CHAPITRE IV
Le bloc de marbre. — Diplomatie. — Le crucifix. — Les modèles du Neptune. — Concours. ■ — Le Sbietta. — Le domaine délia Fonte. — Le souper du prêtre Filippo. — Empoisonnement.
C'est vers cette époque que le gros bloc de marbre duquel on tira le Neptune de la place fut embarqué sur l'Arno. On le mena ensuite par la Grieve jusqu'à la route de Poggio-a- Caiano, qui offrait le plus de facilité pour le transporter à Florence.
Dès que je l'eus examiné, je le mesurai dans tous les sens, puis je retournai à Florence, où j'exécutai plusieurs petits modèles, bien que je susse que, grâce à la protection de la duchesse, il était destiné au chevalier Bandinelli. J'agis ainsi non par envie contre cet homme, mais par compassion pour ce malheureux et admirable marbre. Notons ici, en passant, que les efforts que l'on fait pour arracher une chose à un mauvais destin qui la menace n'aboutissent presque toujours qu'à empirer son sort. C'est ce qui advint à ce bloc, qui n'échappa aux mains de Baccio que pour tomber entre celles de Bartolommeo Ammannato, comme nous le raconterons en son lieu.
Lorsque j'eus achevé mes petits modèles, je me rendis à Poggio-a-Caiano, où étaient alors le duc, la duchesse et le prince, leur fils. Je les trouvai tous à table. Le duc et la duchesse mangeaient à part, de sorte que je pus parler tête à tête avec le prince. Nous causions depuis longtemps quand
le duc, qui était dans une salle voisine d'où il m'entendait, daigna m'envoyer chercher.
Dès que je fus en présence de Leurs Excellences, la duchesse m'adressa la parole avec beaucoup d'affabilité. — Peu à peu j'amenai la conversation sur le magnifique marbre que j'avais vu. Je dis que nos ancêtres n'étaient parvenus à rendre notre école aussi illustre qu'en faisant concourir les artistes entre eux. — « C'est à cette noble coutume, ajoutai-je, que nous devons notre admirable coupole, les superbes portes de San-Giovanni, et tant de statues et de temples splendides qui entourent notre ville d'une telle auréole de gloire, que depuis les anciens elle n'a jamais eu de rivale au monde. » — La duchesse me répondit aussitôt, d'un ton irrité, qu'elle comprenait parfaitement où je voulais en venir et qu'elle me défendait de jamais parler en sa présence du bloc de marbre, sous peine de lui déplaire. — « Ainsi donc, répliquai-je, je déplais à Vos Excellences en prenant à cœur leurs intérêts et en ne négligeant rien pour qu'elles soient mieux servies ! Quoique vous ayez résolu à l'avance d'adjuger le bloc au Bandinelli, si vous permettez à tout artiste d'exécuter un modèle pour le Neptune, n'en résultera-t-il pas que Baccio, par amourpropre, voudra produire une œuvre remarquable, et se livrera à des efforts devant lesquels il reculerait s'il n'avait point de concurrents? De cette façon vous serez mieux servis, vous ne découragerez pas cette noble école ; vous verrez qui possède le plus beau style, et vous me montrerez que vous aimez l'art et que vous vous y connaissez. » — La duchesse me répondit avec colère que je l'ennuyais et qu'elle voulait que le Bandinelli eût le marbre. — « Demande plutôt au duc, ajouta-t-elle, si Son Excellence n'est pas aussi de cet avis? » — Le duc, qui jusqu'alors avait gardé le silence, s'écria : — « Voilà vingt ans que j'ai fait extraire de la carrière ce bloc pour le Bandinelli, j'entends donc qu'il lui appartienne. » — « Signor mio, repartis-je aussitôt, je supplie Votre Excellence de me permettre de lui dire quatre mots dans son intérêt. » — « Dis tout ce que
