‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 41 sur 74 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Je redeviens Maître d'école. — Le Gentillâtre.

Or le distique improvisé fut rapporté au bien- Teillanl prieur, qui le cita au bon provincial^ qui en fit part au vieil inquisiteur , qui vint le lire au noble évêqoe, lequel m'ayant fait appeler auprès de lui , s'entretint avec moi d'instruction publique : nous parlâmes latin; et, franchement je vis, à certains solécismes , que j'étais, sur ce point, plus ferré que son éminence. Quoi qu'il en soit, elle daigna m'assurer sa protection , et me donner Tex- •pectative d'un honnête vicariat.

En attendant , don Théotime me pria d'agréer l'emploi d'instituteur des enfans que les habitans de Chiapa envoyaient à leurs frais apprendre dans notre couvent îa grammaire espagnole et la langue latine; instruction d'un grand rapport pour la caisse des jacobins : cette place pénible et inapanîageuse ne me souriait guère 3 j'en avais déjà exercé

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(7) une presque semblable à la Guyane, avec beaucoup de peine et très peu de profit; mais il fallait continuer d'être agréable à notre chef 5 et j'acceptai l'emploi, en m'a'djoignant don Chrisostôme , le plus instruit de mes cinq compagnons, après doa Cyrillos, qui dédaignait tout emploi subalterne.

Yinot mois de résidence à Chiapa-Royal et dans ses environs, devaient me procurer des notions exactes sur la province dite de Cbiapa , mais qui en renferme deux autres , celles de Zoques et de Seldales : ces notes détadlées rentrent dans les matériaux qui ai 'aideront à composer la Description générale de V Amérique soumise naguère à l'Espagne. Ne sortant plus de mon itméraire, parce que cet ouvrage excéderait mon plan, m'éloignerait d'un but philosophique, et pourrait nmre à riutérêt de mon autre tableau , je ne décrirai point ici ces trois provinces ou intendances ; je dirai même peu de chose de la ville où je fus^ trop, long- temps pédagogue (2) , attendu qu'elle n'offre rien de remarquable.

On y peut remarquer pourtant, ce qui n'est rien, les gentilshommes, dont Tignorance , l'air capable, f orgueil , la fanfaron ne rie, sont passés en proverbe dans la province. Presque tous, les plus gueux comme les plus aisés, car l'opulence est rare à Chiapa-Royal, veulent descendre , ainsi qu'a Mexico des premiers conquérans, voire même des ducs d'Espagne 5 et leur langage , leurs mœurs, leur esprit et leurs goûis sont plus communs et plus grossiers que ceux des indiens.

Les premières familles portent aussi les noms de Cortez, deSolis, de Yelasco,deZerna,d€Mendose j et ceci me rappelle qu eu Amérique personne n'a daigné ou osé prendre le graud nom du

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^'énois Christophe : c'elait bien assez , lî est vrai, qu'un Améric Vesptice lui dérobât la gloire de nommer un monde nouveau qu'il avait inventé; mais si la liberté renaît, triomphe eo Amérique, je crois que la reconnaissance la nommera enfin la

Colombine. M. , en parlant du deuxième

voyage d un mortel créateur, fit cet alexandrin : Il sort de son cacîiot pour agrandir ie monde.

Je n'ai pas rencon tré danscette ville un hommeinsiriut on croyant l'être, qui sût parler français tant fOit peu p'urement; et cette langue est pourtant an=^ jourd hui, plus que jamais, la langue universelle, teuxqmi'entendents^élonnaientdemonaisanceàla parler et de la pureté de mon accent; ils demeu-^ raient persuadés que j'avais habité la France, et ne se trompaient guère.

On ne me permettait d'instruire que des enfant de nobles Un de ces gentillâtres, le seigneur don Ibomas de Velasco, assez riche , mais très-avare et non moins ridicule , m'invita un jour à dîner dans son palais, qui ne serait pas même une maison bourgeoise au faubourg St.-Marceau. Il croyait pour lavoir entendu dire, que j'avais résidé chex' le premier peuple du globe, et il me demanda, tres-seriensement, si le soleil , la lune et les étoiles étaient en France, de la même couleur qu'à Chiapa. lioyal ; si hs Iraoçais m.archaient pieds-nus comme les indiens ; si l'on sacrifiait en France les prisonniers de guerre, comme autrefois les païens le faisaient à Mexico, ( ici je fus tenté de lui en repondre que de tels sacrifices n'avait lieu aujomahui qu'en Angleterre;) si les françaises por~ taient leurs enfans dans leur sein plus lon'>.temps qqe les espagnoles ; si hs amans de celles'^ci n\v imnn pas phisgalans que ceux de$ aoUes(3) Jepa.sae

sub S'ileiitio cinquante impertinences d^une pareille force j pour arriver à la dernière : il essuie ses moustaches, rince sa bouche , nétoie ses dents, et me dit d'un air vain : Trouverait on en France un ragoût aussi délicat que celui-ci ? Et il m'a réj:5alé^ pour mets unique, d'nn plat de féverolles assaisonnées de poivre et d'ail î

JSfota benc. Tia gentilhomme rie est jalouse de sa noblesse , mais pras encore de son maritalisme ; ce qui n'empêche pas qu'elle ne soit souvent vulcanisée par la frocarderie.

