, il lui en arriverait malheur. Sur ce, il s'en alla à ses affaires, et je commençai mon bastion.

Dès que j'eus mis cet ouvrage en train, je me rendis à la petite porte d'Arno, où je trouvai un capitaine de Cesena, le plus galant homme que j'aie jamais connu. Il avait toute la gentillesse d'une jeune fille, mais dans l'occasion c'était le soldat le plus brave et le plus audacieux du monde. 11 m'observait avec une telle attention que parfois il m'intimidait. Ayant remarqué qu'il avait envie de s'instruire, je m'empressai de lui fournir tous les renseignements qu'il pouvait désirer. En un mot, nous échangeâmes toutes les politesses imaginables. Aussi exécutai-je ce bastion beaucoup mieux que l'autre.

Mes constructions étaient presque terminées, lorsque les partisans de Piero Strozzi firent dans le territoire de Prato une incursion qui épouvanta les habitants au point qu'ils abandonnèrent en masse le pays, et se dirigèrent vers la ville avec tous leurs chariots chargés de leurs effets. Ces voitures étaient si nombreuses qu'elles s'embarrassaient mutuellement. Lorsque je vis ce désordre, je dis aux gardes de veiller à ce qu'il n'arrivât pas une aventure semblable à celle de la porte de Turin, car il y avait à craindre que, si l'on avait besoin de se servir de la herse, elle ne restât suspendue sur une voiture, et ne pût par conséquent remplir

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son office. Ce butor de capitaine, ayant entendu cette recommandation, m'assaillit d'injures que je lui rendis à beauxdeniers comptants, de sorte que les choses prirent une tournure encore plus sérieuse que la première fois, mais on nous sépara derechef. — Lorsque j'eus achevé mes bastions, je touchai quelques ducats auxquels je ne m'attendais pas, et qui m'aidèrent à finir mon Persée.

Vers cette époque,, on trouva près d'Arezzodes antiquités parmi lesquelles étaient la Chimère de bronze que l'on voit dans une des chambres voisines de la grande salle du palais, et une quantité de statuettes également en bronze, couvertes de terre et de rouille. Les unes étaient privées de la tête, les autres des mains ou des pieds. — Le duc s'amusait à les nettoyer lui-même à l'aide de petits ciseaux d'orfèvre. Un jour que j'étais en train de parler avec lui, il me donna un petit marteau pour frapper les ciseaux qu'il tenait, et débarrasser ainsi les figures de la terre et de la rouille dont elles étaient chargées. — Après avoir consacré plusieurs soirées à cette occupation, le duc m'employa à refaire les membres qui leur manquaient. Il prenait un tel plaisir à ces bagatelles, qu'il me forçait d'y travailler même pendant la journée ; il m'envoyait même chercher, si je tardais à me rendre près de lui. Plusieurs fois je lui déclarai que si je négligeais ainsi mon Persée, cela entraînerait de fâcheuses conséquences. — « Ce que je redoute le plus, lui dis-je, c'est que le temps si long que réclame ma statue ne finisse par ennuyer Votre Excellence (cette prévision se réalisa). Ensuite j'ai plusieurs ouvriers qui, lorsque je suis absent, gâtent mon ouvrage et travaillent aussi peu que possible. » — Ces raisons déterminèrent le duc à me permettre de n'aller chez lui qu'après le coucher du soleil. — Je m'étais concilié ses bonnes grâces, au point que chaque soir il redoublait de caresses lorsque j'arrivais.