tu voudras, me répondit le duc, je t'écouterai. >• — Alors je m'exprimai ainsi : — « Sachez, signor mio, que le bloc de marbre dont le Bandinelli s'est servi pour sculpter Hercule et Cacus était d'abord destiné à l'admirable Michel-Ange Buonarroti, qui avait exécuté tout exprès un modèle représentant Samson et quatre autres personnages. Ce groupe assurément aurait été le plus beau du monde. Au lieu de cela, votre Bandinelli n'a produit que deux figures mal bâties et toutes rapetassées, si bien qu'encore aujourd'hui notre école déplore l'injure qui a été faite à ce beau marbre. Plus de mille sonnets, je crois, ont été affichés à la honte de ce détestable ouvrage ; je suis sûr que Votre Excellence s'en souvient; mais, s'il s'est rencontré des gens assez ignares pour enlever ce beau marbre à Michel-Ange et le donner au Bandinelli, qui l'a gâté, comme on le voit, vous, mon illustre seigneur, soufïrirez-vous jamais que ce nouveau bloc, qui est encore plus beau que le premier, soit également déshonoré par lui, tandis que vous pourriez l'allouer à un homme de talent qui en tirerait bon parti? Ordonnez, signor mio, que tout artiste soit libre de concourir et que tous les modèles soient ensuite mis sous les yeux de l'école. Vous connaîtrez ce qu'elle en pense et l'esprit judicieux de Votre Excellence saura bien discerner le meilleur morceau. Ainsi vous ne jetterez pas votre argent par les fenêtres, et vous ne détruirez point la noble émulation de notre admirable école, qui aujourd'hui est unique au monde et sur qui repose toute la gloire de Votre Excellence. » — Après m'^voir écouté avec bonté, le duc se leva de table en me disant : — « Va, Benvenuto mio, faismoi un modèle et gagne ce beau marbre : je reconnais que tu m'as dit la vérité. » — La duchesse, outrée de dépit, me menaça de la tête en murmurant je ne sais quoi. — Là-dessus, je tirai ma révérence et je retournai à Florence en toute hâte, car je brûlais du désir de commencer le modèle.
Quand le duc revint à Florence, il se rendit chez moi, sans m'avoir prévenu. Je lui montrai deux petits modèles complètement différents l'un et l'autre. Il les loua tous les
deux, en ajoutant néanmoins qu'il y en avait un qu'il préférait, et que, si je le finissais avec soin, j'aurais lieu de m'en féliciter. — Son Excellence, qui avait vu les modèles du Bandinelli et de mes autres concurrents, trouva les miens beaucoup plus beaux, si je dois en croire plusieurs de ses courtisans qui m'assurèrent le lui avoir entendu dire. — Mais voici une circonstance qui me semble mériter de n'être point passée sous silence. Le cardinal Santa- Fiore, étant venu de Rome à Florence et ayant rencontré sur la route de Poggio-a-Caiana, où son Excellence le conduisait, le bloc de marbre en question, l'admira beaucoup et demanda à qui on le destinait. — « A mon Benvenuto, qui m'a fait un magnifique modèle, » — lui répondit le duc. Cela me fut rapporté par des personnes dignes de foi et m'enhardit à aller trouver la duchesse. Je lui offris quelques petites bagatelles de ma façon qui lui plurent extrêmement. Elle me demanda ensuite de quoi j'étais occupé. — «Signora, lui répondis-je, j'ai entrepris pour mon amusement un des ouvrages les plus difficiles qu'il y ait au monde. C'est un Christ, grand comme nature, en marbre blanc, posé sur une croix de marbre noir. » — La duchesse ayant désiré savoir ce que je voulais en faire, je lui dis : — « Sachez, duchesse, que je ne le donnerais pas pour deux mille ducats d'or, car jamais travail n'a coûté