‹ Mémoires de Benvenuto CelliniChapitre 3 sur 46 · CHAPITRE II (1539— I54O · texte numérisé non relu

CHAPITRE II (1539— I54O

Repos. — Voyage à Tagliacozzo. — Retour à Rome. — Travaux divers. — Le bassin et le cachet du cardinal de Ferrare. — Messer Luigi Alamanni. — Don Gabriello Cesano. — La salière. — Départ pour la France. — Monte-Rossi. — Viterbo. — Le maître de poste de Sienne. — Rixe. — Meurtre involontaire. — Mésaventures d'un Milanais. — Quatre jours à Florence.

Pendant mon séjour chez le cardinal de Ferrare, tout le monde me témoigna le plus vif intérêt. Jamais jusque-là je n'avais reçu tant de visites. On était émerveillé que j'eusse survécu à de si effroyables tourments.

Tout en me reposant et en essayant de me remettre à mes travaux, je m'amusai à transcrire le capitolo qu'on vient de lire. Puis, pour mieux rétablir mes forces, je résolus de prendre l'air. Avec la permission de mon bon cardinal, qui me prêta des chevaux, je partis donc escorté de deux jeunes Romains: l'un était orfèvre; l'autre, étranger à l'art, n'était venu que pour me tenir compagnie.

Quand je fus sorti de Rome, je me dirigeai vers Tagliacozzo, où je pensais rencontrer mon élève Ascanio. Je l'y trouvai en effet avec son père, ses frères, ses sœurs et sa belle-mère. Il me serait impossible de dire toutes les caresses dont ils m'accablèrent. Au bout de deux jours, je repartis pour Rome et j'emmenai Ascanio avec moi. Pendant la route nous parlâmes si bien du métier, que je brûlais du désir d'être à Rome pour aborder la besogne.

Dès que nous fûmes arrivés, je me disposai à travailler.

Avant mon emprisonnement, j'avais commencé pour le cardinal un bassin d'argent et une magnifique aiguière. Je retrouvai le bassin et je chargeai Pagolo de l'achever. Quant à l'aiguière, elle m'avait été volée avec une foule d'autres objets de grande valeur, de sorte que je la recommençai. Elle était couverte de figures en ronde bosse et en basrelief. Le bassin, orné aussi de figures en ronde bosse et de poissons en bas-relief, était à la fois si splendide et de si bon goût, que tous ceux qui le voyaient, ne savaient ce qu'ils devaient le plus admirer, de la vigueur du dessin, de la richesse de l'invention ou de l'habileté des ouvriers.

Le cardinal venait chez moi au moins deux fois par jour avec messer Luigi Alamanni et messer Gabriello Cesano. Nous passions ensemble quelques heures dans de joyeuses causeries. Bien que je fusse surchargé de travaux, le cardinal ne cessait de me commander de nouveaux ouvrages. 11 me donna à faire son cachet épiscopal de la grandeur de la main d'un enfant de douze ans. J'y gravai en creux deux petits sujets dont l'un représentait saint Jean prêchant dans le désert, et l'autre saint Ambroise à cheval et chassant à coups de fouet les Ariens. Ces compositions étaient si hardiment rendues, le dessin était si correct et l'exécution si parfaite, que chacun disait que j'avais surpassé le grand Lautizio, qui cultivait exclusivement cette branche de l'art. Le cardinal était si fier de ce cachet, qu'il se plaisait à le comparer aux sceaux des autres cardinaux de Rome, qui étaient presque tous de la main de Lautizio.

Le cardinal me demanda aussi le modèle d'une salière qui ne ressemblât en rien à ce qui s'était fait jusqu'alors dans ce genre. Messer Luigi Alamanni et messer Gabriello Cesano débitèrent à ce propos une foule de belles choses. Le cardinal, auditeur fort bénévole, enchanté des dessins que ces deux habiles gens avaient tracés en paroles, se tourna vers moi et me dit : — « Benvenuto mio, le projet de messer Luigi et celui de messer Gabriello me plaisent tant l'un et l'autre, que je ne sais auquel donner la préférence. Comme c'est toi qui dois exécuter, je te laisse libre de choisir. » —

