‹ Mémoires de Benvenuto CelliniChapitre 22 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le prince don Francesco. — Encouragements. — Procès. — Injustice. — Voyage à Livourne. — A quelque chose malheur est bon. — Retour à Florence. — Friponneries. — Le duc et la duchesse de Florence dans l'atelier de Cellini. — Messer Baccio del Bene. — Projet de retour en France. — Mort du cardinal de Médicis. — Voyage à Pise.

Ce fut vers cette époque qu'eut lieu l'entrée du duc à Sienne. Plusieurs mois auparavant, l'Ammannato y était allé pour construire lesarcsde triomphe. Un de ses bâtards, qui était resté dans la loggia, ayant enlevé les toiles dont je me servais pour couvrir mon Neptune, qui n'était pas encore terminé, je courus m'en plaindre au fils du duc, le signor don Francesco, lequel me portait de l'intérêt. Je lui disque l'on avait découvert ma figure avant qu'elle ne fût achevée. Toutefois, je déclarai que je ne m'en serais point préoccupé si elle eût été finie. — « Benvenuto, me répondit le prince, soyez sans inquiétude, cela sera plutôt nuisible que profitable à vos ennemis. Cependant, si vous désirez que je fasse couvrir votre ouvrage, je vous satisferai sur-lechamp. » — Son Excellence illustrissime m'adressa ensuite beaucoup d'autres compliments en présence de plusieurs seigneurs. Alors je priai Son Excellence de m'accorder les moyens de mener à fin mon travail, et j'ajoutai que je voulais lui en faire présent ainsi que du petit modèle. Le prince me répondit qu'il acceptait l'un et l'autre avec plaisir, et qu'il me donnerait tout ce que je demanderais. — Cette légère faveur me réconforta et fut cause que je revins

à la vie. En effet, je sentais que j'allais succomber sous le poids des maux et des tribulations innombrables qui m'avaient assailli tous à la fois, lorsque la bienveillance du prince vint ranimer un peu mes forces et mes espérances.

Plus d'une année s'était écoulée depuis que j'avais acheté au Sbietta le domaine délia Fonte. Après l'empoisonnement et diverses scélératesses dont je faillis être victime, ayant vu que cette terre ne me produisait pas la moitié de. ce qui m'avait été promis, je m'adressai au tribunal, car, à l'appui de mes droits, j'avais non-seulement mon contrat, mais encore un écrit tracé par le Sbietta lui-même, et dans lequel il s'engageait par-devant témoins à me garantir mon revenu. — Messer Alfonso Quistelli, qui était alors procureur fiscal, siégeait avec les conseillers parmi lesquels se trouvaient Averardo Serristori, Federigo de' Ricci et un des Alessandri ; je ne me souviens pas des noms des autres, mais il suffit de dire que tous étaient gens de haute distinction. — Dès que j'eus expliqué mon affaire, ils déclarèrent que Sbietta devait me restituer mon argent. Le seul Federigo de' Ricci émit un avis contraire, parce qu'à cette époque Sbietta était à son service. — Tous ces magistrats m'exprimèrent leurs regrets de ce que Federigo de' Ricci les empêchait de rendre une sentence en ma faveur. Averardo Serristori et l'Alessandri entre autres firent grand bruit, mais Federigo traîna la chose en longueur si bien que le tribunal cessa de siéger avant d'avoir rien terminé. — Quelque temps après, Averardo Serristori m'ayant rencontré un matin sur la place délia Nunziata, me dit à haute voix, sans la moindre gêne : — « L'influence de Federigo de' Ricci l'a tellement emporté sur la nôtre que tu as été volé comme dans un bois, malgré tous nos efforts. » — Mais je ne veux pas m'arrêter plus longtemps sur ce sujet; celui qui possède le suprême pouvoir en serait trop offensé. Qu'il me suffise de dire que je fus victime d'une affreuse injustice uniquement parce que le Sbietta était au service d'un citoyen opulent.