A cette époque, on construisait les salles neuves qui sont du côté des Lions. Le duc, afin de pouvoir se tenir à l'écart quand bon lui semblerait, s'était fait arranger, dans ces nouvelles bâtisses, un petit cabinet. Il m'avait recommandé

de m'y rendre secrètement par son garde-meuble et certains corridors dérobés. Mais, au bout de quelques jours, la duchesse me priva de cette faveur en faisant fermer tous ces passages : de sorte que, chaque fois que j'allais au palais, j'étais obligé de perdre beaucoup de temps, car la duchesse, pour satisfaire à ses besoins, se tenait dans les cabinets que je devais traverser, et comme elle était fort indisposée, je ne me présentais jamais sans la gêner. Or, soit pour ce motif, soit pour tout autre, elle m'avait pris tellement en aversion qu'elle ne pouvait souffrir ma vue sous aucun prétexte. Malgré tous ces déboires, je continuai patiemment d'aller au palais. — Le duc avait donné des ordres si exprès, que l'on m'ouvrait dès que je frappais, et qu'on me laissait entrer partout sans souffler mot : aussi, parfois advint-il qu'en pénétrant ainsi à l'improviste dans les pièces secrètes, je surpris la duchesse en train de satisfaire à ses nécessités. Alors, elle se mettait contre moi dans de telles rages, que j'en étais épouvanté. Elle ne manquait jamais de me dire : — « Ah çà, quand auras-tu donc fini de rapiécer ces petites figurines? Sais-tu que tes allées et venues m'ennuient par trop à la fin ?» — « Signora, mon illustre maîtresse, lui répondais-je d'un ton humble, mon unique désir est de vous servir avec la fidélité et l'obéissance la plus parfaite. Comme l'ouvrage dont le duc m'a chargé exige plusieurs mois, que Votre Excellence me dise qu'elle ne veut plus que je vienne ici, et jamais je n'y reparaîtrai; le duc m'appellerait-il luimême, je prétendrais que je suis malade, et rien ne serait capable de me décider à bouger. » — A ces mots, la duchesse s'écriait: — «Je ne désire pas que tu ne reviennes plus et que tu désobéisses au duc, seulement il me semble que ton travail est sans fin. » — Soit que le duc eût été instruit de ce qui venait de se passer, soit pour toute autre chose, il recommença à m'envoyer chercher dès que la nuit approchait. Son messager ne manquait jamais de me répéter : — « N'oublie pas de venir, car le duc t'attend. » — Plusieurs soirées encore ne m'amenèrent qu'une série de nouveaux désagréments. Une fois, entre autres, au moment où

j'entrais, le duc, qui probablement causait avec la duchesse de choses fort secrètes, m'interpella avec tant de fureur, que j'en fus effrayé. Bientôt, à la vérité, lorsqu'il vit que je voulais partir, il me dit : — « Entre, Benvenuto mio, et va à ta besogne, je ne tarderai pas à te rejoindre. » — Alors, le signor don Garzia, qui était un tout petit enfant, me prit par ma cape et se mit à me faire de si charmantes agaceries que le duc s'écria : — « C'est vraiment étonnant quelle amitié mes fils ont pour toi ! »

Pendant que je travaillais à ces bagatelles, le prince don Francesco, don Giovanni, don Ernando et don Garzia, restaient toute la soirée autour de moi, et s'amusaient à me taquiner en cachette du duc. Je finis par les prier en grâce de se tenir tranquilles. — « Nous ne le pouvons pas, » me répondirent-ils. — « Et bien alors, continuez donc, leur disje, on ne saurait exiger l'impossible. » — Le duc et la duchesse se divertirent beaucoup de cette petite scène.