— io —

« Signori, répliquai-je alors, vous savez quels personnages importants sont les fils des rois et des empereurs, vous savez quelle merveilleuse et divine splendeur entoure leurs personnes, néanmoins demandez à un pauvre et humble berger s'il a plus d'amour pour les fils de rois que pour les siens propres, à coup sûr il vous répondra qu'il aime mieux sa progéniture. Et bien ! j'ai la même affection pour les enfants de mon art : ainsi le premier que je vous montrerai, monsignore révérendissime, sera donc mon ouvrage et de mon invention. Bien des choses superbes en paroles sont souvent loin d'être belles quand on les exécute. » — Puis, me tournant vers messer Luigi et messer Gabriello, j'ajoutai : — « Vous avez parlé, et moi j'agirai. » — Messer Luigi Alamanni sourit et m'adressa quelques compliments, auxquels sa beauté et la suavité de sa voix ajoutaient un nouveau charme. Messer Gabriello Cesano était tout l'opposé : ses paroles s'accordaient parfaitement avec sa laideur et son extérieur disgracieux.

Messer Luigi avait proposé de faire Vénus et Cupidon avec une foule de galanteries analogues au sujet, et messer Gabriello, la femme de Neptune, Amphitrite, entourée de tritons et de quantité de choses magnifiques à décrire, mais non à exécuter. Quant à moi, je plaçai sur une base ovale, longue de près de deux tiers de brasse, deux figures de la dimension de plus d'un palme, représentant la Terre et l'Océan, assis et les jambes entrelacées, par allusion à ces longs bras de mer qui entrent dans les terres. Dans la main gauche de l'Océan je mis un navire splendidement travaillé et propre à contenir le sel. Le dieu était assis sur quatre chevaux marins, et, de la main droite, tenait son trident. La Terre, sous la forme d'une femme aussi belle et aussi gracieuse que j'avais su l'imaginer, avait une main appuyée sur un temple richement décoré, destiné à recevoir le poivre. De l'autre main elle tenait une corne d'abondance où j'avais rassemblé tout ce que je connaissais de plus magnifique au monde. Au-dessous de la déesse, on voyait tous les plus beaux animaux que produit la terre, et au-dessous de

l'Océan, tous les poissons et les coquillages que je pus introduire dans un si petit espace. Enfin l'ovale dans son épaisseur était couvert de riches et nombreux ornements.

Le cardinal étant venu avec messer Luigi et messer Gabriello, je leur présentai ce modèle. Messer Gabriello rompit le premier le silence et dit : — « On vivrait autant que dix hommes, cela ne suffirait pas pour achever cet ouvrage ; et vous, monsignore révérendissime, qui désirez cette salière, jamais vous ne l'aurez. Benvenuto a voulu vous montrerses enfants, mais non les donner. Il ne nous a point imités : nous proposions des choses faisables, il nous en montre qui ne peuvent s'exécuter. » — Messer Luigi Alamanni plaida ma cause, mais le cardinal signifia qu'il ne voulait point s'aventurer dans une si grande entreprise. — « Monsignore révérendissime et vous, savants signori, m'écriai-je alors, je vous déclare que je me flatte de pouvoir achever cet ouvrage pour qui de droit. Vous le verrez terminé et cent fois plus riche que le modèle, et j'espère que j'aurai encore le temps d'en mener à fin de bien plus grands encore. » — Le cardinal me répondit d'un ton piqué : — « Si tu ne le fais point pour le roi chez qui je te conduis, je ne crois pas que tu puisses le faire pour d'autres. » — Il me montra ensuite des lettres où le roi lui recommandait de revenir promptement, accompagné de Benvenuto. — «Oh '.quand cela arrivera-t-il?» — m'écriai-je en levant les mains au ciel. Le cardinal me dit d'expédier les affaires que j'avais à Rome et de m'arranger pour être prêt à partir dans dix jours.

Au moment du départ, il me donna un bon et superbe cheval qu'il appelait Tournon, parce qu'il lui avait été donné par le cardinal de Tournon. Mes élèves Pagolo et Ascanio furent également pourvus de montures.

Le cardinal divisa en deux troupes sa cour, qui était considérable. Il emmena avec lui les plus nobles de ses gens et prit la route de la Romagne, pour aller visiter la Madonnadi-Loreto, d'où il se rendit à Ferrare. L'autre troupe, qui était la plus nombreuse, et qui avait en garde ses plus beaux

chevaux, se dirigea vers Florence. Le cardinal me dit que, si je voulais voyager avec sécurité, il fallait que je le suivisse, sinon que je courais danger de la vie.

