CE ÇAPITOLO EST ADRESSE A LUC A MARTINI
« Pour connaître de Dieu la puissance, et savoir jusqu'à » quel point l'homme lui ressemble, il faut avoir été pri- » sonnier comme moi,
» Rongé de soucis, chargé de famille, accablé par la » maladie, exténué par un long voyage.
» Si tu veux pouvoir faire quelque chose de grand, sois
» donc arrêté injustement, reste longtemps en prison, aban- » donné de tous.
» Dépouillé du peu que tu possèdes, maltraité, menacé » de la mort, sans aucune espérance de salut.
» Alors, poussé au désespoir, tu brises les portes de ta » geôle et tu franchis les murailles du château, en attendant » un plus noir cachot.
» Mais, écoute bien, Luca : voici du plus beau. Dans ta » chute, ta jambe s'est cassée ; on te reprend, puis on te » jette dans un trou humide sans te laisser de manteau.
» Jamais une parole amie 1 toujours de tristes nouvelles » que t'apporte avec ta nourriture un soldat, sale apothi- » caire, vil rustre de Prato.
» Et, pour comble d'honneur, tu n'as pour t'asseoir qu'une » chaise percée, du haut de laquelle tu médites sans cesse » quelque chose nouvelle.
» Au valet, commandement exprès de ne point t'écouter, » de ne rien te donner, et d'à peine entre-bailler ta porte.
» Pour un cerveau toujours en travail, et, dès le berceau, » plein de belles idées, vois, quels doux ébats ! Point de » papier, de plume, d'encre, d'outils, ni de feu !
» Et cette grande tristesse, dont je ne t'ai point parlé! » Imagines-en mille sujets, qui tous trouveront place quand » il en sera temps.
» Maintenant revenons à notre premier projet, et chan- » tons les louanges que mérite cette chère prison ; mais à » cette tâche les anges ne suffiraient pas.
» Là, jamais l'homme de bien n'est entré, à moins qu'un » ministre ou qu'un mauvais souverain ne l'y ait jeté par » haine, ou pour quelque querelle, ou pour l'amour d'une » catin.
» Pour dire au vrai ce que je pense, c'est là seulement » que l'on connaît Dieu et qu'on l'invoque sans cesse, car » on y souffre tous les tourments de l'enfer.
» Que l'être le plus pervers et le mieux connu pour tel » passe deux tristes années en prison, il en sortira pur et ver- » tueux et sera chéri de tous.
» C'est que là le corps, l'âme et les vêtements se raffinent. » L'homme le plus grossier y devient délicat et peut s'élever » jusqu'aux degrés du ciel.
» Je veux te conter une grande merveille. Un jour, cédant » à un désir que parfois inspire le malheur, j'eus la fantaisie » d'écrire.
» Aussitôt je parcourus ma chambre, je tourmentai mes » sourcils et mes cheveux ; puis, je m'approchai de la porte » et avec mes dents j'en arrachai un petit éclat de bois.
7> Je pris ensuite un morceau de brique par le sort envoyé, » je le réduisis en poussière et j'en formai de l'encre à l'aide » d'un peu d'eau croupie.
» Alors, alors le feu de la poésie m'entra dans le corps ! » — Je crois, en vérité, qu'il s'introduisit par la voie » excrémentielle, car c'était le seul chemin qui lui fût » ouvert.
» Mais revenons encore à ma première idée : pour con- » naître le bien, il faut d'abord connaître le mal.
» Parlons de la prison. De tous les arts n'est-elle pas l'ori- » gine? à tous les arts ne se rattache-t-elle pas ? — Ainsi à » l'art de l'apothicaire veux-tu avoir recours ? Elle te fera » suer le sang de tes veines.
» Par une vertu qui lui est naturelle, elle te donnera l'élo- » quence, le courage, l'audace, les grandes inspirations du » bien comme du mal.
» Heureux celui qui vieillit dans un cachot obscur ! Il
» saura, s'il en sort, raisonner sur la guerre, sur les trêves et » sur la paix.
» Tout doit lui réussir, car il a sous les verrous acquis de » si beaux talents que jamais, à coup sûr, sa cervelle ne » dansera la moresque.
» Tu me diras peut-être : — « Tu as de moins les années » que tu as passées en prison, et tu n'y as pas trouvé le » secret de mettre en ta poitrine une heure de plus à » vivre. »
» C'est possible, et pourtant je chante ses louanges autant » que je le puis. — Il est vrai que de tous mes vœux j'appelle » une loi qui empêche le méchant d'échapper au geôlier.
» Oh ! que je voudrais les tenir ici pour les instruire, tous » ces grugeurs de nations ! C'est là qu'ils apprendraient » comment on gouverne.
» Comment on mène et les choses et les hommes I Alors » ils ne violeraient plus les lois, et tant de désordres ne nous » affligeraient plus.
» Pendant que j'étais en prison, j'y ai vu des moines, des » prêtres, des soldats, mais les plus coupables n'y restaient » pas.
» Ah ! si tu savais la rage qu'on ressent quand un de ces » gueux sort de prison, et qu'on y reste ! On maudit presque » le jour où Ton est né.
