‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 43 sur 74 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nouveau voyage. — Le Goitre.

Si nons n'avions pas de musique en partant de la ville noble sur nos fringantes mules , nous n'en fûmes pas moins accompagnés ^ au point du jour , par le bruit des trois seules pièces d'artillerie qu'elle possède 5 mais cette salve de canon n'annonçait que la fête du gouverneur provincial.

Je reprends mon itinéraire. Théopisca , où nous descendîmes le soir chez le vicaire mon collègue , religieux créole , est une ville d'Indiens agréablement située , presqu'aussi étendue que celle où Boniface renia le jacobinisme , en jetant le froc aux orties pour une rose sans épines, mais un peu effeuillée. Le saint homme qui nous reçut , détestait notre chef et ne nous aimait guère' : il ne laissa pas néanmoins de nous régaler en amis , connaissant le pouvoir que j'avais auprès du prieur; il voulut même nous conduire le lendemani jusqu'à Comitlano , couvent de franciscaines, chez les- (juelles nous déjeunâmes très-largement.

T. II

A Izqmnteiiatîgo , jolie vilie indienne , fort commerçante, nous logeâmes cliez un cure% nommé frère Pacôme, vieil espagnol , petit de taille , mais assez grand dans sa façon de vivre : il nous traita en cliair et en poisson, comme si nous eussions été des Milon, des Gargantua. Les prêtres et les moines de ce pays sont plus savans dans li^sc^ence d'Epicure, que dans celle de Saint -Jérôme, 11 faisait tellement profession de pauvreté , qu'il n'avait pu encore, après neuf années de travaux apostoliques dans cette cure, amasser que dix mille piastres, qu'il avait envoyées à la Cour de Madrid, pour obtenir un modeste évêché.

Nous employâmes quatre jours à traverser, avec des guides, les monts d'Ocuchumatlana, logeant sous le chaume indien en de pauvres villages , excepté dans celui qu'on appelle CantJa. Tous ces Américains nous accueillaient civilement ^ même avee cordialité, en nous offrant des vivres.qui sont payés par une note de dépense qu*écrit le voyageur sur leur registre 3 mais, ne voulant point abuser d'une loi arbitraire et tyrannique, si l'on peut s'exprimer ainsi sans faire un pléonasme, nous les obligions d'accepter , indépendamment de la note, une gratification. Ces pauvres Indiens sont forcés, comme je l'ai dit en parlant d'une autre province, par un ordre des magistrats et des évêques , à ces lourdes avances, que ne rembourse pas toujours ie régidor fiscal;' et la plupart de ces Américains ii'ofltcependant qu'un médiocre champ de blé ou de maïs pour nourrir leur famille pendant toute l'année.

Arrivés à Cantla , nous fûmes hébergés par des

religieux de la Merci, à qui appartient ce village.

Ils n'auraient pu y subsister, tant il est misérable,

^ans une inxage de la Vierge dont il récitent les

(19) miracles , ce qui leur attire souvent beaucoup de monde et leur procure des aumônes contre des indulgences. L'éj^lise est rlchementornée,surtoutle maître-autel où est la siatae virginale dans un tabernacle d'argent , voilée de six rideaux brodés de perles et garnis de dentelle du pins haut prix : l'image est couronnée d'un diadème en or tout incrusté de pierres précieuses ', seize lampes d'argent pendent devant l'autel; et je ne compte pas les chandeliers , les encensoirs , les soleils , les calices , «oit en argent, soit en vermeil, ni tous les autres ornemens d'une égale richesse 5 de sorte que ces monts cachent un grand trésor.

Quoiqu'ils ne soient pas de notre ordre , les quatre moines qui composent ce monastère nous reçurent fort bien, et, tout le long du jour, ne'ftrent autre chose, sans doute par reconnaissance, que de nous conter les prodiges de l'image miraculeuse.

Nous mangeâmes ^ à Cliaùtla , dernier village de cette suite de montagnes , des raisins excellens , crûs sur des treilles j ce qui nous fit juger que si l'on voulait cultiver dans ce pays la plante qui produit le fruit défendu aux Anglais , elle rendrait d'aussi bon vin que celui de Madère. Les villageois transportent ce raisin à Guatimala, éloigné de quarante lieues : on l'achète par rareté comme par excellence 5 car depuis Tlascala jusqu'à la ville indigotière , il n'y eu a pas d'aussi bon. "Vive Noé! disait mon camarade , qui avait tellement rempli ses poches de ce doux fruit , qu'en le foulant au trot, il fit du vin pendant une heure ou deux.

Sacapula , bourgade où nous avons un couvent de notre ordre , est dans une vallée aussi riante que fertile. Le prieur espagnol nous reçut sous un^

tonnelle, au bord d'un grand ruisseau qui, à dix lieues de là, devient une crique ou rivière. Nous reculâmes, maigre nous, à Faspect de ce moine , avec une espèce d'horreur , en voyant une loupe qui couvrait toute sa poitrine du menton jusqu a ia ceinture , de manière qu'il ne pouvait Laisser la tête. Il nous dit , après le souper , que cette infirmité lui était survenue depuis quinze ans , pour avoir bu de l'eau de la rivière , et nous venions d'en boire.,... c'est-à-dire dans le potage. Il ajouta que cette eau n'agissait ainsi que sur ceux qui la buvaient froide 5 mais nous bûmes de fort bon vin (5), en plaignant ce pauvre homme , qui du reste est Irès-avenant.

Nous vîmes , en effet, que beaucoup d'Indiens de ce canton étaient chargés de ces énormes goitres. Par la barbe de Saint-Antoine , me dit don Chrisostôme, j'aimerais cent fois mieux être bossu ! Logés, le lendemain , dans le bourg de Suchanpec , chez un riche marchand de cacao , nous \ apprîmes de lui que cette denrée y aboude , ainsi que le sel et les dattes , qui égalent au moins celles de Barbarie.

Saint - André , grand village au milieu d'une plaine, a quantité de fermes où l'on élève du bétail, où l'on recueille du froment , de superbe coton, de l'indigo , des fruits. Tous ces pays , en générai, malgré le despotisme, jettent un beau coton ; mais ce n'est pas pour ceux qui le cultivent.

La superstition, sœur de la tyrannie et sa servante, n'y prospère pas moins. Comme nous gravissions une haute mooiagne, dont le chemin, escarpé^ raboteux, environné de précipices, mène à Sacualpa^ la mule de louage que je montais pour ménager la nûeiine , se mit tout à coup à ruer, à se cabrer , à

sauter et à se lancer hors da cîiemiii, sur le bord d'un alûme , dans lequel je serais encore , si un manglier protecteur ne m'en eût préserve, en arrêtant Taveugle fureur de la bête.

Nos guides indiens se mirent aussitôt à crier i C'est un saint! miracle! c'est un saint î Ei ils criaient si fort, qu'on eût dit qu'ils voulaient se faire entendre jusqu'à Rome , pour m'y faire canonniser.

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