tant de peine à un homme, et je ne me serais jamais engagé à l'entreprendre pour quelque prince que ce fût, de peur de ne pas m'en tirer à mon honneur. J'ai acheté les marbres de mon propre argent, j'ai eu à mes gages pendant deux ans environ un ouvrier pour m'aider, de sorte que, tant en marbre qu'en outils et en frais de main-d'œuvre, ce crucifix me coûte plus de trois cents écus : aussi, je le répète, ne le cèderais-je pas pour deux mille ducats d'or. Mais j'en ferai volontiers présent à Votre Excellence, si elle daigne m'accorder une grâce, très-licite, du reste, car je me borne à supplier Votre Excellence de vouloir bien rester neutre dans le concours que le duc a ouvert pour le grand bloc de marbre de Neptune. — «Ainsi donc, répliqua la duchesse indignée, tu ne fais aucun cas
de ma faveur ou de ma défaveur? •• — « Bien loin de là, signora, m'écriai-je, si cela était, pourquoi vous offrirais- je
une chose que j'estime deux mille ducats? Seulement, les pénibles et sévères études auxquelles je me suis livré me donnent tant de confiance, que je me flatte de remporter le prix, lors même que j'aurais à le disputer au grand Michel- Ange Buonarroti, à qui je suis redevable de tout ce que je sais. Combien ne serais-je pas plus heureux si, au lieu de tous ces ignorants, je voyais entrer dans la lice cet homme dont la science est universelle ! Avec un si grand maître il n'y a qu'à gagner, tandis qu'avec les autres il n'y a qu'à perdre. » — Quand j'eus achevé ces mots, la duchesse se leva sans que sa colère fût calmée, et je m'en retournai à mon modèle, auquel je travaillai avec toute l'activité possible.
Dès que je l'eus terminé, le duc vint le voir. Deux ambassadeurs, celui du duc de Florence et celui de la seigneurie de Lucques, l'accompagnaient. — Mon modèle plut tellement à Son Excellence, qu'elle s'écria : — « En vérité, Benvenuto mérite bien le marbre ! » — Alors les éloges ne me furent point épargnés par les deux ambassadeurs, surtout par celui de Lucques, qui était un savant docteur. — Je me tins un peu à l'écart, afin qu'ils pussent parler en toute liberté ; mais, lorsque j'entendis leurs compliments, je m'avançai et je dis au duc : — « Signor mio, vous devriez adopter une mesure encore meilleure que la première. Elle consisterait à ordonner à chaque concurrent d'exécuter en terre un modèle exactement de la dimension du bloc de marbre ; par ce moyen vous seriez bien mieux à même de reconnaître celui qui est digne de l'avoir, et vous ne courriez point risque de commettre une erreur qui, en définitive, serait préjudiciable non à l'artiste qui aurait mérité le marbre, mais à vous-même, car vous y perdriez et votre argent et votre réputation. Si, au contraire, votre choix tombe sur celui qui aura déployé le plus de talent, votre nom acquerra un nouvel éclat, votre argent sera bien employé, et l'on croira que vous aimez les arts et que vous
vous y connaissez. » — A ces mots, le duc plia les épaules et partit. — « Signore, lui dit en chemin l'ambassadeur de Lucques, c'est un terrible homme que votre Benvenuto ! » — « Bien plus terrible que vous ne penseç, répondit le duc, et il aurait mieux valu pour lui qu'il Veut été moins, car il aurait à présent des choses qu il n'a pas. » — Je tiens ces propres paroles de l'ambassadeur lui-même, qui me les répéta un jour qu'il m'adressait presque des reproches sur ma manière d'agir. Je lui répondis que je prenais les intérêts du duc en bon et fidèle serviteur, mais que je ne savais pas jouer le rôle de flatteur.