Je manifestai à Son Excellence révérendissime l'intention de l'accompagner; mais, comme il faut que les décrets du ciel aient leur cours, il plut à Dieu de me rappeler en mémoire ma pauvre sœur, que mes malheurs avaient cruellement affligée. Je songeai aussi à mes cousines dont l'une était abbesse et l'autre cellerière du riche monastère de Viterbo, qu'elles se trouvaient ainsi gouverner complètement à elles deux. Ces chastes femmes avaient tellement souffert et tellement prié pour moi, que j'attribuai mon salut à leur fervente intercession. Tous ces souvenirs m'ayant vivement assailli, je me déterminai à prendre la route de Florence. — J'aurais pu éviter toute espèce de dépense en suivant le cardinal ou en me joignant au reste de sa maison; mais je préférai aller de mon côté.

Je fis ce voyage très-agréablement avec un habile horloger, nommé maestro Cherubino, qui était de mes amis et que je rencontrai par hasard à Monte-Rossi où j'arrivai escorté seulement de mes deux ouvriers, Pagoloet Ascanio, qui avaient quitté Rome avec moi le lundi saint.

Comme j'avais annoncé que j'irais avec le cardinal, je pensais qu'aucun de mes ennemis ne chercherait à m'inquiéter. Néanmoins, peu s'en fallut que je ne passasse un mauvais quart d'heure à Monte-Rossi ; car mes ennemis avaient envoyé en avant une bande armée pour m'attaquer. Pendant que nous dînions, cesgens, ayant découvert que je ne marchais point avec le cardinal, se disposèrent à mettre à exécution leur infernal projet. Par bonheur, Dieu voulut que, sur ces entrefaites, arrivât la suite du cardinal ; de sorte que je cheminai gaiement et sans danger jusqu'à Viterbo. Je n'avais plus rien à redouter ; d'autant plus que j'avais soin de précéder de quelques milles la maison de Son Excellence, où je comptais des amis dévoués. Enfin, grâce à Dieu, j'entrai à Viterbo sain et sauf. Mes cousines et tout le monastère me firent l'accueil le plus aimable.

Je partis de Viterbo avec mes compagnons, et nous continuâmes notre route en chevauchant, tantôt devant, tantôt derrière la maison du cardinal. Le jeudi saint, à vingt-deux heures, nous ne nous trouvâmes éloignés de Sienne que d'une poste. Là, ayant vu plusieurs juments de retour qu'on cherchait à louer bon marché à quelque voyageur qui les reconduisît à la poste de Sienne, je descendis de mon cheval Tournon, que je confiai à mes jeunes gens ; je plaçai ma selle et mes étriers sur une des juments, et, après avoir donné un jules au garçon de la poste, je piquai ma monture afin d'arriver à Sienne une demi-heure avant mes compagnons, tant pour rendre visite à un de mes amis que pour m'occuper de diverses affaires. J'allai bon train, mais sans galoper. Dès que je fus à Sienne, j'arrêtai à l'auberge les logements nécessaires pour cinq personnes ; et je chargeai le garçon de mener le cheval à la poste, qui était située hors de la porte Camollia. Nous passâmes très gaiement la soirée du jeudi saint. Le lendemain matin, m'étant aperçu que j'avais oublié de reprendre ma selle et mes étriers, je les envoyai chercher ; mais le maître de poste répondit qu'il ne voulait pas les rendre, parce que j'avais fait galoper sa jument. Plusieurs messages se succédèrent. Mon homme persista dans son refus, qu'il accompagna même d'injures intolérables. L'hôtelier chez qui j'étais logé me dit : — « Vous serez heureux s'il se borne à garder votre selle et vos étriers; car c'est l'être le plus brutal qui ait jamais habité cette ville, et il a deux fils qui sont militaires et encore plus brutaux que lui. Ainsi, achetez ce dont vous avez besoin et continuez votre voyage sans lui rien dire. » — ■ Je fis emplette d'une paire d'étriers seulement, pensant qu'avec delà douceur j'obtiendrais la restitution de ma selle. Comme j'étais bien monté, couvert d'une bonne cotte de mailles à manches, et que j'avais à mon arçon une excellente arquebuse, je n'étais nullement effrayé de la brutalité de ce fol animal. J'avais, du reste, habitué mes jeunes gens à porter une cotte de mailles à manches, et je comptais beaucoup sur mon ouvrier romain, qui jamais n'avait quitté cette armure

pendant notre séjour à Rome. Il en était de même d'Ascanio, malgré sa jeunesse. Enfin, comme nous étions au vendredi saint, j'espérais que la fureur des fous chômerait peutêtre ce jour-là.

