CHAPITRE PREMIER
La Cavalcade. — Arrivée au CouYent*
Nous partîmes de St.-Ciirîstoplie sur nos monîoies ordinaires, au bruit des tambours, des trompettes qui marchaient devant nous : arrive's au sommet d\in morne cultivé , nous découvrîmes la vallée où est bâti le Chiapa-Royal , environné de il ois bourgades, dont celle nommée St. -Philippe était la seule que nous eussions à traverser.
Les terribles musiciens qui nous accompagnaient toujours , avertissaient assez , par leurssonsassomîuans, les habitans de ce premier endroit , que nous allions leur apparaître; j'ordonnai toutefois au plus bruyant de ces sonneurs ineuphoniques d'aller en estafette au bourg, pour qu'on nous préparât un second déjoûner, Pair froid de ia mont*^«
T. ri,
gne ayant aiguisé de nouveau notre courageux
appétit. °
A cinq cents pas de-là , en descendant , à un détour boisé , nous aperçûmes tout-à-coup une vingiaine dlndiens à cheval, fringans et lestes, avec plusieurs trompettes qui sonnaient devant eux. Au nnlieu du cortège était un jacobin replet, ioufflu, monté sur une mule blanche, dont les harnois , comme nous le vîmes ensuite, étaient couverts d'or et de^ perles. A cet aspect, notre escorte mit pied à terre j nous voulûmes en faire autant, car on nous dit que le gros moine au teint fleuri, était le père Théotime, notre prieur ^ mais il nous cna aussitôt sur un ton jovial, en approchant de nous : ce Restez, restez ! nous sommes tous égaux ICI ^ et moi je ne pourrais descendre ni remonter aussi facilement que vous «. Il nous donne ensuite la main, et ajoute en riant, ce Je suis très-content de vous voir , messieurs les déserteurs 5 soyez les bien venus : on vous procurera plus d'agrémens à St.-Phdippe où nous allons , qjae vous n'en auriez eu dans l'autre St.-Phiîippe, la triste capitale de ces maudites Philippines, où moi-même, il y a deux ans, je devais trouver un tombeau. »
Gomme orateur de la brigade, je haranguai sa révérence dans un discours calholico-académique, dont elle fut , ou me parut très-satisfaite^ et nous descendîmes ensuite joyeusement au bourg, dans lequel nos religieux ont une maison de plaisance, et près duquel les habitans, hommes et femmes, nous attendaient, pour nous offrir de gros bouquets de roses, nous en jeter d'effeuillées au visage, comme on en jette au nez des Rois, le beau jour de leur sacre , dont le nébuleux lendemain voit souvent naître des épines pour l'un et pour les autres. La jeunesse nous précéda, eu dansant devant noLi«
(3) au Lrnit de divers instrnmens, tout le lou^ d'une rue jonchée de feuilles d'orangers, ornée d'arcs de triomphe et de festons de fleurs , jusqu'à la porte de l'église, où la mnsique ayant cessé, le prieur monta^dans la chaire, remercia les indiens de leur récepiion , et accorda des indulgences à tous ceux qni visiteraient, le dimanche suivant, la chapelle de St. -Philippe, où. il y a vm tronc pour les offrandes.
Nous quittons l'autel pour la tahle , et Ton nous sert vingt mets , arrosés tour-à-tour du bon vin de Xérès , que l'excellent supérieur avait fait apporter exprès pour nous. Déjeunez bien , nous disaitil souvent , car vous dînerez mal , et ce sera à Fomhre... Le mot de cette énigme nous fut donne au m )nasière.
Mais nous partons pour nons y rendre, en cavalcade, au carillon des cloches, avec la même pompe ^ le même bruit qu'à notre entrée. A une portée de fusil de la ville royale , notre chef congédie les indiens, parce que la maison où nous devions être traités différemment n'était pas éloignée, et parce qu'il n'est pas permis de montrer dans la ville le faste qu'on étale à la campagne , où les prieurs des deux couvens ont le train de l'évêque, qui ne le souffre pas dans la cité (i).