Le duc était à Livourne, je résolus de m'y rendre seulement pour lui demander mon congé; car mes forces étaient revenues, on ne m'employait à rien et j'étais désolé de perdre ainsi mon temps. — Je mis donc mon projet à exécution et j'allai à Livourne où je trouvai Son Excellence, qui me reçut de la manière la plus gracieuse. Chaque jour je montais à cheval avec le duc, de sorte que je pouvais lui dire facilement tout ce que je voulais, d'autant plus qu'il sortait de la ville et suivait pendant quatre milles le bord de la mer, où il faisait construire quelques fortifications. 11 aimait, du reste, que je causasse avec lui, parce que cela le préservait des importunités de la foule. — Un jour qu'il me témoignait encore plus d'amitié que de coutume, je profitai de ses bonnes dispositions à mon égard pour lui parler du Sbietta. — « Signor, lui dis-je, il faut que je vous raconte un événement étrange qui vous expliquera pourquoi je n'ai pu finir de modeler en terre le Neptune auquel je travaillais dans la loggia. » — Je lui appris ensuite que j'avais acheté l'usufruit d'un domaine au Sbietta et j'entrai dans tous les détails de cette affaire, sans altérer en rien la vérité. Quand j'arrivai à l'épisode du poison, je dis que, si jamais mes services avaient été agréables à Son Excellence, elle devait, au lieu de punir le Sbietta ou ceux qui m'avaient administré le sublimé, leur donner quelque bonne récompense. — « En effet, ajoutai-je, la dose n'était pas assez forte pour me tuer, et il y en avait juste assez pour me débarrasser l'estomac et les intestins d'une viscosité qui aurait causé ma mort dans trois ou quatre ans, tandis que maintenant, grâce à la façon dont cette espèce de médecine a opéré, je crois que je vivrai plus de vingt ans encore. J'en remercie Dieu sincèrement et je reconnais combien est vrai ce dicton que j'ai entendu plus d'une fois : A quelque chose malheur est bon. » — Pendant une promenade de plus de deux milles, le duc m'écouta avec la plus grande attention et ne m'interrompit que pour s'écrier: — « Ah ! les infâmes coquins! » — Je conclus qu'ils m'avaient rendu un véritable service et j'entamai un nouveau sujet de conversation.

Un autre jour, ayant trouvé le duc de bonne humeur, je le priai de m'accorder mon congé, afin que je ne perdisse point les années que je pouvais employer à faire quelque chose. J'ajoutai que Son Excellence me payerait, quand elle le jugerait à propos, ce qui m'était encore dû pour mon Persée. J'accompagnai cette demande d'une foule de remercîments, mais le duc ne me répondit pas un mot, et même sembla irrité de mes paroles. — Le lendemain, messer Bartolommeo Concino, un des principaux secrétaires de Son Excellence, vint chez moi et me dit d'un ton de bravade : — « Si tu veux ton congé, le duc te le donnera; si tu veux du travail, il t'occupera. Plaise à Dieu que tu puisses exécuter tout ce qu'il te commandera! » — Je lui répondis que mon unique désir était de travailler, et que je préférais recevoir un sou au service de Son Excellence qu'un ducat à celui de tout autre prince, fût-il pape, empereur ou roi. — « Si telle est ta pensée, me dit alors messer Bartolommeo, vous êtes d'accord sans qu'il soit besoin d'ajouter un mot de plus. Ainsi, tu n'as qu'à retourner à Florence et à être tranquille, car le duc te veut du bien. » — Je regagnai donc Florence.

Dès que j'y fus arrivé, un fabricant de draps d'or, nommé Raffaellone Scheggia, vint me trouver et me dit qu'il voulait me mettre d'accord avec le Sbietta. — « Il n'y a que les conseillers, lui répondis-je, qui puissent arranger notre affaire. Le Sbietta ne rencontrera pas toujours parmi eux un Federigo de' Ricci, disposé, pour un présent de deux chevreaux gras, à prendre en main sa détestable cause et à injurier si cruellement la justice, sans crainte de Dieu et sans égard pour son honneur. » — Lorsque j'eus achevé ces paroles, que j'appuyai de maints raisonnements, Raffaello me remontra avec douceur qu'il valait beaucoup mieux manger une grive en paix que de disputer avec acharnement un chapon, fût-on certain de finir par l'avoir. Il me représenta ensuite que parfois les procès traînent tellement en longueur, que je ferais mieux d'employer ce temps à produire quelque chef-d'œuvre, dont je tirerais plus de gloire

et plus de profit. — Ayant reconnu qu'il disait vrai, je commençai à lui prêter l'oreille, de sorte que bientôt il fut convenu entre nous que le Sbietta prendrait mon domaine à loyer pendant toute ma vie, pour soixante-dix écus d'or par an. — Au moment de passer le contrat, qui fut dressé par ser Giovanni, fils de ser Matteo de Falgano, le Sbietta dit que le mode de stipulations que nous avions adopté forcerait de payer au fisc des droits considérables; qu'il valait mieux simuler un bail que nous renouvellerions tous les cinq ans, et enfin qu'il ne manquerait pas à ses engagements et ne me susciterait plus jamais de procès. Son coquin de frère m'ayant fait les mêmes serments, je consentis à laisser porter le bail au contrat.