Lorsque j'eus achevé les quatre figurines de bronze qui ornent le piédestal de ma statue, et qui représentent Jupiter, Mercure, Minerve et Danaé avec le jeune Persée assis à ses pieds, je les fis porter, un soir, dans la salle où je travaillais. Je les rangeai à la suite l'une de l'autre, et j'eus soin de les placer un peu plus haut que l'œil du spectateur, de sorte qu'elles produisaient un effet superbe. Le duc, en ayant été averti, vint plus tôt que d'ordinaire. Comme la personne qui était allée le chercher avait vanté mes statuettes outre mesure (car elle avait affirmé qu'elles étaient mieux que l'antique), le duc arriva de bonne humeur, en causant avec la duchesse de mes ouvrages. Je me levai immédiatement, et je m'avançai à leur rencontre. — Le duc, avec une grâce vraiment royale, me présenta une poire d'une grosseur et d'une beauté extraordinaires, en me disant : — « Tiens, Benvenuto mio, plante cette poire dans le jardin de ta maison. » — « Ah ! signor mio, m'écriai-je, est-ce sérieusement que Votre Excellence me dit de planter cette poire dans le jardin de ma maison?» — « Oui, me répéta-t-il, dans le jardin de la maison qui t'appartient; me

comprends-tu?» — Alors, j'adressai au duc et à la duchesse lesremercîmentsles plus vifs et les plus respectueux que je pus trouver. Leurs Excellences s'assirent ensuite vis-à-vis de mesfigurines qui, pendant plusse deux heures, furent le sujet de leur conversation. — La duchesse éprouva un tel désir de les avoir en sa possession, qu'elle me dit : — « Je n'entends pas que ces belles figurines aillent se perdre sur le piédestal qui est là en bas sur la place : elles courraient risque d'y être gâtées. Je veux que tu les mettes dans un de mes appartements, où elles seront conservéesavec tout l'honneur que mérite leur rare beauté. » — J'opposai à ce projet une foule d'arguments, mais je reconnus que la duchesse était décidée à ne pas me laisser placer mes figurines sur le piédestal où elles se trouvent actuellement. J'attendis donc au lendemain. M'étant alors rendu au palais vers la vingtdeuxième heure, et ayant vu que le duc et la duchesse étaient allés se promener à cheval, je me fis apporter mes statuettes sur mon piédestal qui était tout prêt, et je les y scellai avec du plomb, comme elles devaient l'être. Quand la duchesse le sut, elle entra dans une telle fureur, que les choses auraient fort mal tourné, si le duc n'eût pris chaudement ma défense. — Après cette dernière affaire et celle du collier de perles, la duchesse manœuvra si bien contre moi que le duc cessa de prendre plaisir à me voir travailler, et que j'éprouvai les mêmes difficultés qu'auparavant pour pénétrer dans le palais.

Je consacrai de nouveau tous mes soins à mon Persée, que j'avais fait transporter dans la loggia de la place, et je le poussai vers son achèvement, malgré toutes les difficultés que j'ai déjà énumérées, c'est-à-dire le manque d'argent et mille accidents dont la moitié aurait suffi pour décourager l'homme le plus intrépide.

Un matin que j'avais assisté à la messe à San-Piero-Scheraggio, Bernardone, ce courtier, ce mauvais orfèvre que le duc avait daigné nommer fournisseur de la Monnaie, vint à sortir de l'église en passant devant moi. A peine ce sale goret avait-il franchi le seuil du temple, qu'il lâcha quatre

pets que l'on dut entendre de San-Miniato. — c Ah ! pourceau ! m'écriai-je, manant ! bourrique ! c'est donc là le seul bruit que ton talent sache faire ?» — Et, en même temps, je sautai sur un bâton, mais il se réfugia en toute hâte dans la Monnaie. Je le guettai, caché derrière la porte de ma maison, et je postai dans la rue un petit apprenti à qui j'avais recommandé de m'avertir aussitôt que ce dégoûtant animal sortirait de la Monnaie. Après avoir longtemps attendu, je m'ennuyai ; ma colère se dissipa, et je réfléchis que, les coups ne pouvant se mesurer, il valait mieux, pour éviter de fâcheux résultats, avoir recours à une vengeance d'un autre genre. — Comme cela s'était passé un ou deux jours avant la fêté de saint Jean, notre patron, je profitai de cette solennité pour composer et afficher au coin de l'église, à l'endroit où chacun faisait ses excréments, les quatre vers suivants :

Qui giace Bernardone, asin, porcaccio, Spia, ladro, sensal, sopra cui pose Pandora i maggior mali, e poi fraspose Di lui quel pecoron mastro Buaccio.

