CHAPITRE VII
L'indîgestion de Beignets. — Je suis Curé.
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Plus nous approchions de la ville, plus il sem- Mait que les mornes et les coteaux se séparaient les uns des autres pour permettre à la vue de s'étendre dans la vallée, au milieu de laquelle s'élève la cité de Guatimala ( 8) , où , cavalièrement, rions arrivâmes sur nos mules, le 20 frimaire an xv jour de nei^e , peut-être , ou de gelée en France [ et jour ici d'un beau soleil de mai.
Le superbe couvent ! c'est un de ceux de notre congrégation : entrons dans ce saint lieu , où , jusqu'à nouvel ordre, les Espagnols dominent les Américains.
Bon accueil, presque général ; don portier nous présente à don prieur , à qui nous présentons aussi et la lettre de don Alvar et celle de don Théotime : loos ces dons n'enrichissent guère celui qui les entend.
Comme don Saturnin , prieur de la première classe , allait passer i'après -duier chez don prélat , il nousyemn|èneaveclui: son éminence, entourée de trois dames, nous reçoit cependant avec bonté , fait dresser nos instrociions, visenotre patente , vérifie la collation de nos deux bénéfices, et nous invite à une autre collation, avec les trois, jeun es dévotes, ou plutôt à un souper fin, car on y voit des petits pieds avant les confitures. '■■ .' •
Mon collègue , ayant du chagrin , n'y fit pas grand honneur^ et ce chagrin avait égalé sa surprise , comme la mienne, en se voyaiit'précisé- Hient nommé vicaire de Sacualpa , sous ce moifie
comédien dont la vanué, Fignorance et ravaricc ne lui pronaeuaient pas nne heureuse condition. Il fallait prendre son parti , et il le prit en brave , lorsque je lui eus proposé discrètement, dans le salon épiscopal ce traité fraternel : Le premier de nous deux qui deviendra curé , demandera , par permutation l'autre pour son vicaire. D'ailleurs , ajouta-t il tout bas, je saurai bien , en attendant, puisque mon chef a nne mulâtresse , prendre nne blanche ou une noire ( car peu m'importe la couleur) , pour avoir soin de mes rabats.
Et Dioi , j'étais promu au solide vicariat de Petapa, riche bourgade, à six lieues de la ville, et tlont l'estimable pasteur n'avait, dit-on, d'autre défaut que de se livrer un peu trop à la molesse et à la sensualité.
Bref, après un repos d'une semaine, pendant lequel nos frères espagnols nous avaient festinés sept fois à la campagiie,Chrisostôme partit , se dirigeant an nord , et moi je me portai vers l'occident , chacun suivant sa destinée ^ toujours naturelle pour lui et toujours bizarre pour moi.
Don Saturnin avait écrit d'avance à mon curé, que j'avais obtenu la faveur de nos matadors 3 je lui portais en outre , pour mériter la sienne , quel» ques petits présens bien savoureux , conformes à ses goûts , avec une douzaine de flacons d'Oporto et" de Rota, pour lesquels il avait de l'inclination. J'arrive , avant midi , auprès de Petapa , sur ma fidelle mule ^ j'entends sonner les cloches : est-ce pour moi ,^.... Qui m'aurait reconnu f et puis on ne sait pas l'heure où j'apparaîtrai. J'aborde au presbytère 5 j'y suis reçu par une indienne assez triste 5 je lui demande si don Barnabas est visible çt,.'« Quelle est ma surprise ! ce n'est pas pour moi que l'on sonne 3 car c'est pour lui ^ mais on i'ei^iterre., »
Le pauvre liomme e'tait mort (riiiie indigestion ( je ue plaisante pa^,) d'une indigestion de beignets à roiayge (9 .
Son sacristain - bedeau ^ jeune créoîe , paraît après les funérailles 5 je me tais reconnaîrre. Ensuite : Quel prêtre, mon fîmi , a prcsidé a J'inhumation ? -— Le curé de Mizco — « Où est - il ? — A cheval , sur la route de sa paroisse , où l'appelle un bapiéme.— L'église n'élait point ouverte quand j'arrivai : où avez-vous fait inhumer votre pasteur ? — Avec les autres , dans le jardi?i béni, comme, as^ant de mourir^ il l'avait ordonné. — Le digne ^prêtre aimait l'égalité , et ne voulait pas que les morts, sans y songer, nuisissent aux \ivans.- Ah ! - Vous pleurez 5 c'est achever l'éloge. Pourquoi n'avez vous pas envoyé un exprès à Monseigneur l'évéque et à dOn Saturnin , pour les instruire de cet évéuement ?-- C'est que... d'abord , je ne sais pas écrire...-' Un créole, un bedeau, un sacristain î mais votre alcade? — Se trouvait à Amatitlan. — Le receveur f — A Piooîa... — Le notaire ? — A Zitaleco... — Le médecin? — Etau malade... — Greffier^ maître d'école, etc., savent peut-être
écrire ?-Sans doute; mais D'abord on envoie
un courrier qui sait parler 5 du moins , ou à défaut , sa femme ; car enfin frère Barnabas, qui mourut d'indigestion... — En dix minutes ? — N'aura pas été mis en terre sans avoir eu le temps de respirer : donc j'aurais eu celui de me nantir d'un pouvoir général...- —
£t peut-être, pensai- je , de me voir même investir de la cure ; mais... attendons.