Quelques semaines après, le Bandinelli mourut. On attribua sa mort à ses excès et surtout au chagrin qu'il éprouva en voyant qu'il allait perdre son bloc de marbre. — Telle fut sa jalousie, que, dès qu'il eut appris que j'avais fait le crucifix dont j'ai parlé plus haut, il s'empressa de sculpter en marbre le Christ mort qui se trouve aujourd'hui à la Nunziata. J'avais offert mon crucifix à Santa-Maria-Novella, et déjà même j'avais mis en place les crampons pour le recevoir, lorsque, pour unique récompense, je demandai la permission de disposer au-dessous un petit tombeau destiné à renfermer mes restes mortels. — Les religieux m'ayant répondu qu'ils ne pouvaient m'accorder cette faveur sans y avoir été autorisés par les marguilliers, je leur dis : — « Pourquoi donc, frères, ne les avez-vous pas consultés quand vous m'avez laissé poser mes crampons et laissé faire mes autres préparatifs?» — Cela fut cause que je ne voulus plus gratifier l'église de Santa-Maria-Novella du fruit de mes rudes travaux. — Les marguilliers eurent beau venir ensuite chez moi me supplier, je restai sourd à leurs instances. — Je songeai aussitôt à l'église délia Nunziata. Dès que j'eus manifesté aux religieux qui la desservaient l'intention de lui donner mon crucifix aux mêmes conditions qu'à Santa- Maria-Novella, ils furent unanimes pour m'exhorter à le placer dans leur église et à y construire un tombeau comme bon me semblerait. — Le Bandinelli, ayant prévu cela, travailla avec toute l'activité imaginable à terminer son Christ,
et pria la duchesse de lui faire concéder la chapelle qui appartenait aux Pazzi. Dès qu'il l'eut obtenue, ce qui n'eut point lieu sans difficultés, il y plaça en toute hâte son ouvrage, qui n'était pas encore entièrement achevé lorsqu'il vint à mourir.
La duchesse avait dit que, si elle avait protégé le Bandinelli pendant sa vie, elle le protégerait également après sa mort, et qu'en conséquence, bien qu'il ne fût plus de ce monde, je pouvaisêtre certain que je n'auraisjamais le bloc de marbre. Aussi, Bernardone le courtier, que je rencontrai un jour à la campagne, m'apprit-il que la duchesse avait disposé de ce bloc. — «Oh ! malheureux marbre, m'écriaije, assurément entre les mains de Bandinelli tu étais mal tombé, mais entre celles de l'Ammannato tu es cent fois pis encore ! »
Cependant le duc m'avait ordonné d'exécuter en terre un modèle d'une dimension égale à celle que sa statue en marbre devait avoir. Il m'avait même fait fournir le bois et la terre qui m'étaient nécessaires, et construire une enceinte sous la loggia où est mon Persée ; de plus, il payait un ouvrier. Je me mis à l'œuvre avec ardeur, et je menai à heureuse fin mon armature en bois, d'après mes bons principes, sans songer au bloc de marbre, car je savais que la duchesse avait résolu que je ne l'obtiendrais pas. — Si j'entrepris ce travail, ce fut donc seulement parce que je me flattais qu'aussitôt que la duchesse, qui était une personne de goût, l'aurait vu terminé, elle se repentirait vivement d'avoir causé un si grand tort à ce malheureux bloc et à elle-même. — Pendant ce temps, Jean Flamand et Vincenzio Danti de Pérouse exécutaient chacun un modèle; le premier dans les cloîtres de Santa-Croce, le second, dans le palais de messer Ottaviano de Médicis. — Le fils du Moschino en avait commencé un autre à Pise; enfin, Bartolommeo Ammannato travaillait au sien dans la loggia que l'on avait partagée entre lui et moi.