L'aventure et le quatrain pénétrèrent au palais et divertirent beaucoup le duc et la duchesse. Quantité de gens s'étaient arrêtés devant mon placard avant que Bernardone n'eût eu l'éveil, et ils en riaient à gorge déployée. Comme ils regardaient du côté de la Monnaie pour voir Bernardone, son fils, maestro Baccio, aperçut mes vers. Il courut, furieux, les déchirer, et se mordit les doigts, en faisant toutes sortes de menaces et de bravades avec sa vilaine voix nasillarde.

Le duc, ayant appris que mon Persée pouvait passer pour fini, vint un jour le voir. Après avoir clairement témoigné combien il en était satisfait, il dit en se tournant vers les seigneurs qui l'accompagnaient : — « Cet ouvrage me semble très-beau, mais il faut aussi qu'il plaise à la multitude : ainsi donc, Benvenuto mio, avant de lui donner le dernier coup de lime, je voudrais que, par amour de moi,

tu le découvrisses un peu du côté de la place, pendant une demi-journée, afin que nous sachions ce que la foule en pense. Il est certain que, dans cet espace resserré, il produira un effet tout différent de celui qu'il fera lorsqu'il se trouvera exposé en plein air. » — « Sachez, signor mio, répondis-je, que, dans ce dernier cas, il paraîtra de moitié plus beau. Comment ! Votre Excellence ne se souvient-elle pas de l'avoir vu dans le jardin de ma maison qui était si spacieux? Le Bandinelli est venu le voir du jardin degT Innocenti, et, malgré son malicieux et exécrable caractère, il a été forcé d'en parler avec éloges, lui qui, jamais de sa vie, ne dit du bien de personne. Je m'aperçois que Votre Excellence lui prête trop l'oreille. » — A ces mots, le duc montra un peu de dépit, cependant il me dit avec douceur: — « Eh bien, Benvenuto mio, fais-le seulement pour me plaire. » — Lorsqu'il fut parti, j'ordonnai donc de découvrir ma statue ; mais, comme elle manquait d'un peu d'or, de vernis et de diverses petites choses nécessaires à son achèvement, je ne pouvais m'empêcher de murmurer et de charger d'imprécations le jour maudit où j'étais revenu à Florence. — En effet, je voyais clairement combien j'avais perdu en quittant la France, et j'en étais encore à soupçonner ce que je pouvais espérer du duc ; car, depuis le commencement jusqu'à la fin, tout ce que j'avais fait avait tourné contre moi.

Le lendemain donc, quoi qu'il m'en coûtât, je découvris mon Persée. Cependant, dès qu'on le vit, il s'éleva en sa faveur, grâce à Dieu, un tel concert de louanges, que cela me consola un peu. La foule se pressa aux côtés de la porte que j'avais garnie d'une tenture, et le jour même où je la laissai ouverte pendant quelques heures, on y attacha plus de vingt sonnets qui tous renfermaient les plus grands éloges. Lorsque j'eus de nouveau caché ma statue aux regards du public, il ne se passa pas de jour sans que les doctes professeurs des écoles de Pise et les étudiants qui étaient alors en vacances y affichassent quantité de sonnets et de vers grecs et latins. — Mais ce qui me flatta le plus et

me donna lieu d'espérer que le duc me rendrait plus de justice, fut de voir les gens de l'art, c'est-à-dire les peintres et les sculpteurs, lutter entre eux à qui me vanterait le plus. J'étais vraiment fier des éloges du vaillant peintre Jacopo de Pontormo, et encore plus de ceux du Bronzino, son illustre disciple. Ce dernier non-seulement fit afficher plusieurs sonnets, -mais encore chargea son neveu Sandrino de m'en présenter quelques-uns, qui, dans un style admirable, disaient tant de bien de mon Persée que je me trouvai un peu dédommagé de mes déboires. — Dès que j'eus recouvert ma statue, je travaillai activement à la finir.