Dès que l'escorte a tourné bride, le général, qu'accompagne son secrétaire , fait faire halte , former le cercle, comme le caporal qui transmet l'ordre, tire de sa poche un écrit, qui sentait Tambre et aurait pu sentir le poivre , et nous donne lecture de ce qui suit :
ce Comme il est avéré que les frères Cyrille de Kenada, Thadéo de Bores, Thomé de Toledo, Chrisosiôme d'Iju, Matbias d'Orun?.a et Policarpe
Vartnnas (le de ne manque qu*à moi seul ), ont fraudiilensement abandonné leur supérieur légi lime , don Antonio Gingalès , sur le chemin des î^hilippines^ et sont venus sans sa permission daos la province monastique de Chiapa-Koval, nous ne pouvons en consience les admettre parmi nos frères, qu'ils n'aient subi auparavant la punilion de leur faute... JPour quoi nous ordonnons à don prieur qu'aussitôt qu'ils seront entrés dans le couvent, il ait à les y faire renfermer deux à deux, pentlant trois jours, sans leur permettre d'en sortir, si ce n'est pour aller au réfectoire , où ils recevront à midi, le pain et l'eau que prescrit l'ordonnance, avec la discipline ^ à la volonté du prieur , laissant au reste à sa prudence le soin de leur santé >3.
Signé) DON Alvar.
Le voilà donc connu ce secret.... peu terrible | car excepté la discipline que je ne saurais digérer, le pain et l'eau sont digérables dans un carême de trois jours ; et puis notre prieur^ qui se portesibien, ne voulant pas que notre mine soit la critique delà sienne , aura soin de notre santé.
Tel fut le commentaire qu'il fit lui-même sur î'arrét qui réglait notre pénitence. Elle apaisera nos créoles, ajouta- t-il, ou ils feront semblant , du moins, d'en être satisfaits 5 et vous devez être certains d'obtenir par la suite un agréable avancement.
Nous voici dans le monastère, qui est aussi riche que vaste. Une partie des jacobins nous accueille avec joie , l'autre nous envisage de mauvais œil... Je ne fais point cette observation parce qu'il y avait deux borgnes parmi ces indigènes. On nous conduit dai-is nos cellules j et^ un quart-d'heure après^^
on
nous sommes amenés au réfectoire. Là, le prieur donne lecture à tous de la sentence, et la majorité des voix, où il mêle la sienne, qui en vaut quatre, nous épargne la discipline. Mais la cloclie du dîner sonne, tous les religieux diseut leur Be^ nedicite, se mettent proniptement à table, et nous autres Jonasdes Fliilippines, comme nous appellent déjà quelques créoles, par allusion au prophète qui jeûna autrefois dans le venire d'une baleine, nous sommes obligés de nous asseoir sur le carreau , à la manière des tailleurs , et d'accepter un pain , avec un pot d'eau claire , pour tout potage , dont nous bu\ons gaîment après deux amples déjeuners, sans compter ce qui doit les suivre.
Il est bon d'observer que nous avions auprès de nous un compagnon de pénitence , jacobin, né à Chiapa, qui éprouvait ce léger châtiment pour certaine correspondance avec une religieuse : il nous regardait d'un œil sombre , et murmurait en mangeant son pain sec : Des Jonas désohéissans. Le faclt indignatio nato me revint en mémoire, et je détachai tout haut ces hexamètres :
Si moniabs amor te turpia seribere fecîfc , Ecce tibi geiidae pr^ebent medicamina lirnplias',
Notre amoureux n'entendait pas la langue de Tibulle, car il me répondit en espagnol, d'aller prendre moi-même médecine avec une njmphe'y mais d'^autres moines castillans, le père cellerier cntr'autres, comprenant ce lalin , bon ou mauvais^ retinrent le distique, qui lit fortune^ tant une ombre d'instruction est rare en ce pays, même parmi les hommes dont la science doit éclairer ie zèle !
Rentrés dans nos cellules, chambres qui, comme ou sait^ ne sont pas grandes^ nous y reçûmes la visité
de lous les moines espagnols : ils étaient à la queue pour nous demander des nouvelles du cher pays, dont je ne disais rien, par une assez bonne raison; mais je leur parlais de Cayenne où j'avais vo^^agédans ma jeunesse pour ma santé j et ils ne savaient pas combien cetleîleest insalubre. Dailieurs nul ne venait nous voir sans être muni de Uamphore'y on se divertissait au lieu de raisonner. Ces trois jours de prison, que nous passâmes au surplus dans un repos canonicalj sans aller à matines, furent pour nous comme trois jours passés à la cour du roi de Cocagne.