Mon ébauche était achevée, et même j'avais déjà un peu modelé la tête, lorsqu'un jour le duc descendit du palais,
accompagné du peintre Giorgetto, qui le mena dans l'atelier de l'Ammannato pour lui montrer le Neptune. Giorgetto avait travaillé de sa propre main pendant plusieurs jours à cette figure avec l'Ammannato et tous ses ouvriers. On me raconta que le duc se montra peu satisfait de ce modèle, malgré les efforts de Giorgetto qui cherchait à l'étourdir par son caquetage. Son Excellence l'écouta en secouant la tête, et dit ensuite à messer Gianstefano : — « Va demander à Benvenuto si son colosse est assez avancé pour qu'il veuille me le laisser voir un peu. » — Messer Gianstefano s'acquitta gracieusement de la commission du duc, et de plus ajouta que, si mon ouvrage ne me semblait pas encore en état d'être montré, je pouvais le déclarer franchement, attendu que le duc savait fort bien que j'avais été très-peu aidé pour une entreprise de cette importance. Je répondis que je suppliais le duc de venir, et que, si mon travail était à la vérité peu avancé, Son Excellence était assez expérimentée pour se rendre compte de ce qu'il serait une fois terminé. — Messer Gianstefano répéta mes paroles au duc, qui vint avec plaisir. Dès qu'il fut entré dans mon atelier et eut jeté les yeux sur mon modèle, jl en parut enchanté. Il se promena ensuite tout autour, en s'arrêtant aux quatre points principaux, exactement comme l'aurait fait un praticien consommé. Son air et ses gestes témoignaient de sa profonde satisfaction. — « Benvenuto, me ditil, tu n'as plus qu'à lui donner un petit coup. » — Puis il se tourna vers les gens de sa suite en disant : — « Le petit modèle que j'ai vu chez lui me plaisait extrêmement, mais celui-ci le surpasse de beaucoup. »
Vers cette époque, Dieu, qui fait toutes choses pour notre bien, et ne manque jamais de nous protéger lorsque nous pensons à lui, permit qu'un certain bandit de Vicchio appelé Piermaria d'Anterigoli et surnommé le Sbietta, vînt me trouver. Cet homme était berger de profession. Grâce à l'étroite parenté qui l'unissait à messer Guido le médecin, aujourd'hui prévôt de Pescia, je consentis à l'écouter. Il me proposa de lui acheter, pour en jouir ma vie durant, une
MEMOIRES DE BENVENUTO CEI.I.INI
ferme qui lui appartenait. Je ne voulus point la visiter, attendu que je désirais terminer promptement mon modèle de Neptune. D'ailleurs cette démarche était inutile, car le Sbietta ne me vendait que l'usufruit de sa terre, et il m'avait donné la note de ce qu'elle produisait en blé, en vin, en huile, en avoine, en marrons et autres denrées. Ayant calculé que tout cela valait, au taux d'alors, beaucoup plus de cent écus d'or, je conclus le marché moyennant six cent cinquante écus que je lui comptai, et dans lesquels étaient compris les droits du fisc. En échange de cette somme, il me remit un écrit de sa main par lequel il s'obligeait à me garantir pendant toute ma vie un revenu de cent écus. Je ne jugeai donc point à propos d'aller voir son domaine. Je me contentai de m'informer avec soin si le Sbietta et ser Filippo, son frère, étaient assez solvables pour que je n'eusse rien à craindre. Plusieurs personnes qui les connaissaient m'assurèrent que je pouvais être parfaitement tranquille. Nous appelâmes ser Pierfrancesco Bertoldi, notaire de la Mercantazia. Je débutai par lui mettre entre les mains l'écrit du Sbietta, pensant que cet engagement devait être exprimé dans le contrat. Mais, en rédigeant son acte, le notaire prêta si bien l'oreille aux bavardages du Sbietta, qu'il oublia de mentionner la garantie que mon vendeur m'avait faite. La besogne du notaire dura quelques heures, pendant lesquelles je modelai une bonne partie de la tête de mon Neptune. Lorsque nous eûmes signé le contrat, le Sbietta m'accabla de toutes sortes d'amitiés, que je lui rendis à mon tour. Il me fit maints présents de chevreaux, de fromages, de chapons, de gâteaux et de fruits, en telle quantité que je finis par en être presque confus.