L'extrême faveur avec laquelle m'avait traité notre illustre école, qui cependant n'avait fait qu'apercevoir mon ouvrage, n'empêcha pas le duc de dire : — « Je suis charmé que Benvenuto ait eu cette petite satisfaction, qui l'excitera à terminer avec plus de soin et de célérité sa statue ; mais qu'il se garde de penser qu'elle obtiendra le même succès lorsqu'elle sera tout à fait découverte et qu'on pourra l'examiner de tous côtés. On ne laissera alors échapper aucune des fautes et même on saura lui en trouver plus qu'elle n'en a. Ainsi, que Benvenuto fasse provision de patience. » — Le duc répétait là ce qu'il avait entendu dire par le Bandinelli, qui, à l'appui de ses assertions, mit en avant les ouvrages d'Andréa del Verocchio, l'auteur de ce beau Christ et de ce Saint-Thomas en bronze qui ornent la façade d'Orsanmichele. Bandinelli lui cita encore beaucoup d'autres statues et même l'admirable David du divin Michel- Ange, qu'il accusa de n'être beau que de face. 11 parla ensuite de son groupe d'Hercule et Cacus, en maudissant les gens qui l'avaient couvert de sonnets honteux pour lui. — Le duc, dont la confiance en Bandinelli était extrême, l'avait encouragé à parler ainsi et il pensait que les choses tourneraient comme le prétendait ce lâche envieux, qui ne cessait de baver des méchancetés. — En outre, ce gueux de Bernardino le courtier, se trouvant un jour avec le duc, lui dit, pour appuyer les paroles du Bandinelli : — « Sachez, signor, que les grandes figures sont bien autrement difficiles

que les petites. Je n'entends pas dire par là que Benvenuto sache très-bien faire ces dernières, mais vous verrez que la grande ne réussira pas. » — A ces odieux propos Bernardino en ajouta encore beaucoup d'autres auxquels il mêla une montagne de mensonges, en vil mouchard qu'il était.

Enfin, grâce à Dieu, mon glorieux et immortel Seigneur, je terminai complètement ma statue, et, un jeudi matin, je la livrai définitivement aux regards du public. Il n'était pas encore grand jour que déjà un nombre incroyable de curieux s'étaient rassemblés autour du Persée, qu'ils louaient d'une voix unanime et à qui mieux mieux. — Le duc, à moitié caché derrière une fenêtre basse, placée au-dessus de la porte du palais, entendait tout ce qui se disait. Après avoir écouté pendant quelques heures, il se retira si fier et si content qu'il dit à messer Sforza : — « Va trouver Benvenuto et assure-le de ma part qu'il m'a satisfait beaucoup plus que je ne l'espérais. Tu ajouteras que, moi, je lui réserve une récompense qui l'émerveillera; qu'ainsi il peut avoir l'esprit tranquille. » — Messer Sforza s'acquitta aussitôt de ce glorieux message, qui ranima toute mon ardeur : aussi passai-je joyeusement cette journée, pendant laquelle chacun me montrait comme un prodige.

Parmi mes admirateurs il se trouvait deux gentilshommes que le vice-roi de Sicile avait envoyés auprès de notre duc pour régler quelques affaires. Je fus signalé à leur attention au moment où je traversais la place. Ils coururent aussitôt vers moi et m'abordèrent, labarette en main et en me débitant une harangue trop flatteuse même pour un pape. J'eus beau redoubler de modestie, ils continuèrent à m'accabler tellement de compliments, que je finis par les supplier en grâce de s'éloigner avec moi de la place, car le peuple commençait à me regarder avec plus de curiosité que mon Persée. Au milieu de toutes leurs cérémonies, ils osèrent me proposer de les suivre en Sicile. Ils me dirent que j'aurais lieu d'être content de leurs conditions, et qu'ils avaient déjà enrichi Fra Giovanagnolo, de l'ordre des Servites, qui pourtant ne leur avait fait qu'une fontaine ornée de figures,