Pour aborder d'autres sujets et ne plus avoir à revenir sur ces indignes friponneries, je vais raconter de suite ce qui advint à l'expiration des cinq années. Mes deux bandits ne tinrent aucune de leurs promesses et voulurent me rendre le domaine et ne point renouveler le bail. A mes plaintes, ils répondirent en me montrant le contrat. Ainsi, grâce à leur mauvaise foi, je me trouvais sans armes pour me défendre. — Quand je vis cela, je leur dis que le duc et le prince de Florence ne souffriraient pas que, dans leur ville, on volât les gens d'une manière aussi affreuse. Cette menace les effraya tellement, qu'ils me députèrent de nouveau ce même Raffaello Scheggia, qui avait présidé au premier accommodement. Ils m'avaient déclaré qu'ils n'entendaient plus me payer à l'avance soixante-dix écus d'or par an, comme par le passé, et je leur ai répondu que je ne voulais rien en rabattre. Nous en étions donc là lorsque Raffaello vint me trouver. — « Benvenuto mio, me dit-il, vous savez que je vous suis dévoué. Vos adversaires ont remis l'affaire entre mes mains et accepteront ma décision.» — En même temps, il me présenta, à l'appui de ce qu'il avançait, un papier signé par eux. Moi, qui ne savais pas que Raffaello était proche parent de ces fripons, je crus que tout allait pour le mieux, et je lui donnai aussi pouvoir de conclure. — Un jour du mois d'août, une demi-heure après

la chute du jour, cet honnête homme vint chez moi et dépensa tant de paroles, qu'il me força à faire dresser le contrat le soir même, car il savait très-bien que, si l'on eût attendu jusqu'au lendemain matin, la fourberie qu'il avait conçue aurait été éventée. On passa donc le contrat, et il y fut stipulé que je recevrais, en deux payements, soixantecinq écus par an, tant que je vivrais. J'eus beau me récrier et me débattre, Raffaello exhiba ma signature, de façon que chacun me condamna. — Ce coquin répétait sans cesse que sa décision m'était favorable et qu'il avait pris la défense de mes intérêts. Le notaire et les autres, ignorant qu'il était parent du Sbietta, me donnèrent tort. Je fus donc forcé de céder, mais je ferai en sorte de vivre le plus longtemps possible.

L'année suivante, au mois de décembre 1566, je commis une autre sottise en achetant au Sbietta, pour deux cents écus, la moitié de son domaine del Poggio, qui borde mon bien délia Fonte. Après avoir conclu ce marché, qui, suivant nos conventions, pouvait être annulé dans le cours des trois premières années, j'affermai au Sbietta ma nouvelle acquisition. Je crus faire pour le mieux, mais j'en aurais trop long à dire si je voulais raconter toutes les indignités que j'ai eues à souffrir. Je confie entièrement le soin de ma vengeance à Dieu, qui m'a toujours protégé contre mes ennemis.

Lorsque j'eus tout à fait terminé mon crucifix de marbre, il me sembla que, debout à quelques brasses au-dessus du sol, il produirait un bien meilleur effet que couché à terre. Dès que je l'eus mis en place, je reconnus, à ma grande satisfaction, que je ne m'étais pas trompé. Alors je commençai à le montrer à tous ceux qui m'en témoignaient le désir. — Le duc et la duchesse, qui étaient revenus de Pise, en ayant entendu parler, se rendirent un jour chez moi à l'improviste avec l'élite de leur cour, uniquement pour voir mon crucifix. Ils en furent enchantés et m'accablèrent de louanges sur lesquelles naturellement les seigneurs et les gentilshommes présents ne manquèrent pas de renchérir.