En revanche, quand il venait à Florence, je ne souffrais point qu'il descendît à l'auberge. Souvent même, je logeai chez moi plusieurs de ses parents qui l'accompagnaient. Une fois, il me dit en plaisantant qu'il était vraiment honteux qu'après avoir acheté un domaine, je ne me décidasse point à confier trois jours mes affaires à mes ouvriers pour
aller inspecter mon acquisition. Enfin, il me cajola si bien que, pour mon malheur, je lui rendis visite. Il me reçut avec plus d'empressement que si j'eusse été un duc, et sa femme me témoigna encore plus d'amitié. Ces bonnes relations durèrent jusqu'à ce que le Sbietta et ser Filippo son frère eurent tout disposé pour la réussite du complot qu'ils avaient tramé contre moi. — Pendant ce temps, je ne cessais de travailler à mon Neptune, et déjà, comme je l'ai dit, je l'avais entièrement ébauché, d'après une excellente méthode qui, avant moi, n'était connue et pratiquée par personne. Quoique je fusse certain de ne point obtenir le marbre, par les motifs que j'ai mentionnés plus haut, j'espérais pouvoir achever promptement mon modèle et l'exposer sur la place, uniquement pour ma propre satisfaction. — Les choses en étaient là, lorsqu'un mercredi, la beauté de la saison et les obsessions de mes deux coquins me déterminèrent à partir de la villa que je possédais à Trespiano pour me rendre à Vicchio. Comme j'avais préalablement bien déjeuné, je n'arrivai qu'à plus de vingt heures à la porte de Vicchio. J'y trouvai ser Filippo, qui semblait avoir été instruit de ma venue. Il m'accabla de caresses et me conduisit chez le Sbietta. Ce dernier était absent, mais sa femme impudique me fit toutes sortes d'amitiés. Je lui donnai un chapeau de paille d'une telle finesse, qu'elle m'assura que jamais elle n'en avait vu de plus beau. Vers le soir, nous soupâmes tous ensemble fort gaiement ; puis on me mena dans une chambre superbe, où je dormis dans un excellent lit. Mes deux serviteurs furent également bien traités suivant leur rang. Le lendemain matin, le même accueil m'attendait à mon lever. J'allai ensuite visiter mon domaine, dont je fus très-content. Lorsqu'on m'eut remis une certaine quantité de blé et d'autres grains, le prêtre, ser Filippo, me dit en retournant à Vicchio : — « Benvenuto, soyez sans inquiétude ; si vous n'avez pas trouvé tout ce qui vous a été promis, vous pouvez être certain que l'on vous en dédommagera amplement, car vous avez affaire à d'honnêtes gens. Le métayer est un coquin, mais nous
l'avons renvoyé. » — D'un autre côté, ce métayer, qui se nommait Mariano Rosegli, me répéta plusieurs fois : — « Prenez bien garde à vous. A la fin, vous verrez qui de nous est le plus grand coquin. » — En me parlant ainsi, ce paysan souriait malicieusement et secouait la tête d'un air qui paraissait vouloir dire : — « Va toujours, tu sauras bientôt à quoi t'en tenir. » — J'en tirai un assez fâcheux augure, mais j'étais loin d'imaginer ce qui devait m'arriver. En revenant de mon domaine, qui est situé à deux milles de Vicchio, du côté des Alpes, je rencontrai le prêtre, qui m'attendait avec ses caresses accoutumées. Nous fîmes ensemble un bon déjeuner. — J'allai ensuite me promener dans Vicchio. Le marché était alors commencé. — Bientôt je m'aperçus que j'étais regardé avec une vive curiosité par tous les gens du pays, et surtout par un brave homme qui