assurément moins belle que mon Persée. — Je les arrêtai en leur disant : — « Je suis très-étonné qu'au sein de ma patrie, cette école de tous les talents, vous me proposiez de quitter le service du plus ardent protecteur des arts qui ait jamais existé. Si je me laissais guider par l'amour du gain, je serais resté en France à la cour du grand roi François Ior, qui me donnait un traitement de mille écus d'or et de plus me payait la façon de tous mes ouvrages, en sorte que je gagnais plus de quatre mille écus par an. Or sachez que j'ai laissé à Paris les fruits de plus de quatre années de travaux. »

Après avoir ainsi coupé court à leurs instances, je les remerciai des louanges excessives qu'ils m'avaient prodiguées ; j'ajoutai qu'un artiste ne pouvait ambitionner une plus glorieuse récompense, et qu'ils avaient tellement augmenté mon désir de bien faire, que j'espérais montrer avant peu d'années un ouvrage qui plairait encore plus que le Persée à l'admirable école florentine. — Mes deux gentilshommes auraient bien voulu renouer le fil de leurs compliments, mais avec un coup de barette et une profonde révérence, je leur dis adieu.

Deux jours après, ayant vu que les éloges allaient toujours en croissant, je me décidai à me présenter chez le duc. — « Benvenuto mio, me dit-il avec une gracieuseté infinie, je suis content de toi ; mais à mon tour je m'engage à te satisfaire de façon à t'émerveiller : je veux même que la journée de demain ne se passe point sans cela. » — A ces magnifiques promesses, je tournai toutes les facultés de mon âme vers Dieu, et je lui adressai de vives et sincères actions de grâce. En même temps je m'approchai du duc, je baisai le pan de son habit, et je lui dis avec des larmes de joie dans les yeux : — « O mon illustre seigneur! généreux protecteur des arts et des artistes, je supplie Votre Excellence illustrissime de m'accorder avant tout huit jours, que je consacrerai à remercier Dieu, car c'est lui qui m'a soutenu dans mes rudes travaux. Reconnaissant de cette miraculeuse protection, je veux, par un pèlerinage

de huit jours, témoigner ma gratitude à ce Dieu immortel qui n'abandonne jamais ceux qui l'implorent avec ferveur.»

— Le duc me demanda alors où j'avais l'intention d'aller.

— « Je partirai demain matin, lui répondis-je, et j'irai à Vallombrosa, puis à Camaldoli et à l'Ermo, d'où je me rendrai à Bagno-di-Santa-Maria, et peut-être à Sestile, car j'ai appris qu'il y a là de belles antiquités. Je reviendrai ensuite joyeusement par San-Francesco-della-Vernia reprendre le service de Votre Excellence. » — « Eh bien! va, j'y consens, me dit le duc d'un ton de bonne humeur ; mais auparavant, adresse-moi un placet, et fie-toi à moi pour le reste. » — J'écrivis aussitôt quatre lignes, et je les donnai à messer Sforza qui les remit au duc. Son Excellence, après les avoir lues, les rendit à messer Sforza en lui disant : — « Aie soin de me les mettre chaque jour sous les yeux, car si Benvenuto revenait sans que j'eusse expédié son affaire, je crois qu'il me tuerait. » — C'est en plaisantant ainsi que le duc recommanda qu'on me rappelât à son souvenir. Ses propres paroles me furent rapportées le soir même par messer Sforza, qui, surpris de la grande faveur que me témoignait le duc, me dit en riant : — « Va, Benvenuto, mais reviens promptement; car, je t'en avertis, je suis jaloux de toi. »

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