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— Quand j'eus vu que leurs Excellences étaient satisfaites, je les remerciai vivement et je leur dis qu'en m'empéchant de sculpter en marbre le Neptune, on m'avait déterminé à exécuter un ouvrage que personne avant moi n'avait osé tenter. — « Il m'a coûté des peines inimaginables, ajoutaije, mais j.e suis loin de les regretter, puisqu'elles me valent tant d'éloges. Comme je pense que jamais je ne trouverai rien qui soit plus digne de Vos Excellences que ce crucifix, je leur en fais présent de grand cœur, en les priant seulement de vouloir bien ne pas se retirer sans avoir visité le rez-de-chaussée de ma maison. » — Aussitôt Leurs Excellences se levèrent gracieusement, sortirent de mon atelier et entrèrent dans ma maison. Le premier objet qui frappa leurs yeux fut mon petit modèle de Neptune et de la Fontaine. La duchesse, qui ne l'avait point encore vu, en fut si émerveillée qu'elle jeta un cri d'admiration. — «r Sur ma vie ! dit-elle au duc, je n'aurais jamais imaginé qu'on pût voir quelque chose d'aussi beau. » — A ces mots, le duc lui répéta plusieurs fois : — «Eh bien! ne vous l'avais-je pas dit, moi? » — Ils continuèrent de parler entre eux en termes aussi flatteurs pour moi : puis la duchesse m'appela près d'elle, et me donna une foule de nouveaux éloges qui ressemblaient à des excuses. Elle dit ensuite qu'elle voulait que je choisisse moi-même un bloc de marbre et que je le misse en œuvre. A ces bienveillantes paroles, je répondis que, si Leurs Excellences m'accordaient les facilités nécessaires, j'aborderais volontiers, pour leur complaire, une si laborieuse entreprise. — « Benvenuto, s'écria aussitôt le duc, tu auras toutes les facilités que tu demanderas, je t'en donnerai même d'autres qui surpasseront tes espérances. »

— Là-dessus, Leurs Excellences se retirèrent et me laissèrent très-satisfait. Mais bien des semaines se passèrent sans que l'on s'occupât de moi. Cet oubli me causa un chagrin qui approchait du désespoir.

A cette époque, la reine de France envoya à Florence messer Baccio del Bene pour emprunter de l'argent à notre duc, qui, dit-on, consentit gracieusement à lui en fournir.

Comme messer Baccio del Bene et moi nous avions été jadis intimement liés, nous nous reconnûmes à Florence, et nous nous vîmes avec beaucoup de plaisir. — Un jour qu'il me rendait compte des faveurs dont l'honorait Son Excellence illustrissime, il me demanda quels étaient les grands ouvrages dont je m'occupais. — Je lui racontai alors l'affaire du Neptune et le tort considérable que la duchesse m'avait fait. — A ces mots, il me dit de la part de la reine que Sa Majesté avait le plus vif désir déterminer le mausolée du roi Henri son époux, pour lequel Daniel de Volterra avait entrepris un cheval colossal en bronze, mais qu'il avait laissé s'écouler l'époque où il devait le livrer ; que le tombeau réclamait de riches et nombreux ornements, qu'en conséquence, si je voulais revenir en France habiter mon château, la reine, pour m'attacher à son service, m'accorderait tout ce que je pourrais désirer. — Je répondis à messer Baccio qu'il fallait en conférer avec le duc ; que, si Son Excellence illustrissime y consentait, je retournerais volontiers en France. — « Eh bien ! nous partirons ensemble, » — s'écria joyeusement messer Baccio, qui croyait l'affaire faite. Le lendemain il eut avec le duc une entrevue dont il profita pour lui parler de moi et lui dire que, si Son Excellence le permettait, la reine méprendrait à son service. — « Benvenuto est un habile homme, ainsi que tout le monde le sait, mais maintenant il ne veut plus travailler. » — Telle fut la réponse du duc, qui changea ensuite la conversation. — Tout cela me fut rapporté par messer Baccio lui-même, que j'allai voir le soir suivant. — Je ne pus me contenir plus longtemps. — « Son Excellence, m'écriai-je, ne m'a rien commandé, et cependant avec mes seules ressources j'ai exécuté un des ouvrages les plus difficiles du monde, et pour lequel, malgré ma pauvreté, j'ai dépensé plus de deux cents écus. Que n'aurais-je donc pas fait, si Son Excellence illustrissime m'eût employé? Je vous le jure, en vérité, on m'a fait bien du tort. » — Le bon gentilhomme répéta fidèlement ces paroles au duc, mais celui-ci répondit que c'était une plai-

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santerie et qu'il voulait me garder. — J'en fus tellement irrité, que plusieurs fois je fus tenté de partir à la grâce de Dieu. — La reine, de peur de déplaire au duc, ne voulut plus qu'on lui parlât de moi : de sorte qu'à mon grand regret je fus obligé de rester.

Vers cette époque, le duc quitta Florence avec sa cour et tous ses enfants, à l'exception du prince qui était en Espagne. Il se rendit à Pise en traversant les maremmes de Sienne. — Le cardinal fut le premier qui ressentit les effets de cet air empoisonné. Peu de jours après, il fut attaqué d'une fièvre pestilentielle qui l'emporta rapidement. C'était l'œil droit du duc : il fut vivement regretté, car il était beau et bon. — Je laissai s'écouler quelque temps, et, lorsque je crus que les larmes étaient essuyées, j'allai à Pise.

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