‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 42 sur 74 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les Femmes insurgées — Une veuve Créole.

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La plus grande partie du revenu de Tévêque de Chiapa provient des nombreuses offrandes qu il perçoit dans les bourgs et les villages , où il va ; une

flûsraiHiee, faire récolte, c'est-à-dh^ , donner îa coohrmauoii aux enfaiis indiens : il donne et il reçoit; cnaqne petit soufflet lui vaut un cierse, pesant jusqu'à six livres , avec deux aunes de ml l>an , garni du haut en bas de réaies ou d'escaJins : les villageois mettent beacoup de vanité dansées pieux tnbuis.

Bon Bernard de Salas, Fun des prédécesseurs oe 1 eveque actuel , que je ne nomme pas , n'ayant pn louer sa science , recueillait dans celte moisson, ]"squ a seize cents piastres, en offrandes sonores . et sans compter les rubans à paillettes , ni les pré- «eus des confréries. * '

Ce prélat, un peu semblable anx nôtres, aimaitfon ies richesses-, mais il avait de bonnes mœurs, il s'ap. piiqoait a réformer les désoMres de son troupeau • et 11 lui en coûta la vie. ^

'Lqs dames et les demoiselles de Giiiapa - Rova! croyaient à cette époque, éti^ sujettes à des fai» I>iesses... d estomac, si fortes, si cruelles, qu'il leur etautout-a-fait impossible d'assister aux offices, 111 d entendre une messe basse, sans prendre uu petit verre de chocolat et sans manger un p^u de confiturepour les fortifier. Acet effet, leurs esclaves avaient coutume de leur porter ce reconfort au milieu de la messe ou du sermon , ce qui ne pouvait avoir lieu sans causer dans l'église quelque contusion , sans interrompre à chaque instant le celér)rant ou le prédicateur.

Voulant remédier à cet abus par des voies de douceur 1 eveque don Bernard exhorta plusieurs iois ces dames vaporeuses à s'abstenir de leur col- Jation^^ mais la défense augmentant le plaisir, ia désobéissance alla jusqu'à l'audace , et le prélat' se Ht torce de faire placarder à la porte de son égÙ§s

une ex- communication contre toute personne qui viendrait y boire ou manger pendant le service divin.

Cette rigoureuse mesure cîioqua extrêmement toutes les icmmes , dont l'estomac était si faible, particulièrement les demoiselles , et une députalion du sexe révolté aiîa déclarer aux cbanoines que si son éminence ne révoquait son excommunication , et ne leur permettait de porter du soulagement à leurs faiblesses, elles étaient bien résolues à déserter la cathédrale, seule paroisse de la ville.

Ces bons prêtres, épouvantés d'un dépit qui les priverait de plus d'un bénétice au profit des religieux , alléguèrent à don Bernard la mode du pays , la faiblesse des femmes et de leur estomac , Faversion qu'elles auraient pour leur évéque, et le dan-ger d'une mutinerie, ce Ma vie n'est rien, leur répond- il, au prix de la gloire de Dieu et de celle de sa maison 5 je saurai remplie* mon devoir. ?>

Comme le sexe faible vit que son éminence s'obstinait dans une rigueur impoiiiique , mais pieuse , il s'enlêta dans une résistance ferme, mais condamnable^ et l'église, malgré la fulmination , devint de plus en plus un café ou un restaurant. De tels excès forcèrent don Bernard d'ordonner aux chanoines d'enlever aux servantes les vases dans lesquels elfes portaient du chocolat à leurs maîtresses ; mais €elles-ci avaient leurs défenseurs , qui osèrent tirer l'épée contre des prêtres.

Bientôt les friandes rebelles , ne voulant pas sa contenter , dans une église , du pain de la parole , abandonnèrent en effet la cathédrale , pour aller entendre la messe et le sermon , avec leurs sigisbés, dans les couvcns où les moines les laissaient vivre k leur manier^ , ne les prêchant qu'à l'ami^bie sur

celte Indisposition gastronomique 5 qui les enrichissait aux dépens des chanoines. Alors Fëvéque se fâcha contre des jacobins si doux, des francisciscains si mielleux, et fit publier un autre ordre j'ulminatoirc, par lequel il était enjoint à tous les habitans de Chiapa de venir à la cathédrale^ mais au lieu d'obéir , les femmes s'enfermèrent pendant un mois dans leurs maisons, s'y livrant à leur aise à toutes les douceurs dont un prélat rigide prétendait les sevrer.

Bon Bernard , sur ces entrefaites , se vit atteint d'une épouvantable colique : on appela les médecins^ ils déclarèrentqu'il avait pris un poison violent. Yiclime d@ son zèle , le digne prêtre pardonna aux cruels auteurs de sa mort, et pria Dieu de la leur pardonner aussi

Certaine demoiselle , ayant des liaisons très-famîîièresavec un^ page de l'évéque, fut soupçonnéed'avoir engagé le jeune homme à lui donner une tasse de chocolat empoisonné. Des magistrats intègres eussentfait faire à ce sujet une information^ mais la demoiselle était riche, et ils n'aimaient pas l'éminence. Peu de femmes plaignirent sa destinée 5 la plupart osaient dire que , puisqu'il avait témoigné une si grande aversion pour le chocolat qu'on buvait dans son église , celui qu'il avait pris dans sa maison n^avait pas dû s'accommoder à son tempérament.