habite le village depuis maintes années et dont la femme est boulangère. Il possède, à un mille de là environ, de bonnes propriétés, mais il préfère vivre à Vicchio, où il demeure dans. une maison qui m'appartient et dépend de mon domaine, que Ton désigne sous le nom délia Fonte. — « J'occupe votre maison, me dit-il, et je vous payerai votre loyer à l'échéance du terme. Si même vous le désirez plus tôt, vous n'avez qu'à parler ; car vous serez toujours d'accord avec moi. » — Tout en causant ainsi, il continua de me regarder avec une telle fixité, qu'à la fin je ne p*is m'empêcher de m'écrier : — « Ah çà, mon cher Giovanni, dites-moi un peu pourquoi vous m'avez regardé plusieurs fois d'une manière si étrange? » — « Je vous l'avouerai volontiers, me répondit-il, si vous me promettez sur votre parole d'honnête homme de me garder le secret. » — Je m'y engageai. — « Eh bien, reprit-il, sachez qu'il y a peu de temps, ser Filippo, ce scélérat de prêtre, ne cessait de vanter l'habileté de son frère qui, disait-il, avait vendu en viager son domaine à un vieillard qui ne passerait pas l'année . Vous avez affaire à des coquins ; tâchez donc de vivre le plus que vous pourrez, et tenez l'œil bien ouvert; cette précaution n'est point à négliger. Je n'ajouterai rien de plus. »
En me promenant dans le marché, je rencontrai Giovan- Battista Santini. Nous fûmes tous deux invités à souper par le prêtre. Ainsi que je l'ai noté plus haut, il était vingt heures environ. On soupa si tôt à cause de moi, parce que j'avais annoncé que je voulais retourner le soir à Trespiano. On prépara donc le repas en toute hâte ; la femme de Sbietta et surtout un certain Cecchino Buti, le bravo de la maison, déployèrent une activité singulière. Dès que les salades furent prêtes, on se disposa à se mettre à table. Le maudit prêtre nous dit alors avec un sourire sinistre : — « Il faut que vous m'excusiez; je ne puis souper avec vous, parce qu'il m'est survenu une affaire de haute importance qui concerne mon frère Sbietta. Comme il est absent, je suis forcé de le suppléer. » — Toutes nos instances pour le décider à rester furent infructueuses. Il partit et nous commençâmes à souper. Lorsque nous eûmes mangé les salades dans de grandes assiettes communes, on apporta à chacun de nous un petit plat rempli de viande bouillie. Le Santini, qui était en face de moi, me dit : — « Les pièces de vaisselle dans lesquelles on vous sert ne ressemblent aucunement aux autres; en avez-vous jamais vu de plus belles! »
— Je lui répondis que je n'y avais point fait attention. — Pendant ce temps, la femme du Sbietta et Cecchino Buti couraient de çà et de là et avaient l'air extraordinairement affairé. Santini m'ayant poussé à engager cette femme à prendre place à table, je l'en priai si vivement qu'elle y consentit. — « Vous mangez bien peu, me dit-elle d'un ton chagrin, mon souper ne vous plaît donc pas? » — Je lui assurai que jamais je n'avais eu meilleur appétit ni meilleure chère, mais que je ne pouvais manger davantage.
— De ma vie je n'aurais deviné pourquoi cette femme m'excitait ainsi à manger. Il était plus de vingt et une heures quand le souper se termina. Comme je voulais retourner le soir à Trespiano afin de pouvoir aller le lendemain travailler à la loggia, je dis adieu à tous les convives, et je partis après avoir remercié la femme du Sbietta.