En arrivant à la porte Camollia, je reconnus de suite mon maître de poste ; car on m'avait appris qu'il était borgne de l'œil gauche. Ayant laissé à l'écart mes compagnons, je l'abordai et je lui dis poliment : — « Maître, pourquoi ne consentez-vous pas à me rendre ma selle et mes étriers, puisque je vous assure que je n'ai point fait galoper votre jument? » — Il me répondit en vrai rustre, tel qu'on me l'avait dépeint. — « Comment ! repris-je, n'êtes-vous donc pas chrétien ? voulez-vous que nous fassions du scandale un vendredi saint? » — Il me répliqua qu'il se souciait aussi peu du vendredi saint que du vendredi diable, et que, si je ne me retirais, il m'enverrait, moi et mon arquebuse, mesurer la terre avec un esponton qu'il avait saisi.

A ces menaces, s'approcha un vieux gentilhomme siennois, vêtu en bourgeois, qui venait d'accomplir ses dévotions du jour. Ayant parfaitement entendu ce que j'avais dit, il s'avança hardiment, prit mon parti, réprimanda le maître de poste, et reprocha à ses fils de manquer à leurs devoirs envers les voyageurs, et par cette conduite, d'offenser Dieu et de déshonorer la ville de Sienne. Les deux jeunes gens secouèrent la tête sans souffler mot et rentrèrent dans leur maison. Quant à leur père, les remontrances de l'honorable gentilhomme siennois excitèrent en lui une telle rage, qu'il abaissa aussitôt son esponton en proférant d'horribles blasphèmes, et en jurant qu'il voulait me tuer à tout prix. Quand je vis sa brutale résolution, je lui présentai la gueule de mon arquebuse pour le tenir un peu à distance. Il n'en fut que plus furieux et se jeta aussitôt sur moi. Mon arquebuse, dont le canon était alors un peu relevé, partit d'elle-même. La balle frappa contre l'arc d'une porte, rebondit et perça la gorge du maître de poste, qui tomba mort. Ses deux fils accourent en toute hâte. L'un arracha une arme à un râtelier, l'autre s'empara de l'esponton de son père. Tous deux

se précipitèrent sur mes jeunes gens. Celui qui avait l'esponton blessa Pagolo, le Romain, au-dessus du sein gauche; l'autre fils du maître de poste s'adressa à un Milanais qui voyageait en notre compagnie, et qui avait la tournure d'un véritable imbécile. Ce pauvre diable eut beau implorer miséricorde en disant qu'il n'était pas des nôtres, et chercher à se défendre avec un petit bâton contre la pointe d'une pertuisane, il ne put éviter de recevoir, à la bouche, une légère blessure. Ascanio et l'habile horloger, messer Cherubino, ne furent point attaqués. Messer Cherubino fut sans doute protégé par la robe de prêtre qu'il portait en vertu des riches bénéfices que le pape lui avait conférés. Ascanio, qui était parfaitement armé, dut son salut à la bonne contenance qu'il garda, au lieu de fuir comme le Milanais. Quanta moi, j'avais donné de l'éperon à mon cheval; et, pendantqu'il galopait, j'avais promptementrechargé mon arquebuse. Je retournai sur mes pas, enflammé de colère et décidé à mener sérieusement l'affaire. Convaincu que mes jeunesgens avaient été tués, je voulais partager leur sort. A peine mon cheval avait-il commencé à galoper que je les rencontrai quivenaientvers moi. Jeleurdemandais'ils. avaient quelque mal. Ascanio me répondit que Pagolo était blessé à mort d'un coup d'esponton. — « O Pagolo, mon fils, m'écriai-je alors, l'esponton a donc traversé ta cotte de mailles? » — « Non, me dit-il; ce matin, je l'avais mise dans ma valise. » — « Comment ! luirépliquai-je, les cottes de mailles se portent donc à Rome pour parader devant les dames, et, quand il y a du danger à courir, on les laisse dans la valise ! Tu as bien mérité ce qui t'est arrivé et tu es cause que, moi aussi, je vais aller me faire tuer I » — En même temps, je tournai bride résolument ; mais Pagolo et Ascanio me supplièrent, au nom de Dieu, de songer à mon salut et au leur, et de ne point aller affronter la mort.