—Toute notre justice était absente; ce n'est pas toujours un malheur... — Ah ! ab ! — ■ Elle n'est revenue qu'hier au soir, pour mettre le scellé sur iout^ que les frais mangeront- car vous saurez
miV^xceple noire bon alcade , ces seigiiems-là sont dévorans. Mais ce qui m'a seul décide à ne pas envoyer d'expiès à nos supérieurs , c'est fjue j'avais dessein de leur porter moi-même, après l'enierrenient , le irésor de don Barnabas , rpi'ds donneront anx panvres.^ — Aux pauvres, €leb-vous bien sûr .,. que le digne homme ait pu amasser quelque chose dans celle pelile paroisse ? — Pelapa en est une "rande , témoin deux cenls quadruples et quatre cents dollars^, que nous avons trouvés , moi et fneza que voici, dans un vieux pot couvert de sable en un coin du cellier. — ~ Qu'ai liez»vous faire là , Monsieur le sacristain , avec cette jolie personne ?... — Le père Barnabas en avait seul la clef, quand il vivait... Nous nous doutions qu'il y avait enterré son argent.— Le scellé était mis ?..— Dans toute la maison , hors au celiier, où les gens de juslice avaient été se rafraîchir des meiiieur-s flacons qui restaient , sans découvrir le poi. — Les braves cens ! (je parle de vous autres ) Prenez ces sucreries , ces deux bouteilles de Rota, que j'apportais au père : c'est , pour ma part , une légère récompense d'un acte de délicatesse ; car sans cette vertu , vous eussiez pu garder cet or , puisque le scellé était mis.
L'ex-^ouvernante et le bedeau me témoignèrent une reconnaissance qui semblait annoncer que ie défunt avait été trop économe. —Je vais partn> mon père ? — - Non , mon ami 5 remettez à demain votre voyage 3 car j'ai besoin de vous en ce mo-ment pour apprécier ie fardeau qui tombe sur moi seul : vous porterez ensuite à Guatimala votre trésor et une lettre où je demanderai de nouvelles instructions, avec un pouvoir spécial^ devenus nécessaires par ce trépas inopiné.
T. II
Mis d*abord en possession de mon appartement, compose de trois pièces , je commence après le dîner , qu'avait pre'parè Ineza , par écrire la lettre , dans laquelle je fais valoir un trait de probité malheureusement remarquable: j'inspecte ensuite la maison curiale de fond en coaible, du tourne-broche à la bibliothèque , qui appartient au presbytère 5 l'ét^lise , depuis le caveau jusqu'au clocher^ et la paroisse en masse , c'est à dire , les habitans , réunis deux fois en une heure dans la maison de Dieu , par le départ subit de leur pasteur et l'arrivée soudaine de leur vicaire. Je m'opposai à un carillon inutile qu'ordonnait notre alcade I mais ne pus empêcher les acclamations d'un peuple, qui, n'étant pas complètement civilisé^ aime tout ce qui est nouveau. Mon discours fut goûté, moins cependant que le vin de l'alcade , chez lequel je soupai avec la bonne compagnie , qui n'est pas toujours la meilleure.
Le bedeau part le lendemain , et revient le soir même: grâce aux renseignemens que j'avais demandés, et à ceux que m'avaient offerts la flatterie , le caquetage, l'envie , la médisance, qui dominent chez les créoles, je connaissais déjà toute la commune par coeur. Il m'apporte une lettre , signée de l'éminence et du pri^r, qui m'autorisent à régir, par intérim,,, la paroisse de Peîapa, et prient l'alcade de me faciliter cette sainte régie par des notes policielles y ce qui prouve, en petit, que le trône etPautel s'appuient constamment l'un sur l'autre.
Malgré certains désordres, je ne veux pas révolutionner d'abord le régime établi dans la bourgade sous le rapport spirituel, qui, comme ou sait, s'unit de près au politique. Il est des préjugés et des abus fort épineux, auxquels l'homme
prudent ne touche qu'avec des mitaines. Orsçanlnisons toujours noire vicariat sur un pied respectable 5 car ]e coiupie du moins rester vicaire, si l'on n'envoie pas pour curé un sallimbancpie prôneurde faux miracles, ou une espèce d'Hidaigo.
Quand j*eus réglé , au provisoire , le service paroissial, je débutai, poiu^ mon iotériejr, par acheter, du fruii de mes épargnes, un jeune nègre, dont une vieille cotonnière d'Amatillan allait se défaire au marché de Guatimala, parce que cet esclave était quelque fois raisonneur ; mais Pafricain Azor éiait intelligent, actif, zélé: je lui donnai bientôt la liberté en pleine église , pour l'exemple ; je ne m''en fis qu'un serviteur , je le traitai en homme libre, et il me fut toujours fidèle.