Sa tragique aventure, dont tant de gens avaient pu rire , lit naître ce proverbe ;(4) Gardez-vous bien du chocolat de la Royale l Je n'osais moimême goûter de celui qui m'était offert , à moins d'être assuré de la vertu des dames qui m'invitaient à en prendre chez elles , ou qui m'en envoyaient. Comme elles sont , en général , fort adonnées à leursplaisirs, elles pèchent souvent, avec de jolis

hameçons , les cœurs qu'elles convoitent 5 mais si le vôtre est rebelle ou volage , prenez garde à I9. tasse de chocolat ou à la boîte de conserve !

Une veuve créole, qui venait quelquefois s'a* niender à mon tribunal et avait mis son iils à mon école , m'adressait par hoiniétetë de pareilles douceurs , et jamais je n'en éprouvai de souvenirs? amers. Riche , d'une humeur enjouée , elle avait eu quinze ans , un lustre avant la prise de la Bastille y ce qui lui procurait au moins la quarantaine , qu'elle n'acceptait pas. Elle eut un jour la complaisance de m'envoyer un singulier cadeau enveloppé dans un madras , qui contenait en outre des jasmins et des roses : je délie le mouchoir , et crois trouver parmi les fleurs un large oot de coniitures; mais ]e ne vois qu un gros melon , sur lequel on avait gravé , avec la pointe d'un couteavi , un cœur transpercé de deux flèches : on devine aisément l'intention du cœur qui vous en adressa un semblable.

Pour me montrer à l'avenir plus circonspect aux yeux de cette douairière , je lui renvoie le don. réfrigérant , avec ces mots tracés auprès du cœur. Un fruit si froid me glacerait. Ma résolution et ma réponse, grâce à une indiscrétion de Ghrisosiôme , coururent bientôt dans la ville 5 ce qui excita tellement le courroux de ma veuve , qu'elle m'ôta son fils et sa pratique, et promit en plusieurs rencontres de me jouer un tour de Chiapa.

Je me lins sur mes gardes , pendant le peu de temps qu'ilme fallut passer encore dans ce pays malencontreux. JNous avions , il est vrai , des places , mais point de bénéfices, c'est-à dire , jamais de cures. Si le petit frère Cyrille , assez joli garçon , en escamota une , c'est qu'il était fort bien avec une jeune dévote, qui n'était pas très-mal avec soa

eminence. Pour les autres , voici leurs charges t J'eiais éducateur ou plutôt magister -, Chrisoslôme sous-maître et correcteur ; Thadéo chef du jardinage ; Thomé chef du cellier ^ Mathias chef de la marmite. Tous ces emplois rapportaient plus ou moins; mais si Fambition domine dans les cours avec audace, elle règne dans lescouvens avec fureur. L'ennui , a dit Walpole, est le malheur des gens heureux. J'étais un malheureux instituteur, et je m'ennuyais comme un roi. Correspondant par chiffres avec les citoyens de Mexico , sous le couvert du bon prieur, je recevais, tous les trois mois,, quelques nouvelles presque insignifiantes , qui me laissaient peu d'espérance de me revoir un jour dans cette capitale. Quant à la ville où mon individu végétait taistement depuis vingt mois , j'y trouvais mille gentUshommes contre un penseur, et parmi nos religieux, vingt moines pour un homme. Il résrJîaitde ma position , que les fatigues d'un métier le plus utile et le moins profitable , que la monotonie de loisirs plus que fatigans, que la jalousie tracassière de nos moines créoles , que la vanité des promesses de monseigneur , et tant soit peu la crainte des menaces de notre veuve , auraient fini par me jeter dans la consomption, si enfin la protection de Don Alvar et du prieur ne m'eût offert le choix entre deux forts vicariats : acceptons, en attendant mieux.

Ils sont bien éloignés de notre monastère ; l'un des deux me séparrera de mes vénérables amis , de cinq à six bons canîarades j mais , en revanche il va me tenir loin des curieux, des sots, des envieux , qui, au couyent, comme à la ville, sont toujours en majorité : d'ailleurs, depuis long-temps, la fortune a juré de me faire voir du pays.

Jai obtenu pour Chrisoslôme^ une des deux places

«Si

( 17 ) vacantes , qu'un autre évêque met à la clispositioa de nos chers protecteurs; nous avons fait notre valise , reçu la bénédiction du vertueux provincial , embrassé le franc Théotime , salué la fioide émiuence , dil adieu aux chefs de cuisine, de jardinage et de sommellerie ^ en leur rcommandant les vrais principes 5 et, munis d'une bourse qui en reni^rme d'autres, nantis de bonnes lettres qui vantent nos vertus, nous parions, cette fois, sans tambours ni trompettes , pour Guatimala.

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