» Je n'en dirai pas plus, car mon cœur s'est fait d'or, de » cet or si pur qu'on ne peut sans peine le travailler.
» Je me souviens encore d'une chose dont je ne t'ai point » parlé, Luca : je n'avais pour écrire qu'un livre d'un mien » parent,
» Où le long des marges je retraçais ces cruelles douleurs » qui m'ont tordu les membres. T'ai-je dit que mon encre » ne pouvait couler,
// Que pour faire un O, il fallait trois fois tremper dans >/ l'encre ma plume de bois. Je ne crois pas que, pour les // damnés, l'enfer ait de plus cruels tourments.
» Mais je ne suis pas le premier que l'injustice ait ici ren- » fermé. Je passe donc là-dessus, et je reviens à la prison » où la souffrance me lime et la tête et le cœur.
» Je veux que personne plus haut que moi ne la chante : » sans elle, peut-on faire quelque chose de bien ?
» Oh ! que ne suis-je celui dont je viens de lire l'histoire ! » Si quelqu'un me disait comme à la piscine : — « Prends » tes habits, Benvenuto, et va-t'en ; »
» Comme j'entonnerais le Credo, le Salve regina, et les » patenôtres sacrées! Comme aux pauvres, aux aveugles, » aux boiteux, chaque matin je donnerais l'aumône !
» Oh ! combien de fois ces lis sur mon visage ont jeté le » frisson et la pâleur, et m'ont fait maudire et Florence et » la France !
» Si jamais il m'advenait d'aller à l'hôpital et d'y rencon- » trer l'Annonciation, je m'enfuirais comme une bête sau- » vage.
» Ce n'est pas vous, puissante Marie, ô Vierge sacrée, ni » vos lis glorieux et saints, que je fuirais ainsi, car de leurs » splendeurs le ciel et la terre sont radieux.
» Mais je croirais voir encore ces fleurs crochues dont » j'aperçois l'image à chaque coin, et qui m'inspirent une » invincible terreur.
» Devant ces armes, oh ! combien de nobles, de grands » et de divins génies tremblent comme moi !
» J'ai vu ce blason de mort du haut du ciel précipité au » milieu des peuples imbéciles, et du roc où il tomba s'é- » chapper un sinistre éclair.
» J'ai vu du château le beffroi s'abîmer devant moi, » comme me l'avait prédit celui qui dans le ciel et sur la » terre sème la vérité.
» J'ai vu ensuite un catafalque noir couvert de lis brisés, » de larmes et de croix, et nombre de gens cloués au lit par » de poignantes douleurs.
» J'ai vu la mort redoutée épouvanter tantôt l'un, tantôt » l'autre, et sa voix me disait : — « J'enlèverai tous ceux » qui t'ont persécuté. »
» Puis, sur mon front, un être divin, avec la plume de » saint Pierre, traça des mots sacrés que trois fois il me » défendit de révéler.
» J'ai vu celui qui guide le soleil vêtu de rayons, au mi- » lieu de sa cour, tel que jamais nul mortel ne l'a vu.
» Sur un rocher un passereau solitaire chantait; je m'é- » criai : Il prédit ma délivrance et la ruine de mes enne- » mis.
» Je chantai et j'écrivis ma misère, en demandant à Dieu » pardon et secours, car je sentais que la mort me fermait » les yeux.
» Jamais loups, jamais lions, jamais tigres, jamais ours » n'ont été plus altérés de sang humain, jamais vipères » n'ont renfermé plus de venin
» Qu'un cruel larron de capitaine, scélérat fieffé et chef » de bandits, dont je ne veux parler que tout bas, afin que » personne ne le sache.
» Avez-vous jamais vu des sbires affamés qui s'abattent » chez un malheureux pour exécuter une saisie? Ils foulent » aux pieds et la Vierge et le Christ.
» C'est ainsi que le premier août ils vinrent pour me » transporter dans un sépulcre plus triste encore ; mais de » Dieu la malédiction devait tomber sur eux en novembre.
» Mais une trompette de vérité à l'oreille me révélait l'a- >/ venir, et tout par moi leur était répété sans réflexion, car » la douleur éclatait.
» Alors, ayant perdu leurs sinistres espérances, ils me » donnèrent un diamant, non pas monté en or, mais pulvé- » risé, qu'ils mêlèrent à mes vivres.
» Par bonheur, du vil gredin qui m'apportait ma pitance » j'exigeai qu'il goûtât chaque aliment. Durante, mon » grand ennemi, était l'auteur de ce coup; je m'en étais » douté.
» Vers Dieu je tournai d'abord mes pensées ; pour mes » péchés j'implorai sa pitié, et, les larmes aux yeux, je » m'écriai : Miserere !
» Un peu remis de ma douleur affreuse, à Dieu je con- » fiai mon âme, heureux d'aller dans un monde meilleur.
» Alors du ciel je vis descendre un ange, tenant une » palme glorieuse. D'un air radieux il me promit des jours » plus prospères.
» Au nom de Dieu, me dit-il, un destin cruel attend tes » adversaires; toi, tu vivras dans la joie et la liberté, et tu » seras en grâce devant le Seigneur du ciel et de la terre. »