Celle-ci se compose de jacobins , et de franciscains , chez lesquels plus d'un nouveau jésuite s'est impatron isé.

Pour obtenir plutôt une petite cure » je m'étais perfeclionné secrètement dans la théologie : je soutins plusieurs thèses publiquement contre un jésaite déguisé, qui aurait pu briller à laSorbonne beaucoup mieux que l'ex-avocat , mais qui n'avait pas ia parole quand il fallait improviser.

Notre dernière thèse fut soutenue en espagnol , dans notre église , et en présence d'un nombreux auditoire, composé de Févcque , de nos supérieurs, des officiers civils , de bourgeois , de dames , de nobles et de moines des deux couvens : cette thèse roula sur la naissance de la Yierge-^Jarie , que les jésuites avec leur Suarez, les Cordellers et les Scolisies prétendent être née exempte du péché de nos premiers parens 5 opinion qui n'est pas celle de St. -Thomas d'Aqum , cet ange de l'école.

Quand moiî antagoniste , le plus savant des franciscains ou cordeliers , eut achevé sa dissertation , qu'il lut péniblement et froidement , quoique fort bonne^ et qui fut applaudie très-yiveinânt

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par les jésuites , très- machinalement par le reste de rassemblée, qu'entraînaient les ignaciens , ]e m'élançai à mon tour dans la chaire, où m'imagiziant être encore k la tribune de la Convention^ je soutins, d'abondance, avec le prestige du geste et d'une voix sonore , je soutins , moi , avec tons les tliomistes, que la Sainte - Yierge était née dans le péché originel , comme tous les enfans du premier homme et toute leur postérité. Ce texte n'était pas fécond, et je parlais d'ailleurs contre mon propre sentiment ; mais je connaissais les ressources de Part sorhonnical , et je semai de fleurs le champ le plus aride. Je sus éblouir pour convaincre. N'étant pas très-modeste, j'avouerai que jamais je n'avais obtenu un succès plus brillant : les jésuites frappaient du pied ^ gesticulaient et se bouchaient ensuite les oreilles , pour échapper au bruit qui ravissait les miennes.

Cependant le premier des franciscains, vieux, rnais terrible inquisiteur, se levant lout-à-coup , ramena le silence. — On ne peut soutenir, s'écriat-il , de telles propositions , que dans les pays hérétiques 5 comme la Prusse , l'Angleterre, et aujourd'hui la France... — Mon frère , dit en l'interrompant don Théotime , l'autorité de St. - Thomas , de toute son école , vaut bien celle de Suarez... — J'ai , contre St. -Thomas, St. -Jérôme , deux papes et un million de jésuites. — Nous avons pour nous trente papes et les thomistes, qui n'ont pas éprouvé ni encouru le sort à^s autres.,. Us renaîtront. — Peut-être.

Je n'avais pas quitté encore la tribune sacrée : •voulant terminerla dispute, sentant aussi trop bi«n où l'assertion du jésuite inquisiteur pouvait aller un jour à mon égard , je fis un signe à mon prieur , et débitai , cx-abrupto > en flexible avocat ^ une

llièse conliiilre à celle qui venait cVobtemr tant d'accueil; \epaUnodiai tout mon premier discours, l'en fis un autre si pompeux et si fleuri encore , parce que le nouveau sujet, éminemment inspirateur , devenait bien plus favorable à des mou vemens oratoires , qu'on m'honora d'une triple bor ^ dëe d'applaudissemens unanimes : 1 eveque , don Alvar , don Théotime , l'inquisiteur lui-memc m'accablèrent de coiliplimens , et tous nos jacobins sourirent d'un air de triomphe , en regardant

les cordeliers. a j»' i 9

Après un telsuccès, resterai- je maître decoie ... ]S[os bons supérieurs voulurent me faire obtenir un emploi de prédicateur officiel dans la paroisse episcopale du gouverneur et des autres autorités 5 mais ils furent barrés par une effroyable cabale, ou trempèrent bientôt tous les moines, jusqu'à nos treres; fe n'eus pas même l'avantage de reparaître dans ia chaire du moutier de St.-Dominique , dont les sermoneurs ordinaires étaient , avant la thèse, souvent indisposés; mais ellesles avaient guéris de toute espèce d'enrouement. Ainsi, par le moyen qui devait m'approcher de la petite cure ,]e la vis s éloigner de ma pieuse ambition 5 et, dans mon zèle apostolique, j'en éprouvai d'autant plus de regret , que la moindre, dans ce pays, vaut la meilleure de l'Espagne ,que celle d'une ville vaut même certam évêche , et (pie... je demeurais maître d école.

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