A cet instant arrivèrent le Milanais blessé et messer Cherubino. Ce dernier me dit : — « Personne n'a de mal ; le coup de Pagolo a été frappé de telle façon, qu'il ne peut être dangereux. Le maître de poste est mort ; ses fils etquan-

tité d'autres personnes qui se sont jointes à eux, ne demandent pas mieux que de nous couper en morceaux. Ainsi, Benvenuto, puisque la fortune nous a tirés de ce mauvais pas, ne la tente plus, nous n'aurions point le même bonheur une seconde fois. » — « Si vous êtes contents, répondis-je, je le sais aussi. » — Et, me tournant vers Pagolo etAscanio, je leur dis : — « Piquez vos chevaux et galopons jusqu'à Stoggia sans nous arrêter une minute ; là, nous serons en sûreté. » — « Au diable les péchés l s'écria le Milanais blessé; si j'ai attrapé cette blessure, c'est qu'hier j'ai mangé un peu de soupe grasse, n'ayant rien autre chose pour dîner. » — Malgré toutes nos tribulations, nous ne pûmes nous empêcher de rire de cet imbécile et des sottises qu'il nous débitait. Puis, nous donnâmes de l'éperon à nos chevaux, et nous laissâmes messer Cherubino et le Milanais nous suivre à leur aise.

Pendant ce temps, les fils du maître de poste allèrent demander au duc d'Amalfi quelques chevau-légers pour courir après nous et nous arrêter. Le duc, ayant appris que nous appartenions à la maison du cardinal de Ferrare, ne voulut donner ni cavaliers ni ordre d'arrestation.

Sur ces entrefaites, nous atteignîmes Stoggia, où nous n'avions plus rien à craindre. Nous appelâmes de suite le meilleur médecin de la ville. Il examina Pagolo, reconnut que sa blessure était à fleur de peau, et déclara qu'elle ne présentait aucune gravité. Alors nous ordonnâmes de préparer le dîner.

Nous vîmes bientôt arriver messer Cherubino avec notre imbécile de Milanais, qui ne cessait de maudire les querelles et de répéter qu'il était excommunié parce qu'il n'avait pu dire, dans cette sainte matinée, un seul Pater noster. Sa laideur extrême, sa bouche naturellement énorme, élargie de plus de trois doigts par la blessure qu'il avait reçue, son patois milanais si comique, et les expressions si stupidement bouffonnes dont il se servait, nous fournissaient tant d'occasions de rire, qu'au lieu de nous plaindre de la fortune, nous éclations à chaque mot qu'il disait. Le médecin jugea néces-

saire de lui coudre sa blessure, et déjà il avait fait trois points, lorsque notre Milanais lui dit de s'arrêter, qu'il ne voulait pas que, par méchanceté, on la lui cousît tout entière. Il prit ensuite une cuiller, et signifia qu'il entendait qu'on lui laissât une ouverture suffisante pour l'y introduire, afin qu'il pût retourner chez lui vivant. Il nous débita ces choses avec accompagnements de certains hochements de tête si plaisants, que le souvenir de nos mésaventures céda la place à la plus délirante gaieté. Nousarrivâmesainsi à Florence, sans discontinuer de rire.

Nous descendîmes chez ma pauvre sœur, qui, ainsi que mon beau-frère, nous accueillit avec la plus vive effusion. — Messer Cherubino et le Milanais allèrent à leurs affaires. Nous restâmes à Florence quatre jours, pendant lesquels Pagolo soigna sa blessure. Nous ne pouvions nous empêcher de parler sans cesse de cet imbécile de Milanais, et cela nous divertissait autant que notre mauvaise fortune nous affligeait ; de sorte que nous avions à la fois une larme à l'œil et le rire sur les lèvres.

La guérison de Pagolo fut facile. Nous nous rendîmes ensuite à Ferrare, où nous précédâmes de quelques jours le cardinal. Il avait appris tous nos accidents et il me dit, en m'exprimant le chagrin qu'il en avait ressenti : — « Plaise à Dieu que je te conduise vivant au roi, comme je m'y suis engagé ! »

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