A peine eus-je fait trois milles que je me sentis l'estomac
MEMOIRES DK BENVENUTO CBLLIN1
en feu. J'étais en proie à de si poignantes douleurs, que, dans mon impatience d'arriver à Trespiano, les minutes me semblaient des siècles. Enfin, grâce à Dieu, je parvins, malgré mes souffrances, à gagner mon logis. Je me couchai immédiatement, mais je ne pus fermer l'œil de la nuit. En outre, je fus tourmenté de coliques qui me forcèrent d'aller plusieurs fois à la garde-robe. Au point du jour, j'éprouvai au rectum une ardeur dévorante, et en examinant quelle en était la cause, je découvris que j'étais plein de sang. Aussitôt je pensai que j'avais mangé quelque chose d'empoisonné. Je recherchai sans relâche ce que ce pouvait être. Alors je me rappelai que la femme de Sbietta m'avait servi dans des assiettes et des plats différents de ceux des autres convives, et que le frère de Sbietta, après s'être donné un mal infini pour me recevoir, avait refusé de souper avec nous. Il me vint aussi en mémoire que ce maudit prêtre avait dit que le Sbietta avait fait un coup magnifique en vendant l'usufruit d'un domaine à un vieillard qui ne passerait pas l'année, paroles que je tenais de ce brave Giovanni Sardella. De tout cela je conclus que l'on m'avait administré une dose de sublimé dans une sauce fort bien accommodée et d'un goût fort agréable. En effet, le sublimé produit tous les symptômes qui se manifestèrent chez moi. Par bonheur, je mange ordinairement la viande sans sauce et sans autre assaisonnement que du sel. C'est pourquoi je ne pris que deux bouchées de cette sauce, et encore parce qu'elle avait une saveur exquise. Je ne doutai point que la petite dose de sublimé n'eût été mêlée à cette sauce, car la femme du Sbietta avait employé mille artifices pour me déterminer à en manger.
Bien que je me sentisse grièvement malade, je ne laissai pas d'aller travailler dans la loggia à mon modèle de Neptune ; mais au bout de quelques jours mes souffrances s'accrurent au point que je fus obligé de garder le lit. Aussitôt que la duchesse en fut informée, elle fit adjuger sans concours le malheureux bloc de marbre à Bartolommeo Am-
mannato. Celui-ci m'envoya dire par messer qui
demeure rue du que j'étais libre de disposer comme
bon me semblerait de mon modèle, attendu qu'il avaitgagné
le marbre. Ce messer était un des amants de la femme
de Bartolommco Ammannato, et comme, grâce à sa bonne mine et à sa discrétion, il était le favori, Ammannato lui donnait toutes les commodités imaginables. J'en aurais long à conter là-dessus; mais je ne veux pas imiter son maître Bandinelli, qui, à force de parler, finissait toujours par déraisonner. Qu'il me suffise d'ajouter que je répondis au messager de TAmmannato que je m'étais toujours douté de ce qui arrivait, et qu'il eût à recommander à Bartolommeo de n'épargner aucun effort pour se montrer reconnaissant envers la fortune qui lui avait accordé une faveur si grande et si peu méritée.
Au milieu de tous ces chagrins, je continuai de garderie lit. J'étais soigné par l'habile médecin maestro Francesco de Montevarchi, lequel s'était adjoint le chirurgien maestro Rafïaello de' Pilli, parce que le sublimé m'avait corrodé les intestins de telle façon que je ne pouvais plus retenir mes excréments. Lorsque le poison, qui heureusement n'était pas en assez grande quantité pour vaincre ma robuste constitution, eut fait tous les ravages que l'on devait attendre, maestro Francesco me dit : — «Benvenuto, remercie Dieu, te voilà sauvé. N'aie aucune crainte, je te guérirai complètement au désespoir des scélérats qui voulaient ta mort. »
— « Cette cure, s'écria alors maestro Rafïaello, sera une des plus belles et des plus difficiles dont il aura jamais été parlé ; car, sache-le, Benvenuto, tu as avalé une pilule de sublimé. » — « A ces mots, maestro Francesco s'empressa de lui couper la parole en disant : — « Peut-être n'était-ce qu'un insecte venimeux. » — Je lui répondis que je savais parfaitement quelle espèce de poison c'était, et qui me l'avait administré. — Sur ce, personne ne souffla plus mot.
— Maestro Francesco et maestro Rafïaello me soignèrent pendant plus de six mois et je restai plus d'un an sans me rétablir.