Après cette acquisition , je songeai à me procurer une servante, qui sût tant soit peu cuisiner, coudre , faire un lit , savonner, repasser mes surplis et mes manchettes : la chambrière du père Eainabas, courtisée parle sacristain , ne me cou-» venait guère ; Petapa n'avait point de petites affiches; mais je trouvai ce que je désirais dans une jeune sœur d'Inès; et certes , je présume que mademoiselle Janille aurait pu convenir même à un curé de Saint -Roch.
Huit ou neuf mois après , j'eus le bonheur , par cette fermeté , que doit néanmoins tempérer luie sage indulgence , de voir régner dans la bourgade Tordre et rinstrnclion ( 10 ) , la concorde et la paix. Seul berger d'un troupeau nombreux , parmi lequel il y avait quelques béliers récalcilrans, quelques brebis acariâtres , je menaçai souvent de ma houlette , je jetai une fois la pierre, je fus forcé de mettre deux fois à leurs trousses les coureurs de l'alcade 3 mais le succès couronna la besogne :
s'il en eut été autrement, je îes aurais envoyé paître.
Ajoutons que leur idiome m'est devenu très~familier : beaucoup d'entr'eux , d'aiileors , ainsi que partout le Mexique, entendent l'espagnol.
Comime mon noir , qoand^s le délivrai^ savait déjà écrire , je perfecdcniiai tacilement son édu* cation 3 il était dévoué , spirituel , j'en fis mon .secrétaire : correspondance catholique et amicale avec mon ancien supérieur , avec don lliéotime , don Saturnin , don Chrysostôrae, vicaire esclave , qui avait la jaunisse, quoique blanchi par une noire; correspondance politique avec nos patriotes , qui commençaient à me donner, de temps en temps, d'assez bonnes nouvelles , écrites en français et à rebours, envoyées sans péril par le canal de mon nouveau prieur^ mais la poste, fort mal servie , les retardait souvent. ■
Cette ferme bénie , que je soignais avecrexpectative d'en être un jour le principal fermier^ a un gros revenu, dont les deux tiers , pendant une vacance , passait entre les mains du trésorier de notre monastère , mais le seul produit des offrandes aurait suffi pour faire subsister six nombreuses familles, ce qui me donnait le moyen d'éire aumônier, dans la moins usitée des deux acceptions du mot.
Au jour de l'an , les étrennes tombent à verse autour de monsieur le curé, qui ne prend pas alors de parapluie : je ils de même, comme représentant, et pour ne point paraître original : plus d'un pauvre indien n'ayant que dff;s vœux à offrir, je les acceptai de bon cœur , comnie le reste.
Parmi ces braves ^ens , se distingua mon secrétaire ^ qui, de plus , était chantre , aide -magister et sonneur : il me gratifia d'abord d'un quatrain
( 37 ) en vers héroïques , que je ne veux point rapporter , sinon par mocleslie, du moins pour ménager tel amour propre, qui cependant est assez vigoureux.
Azor donc, à la téu; des hommes de couleur, déclame le susdit qualrain , auquel succède un compliment en prose , que le curé en espérance vous donne mot pour mot.
» Nous souhaitons tous que le chef de la grande famille oit bientôt un vicaire ( H n'est pas sot, mon africain ! ) ; qu'un mois après , malgré la perte que feraient ses pauvres enfans , il devienne prieur ( Il est vraiment spiriiutd ! ) 5 el que , dans le cours de Tannée il vienne leur donner la confirmation, ( Il a de l'esprit comme un ange ! ) ))
Un an s'est écoulé sous le régime provisoire , et cette cure qui va bien €|uand on la mène ^ reste veuve de son curé...
Je reçois enfin une lettre , qui sans trop me surprendre, me paraît très -flatteuse :
ce A don Policarpo de Varennas.
» Mon frère ,
» Vous conduissez bien votre barque, et repéchez » souvent plus à\\\\})écheur, ( Pointe espagnole. ) 5. Nous avons résolu, en conséquence, monseigneur 3-. notre évêque et moi, de vous en laisser le timon. » Bien que par des travaux si pénibles et si heureux, y> vous soyez devenu un véritable thaumaturge , )) vous avez cependant besoin d'un aide : choisissez- )) le vous même parmi nos frères. Que le ciel vous » bénisse , et priez-le toujours pour la prospérité » de l'ordre.
■ 5/OT^>oN SATURNIN, etc.»
ijl!
On ne demande pas sur qui je dirigeai mon choix, limt jours après la réception de la lettre, arrivèrent ensemble, dans mon élégant presLjtère,don Chrysoslonje , don prieur et on autre don, dont le nom m échappe, lecpiel était délégué par l'évéque pour présider , avec ledit prieur , à FinstalJalion officieiJe du curé et de son vicaire.
^ Cloches , tambours , musique , cérémonies , festins, bals et spectacles ne cesseui , pendant quatre jours, d'amuser inégalement les chefs elles adminislies. Il m'en .coûtera gros, sans doute , mais paiera qui pourra.
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