‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 5 sur 74 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

Je m'embarque pour le Mexique j relâche a Saint-Domingae.

L'Amérique espagnole étant toujours en proie à deux factions monacales , les religieux de six ordres attendaient depuis dix-buit mois un renfort promis par TEspagne. Le 17 messidor an XM , un vaisseau de Cadix débarqua à Porto-Rico, pour y faire relâcbe, une nouvelle et sainte cargaison de pères Jacobins^ que tous nos frères accueillirent avec bien de la joie. A son départ elle se com-

posait de quarante missionnaires , dont deux étaient passés dans l'antre monde pendant Ja traversée de l'ancien à celui-ci. Il (allait s'occuper de leurremplacement. Le procnreurdumonastère jeta les yeux sur moi et sur un de mes camarades, jeune encore^ très-ignorant, mais du reste bon diable , ami de la fortune, de la table, et des belles , digne enfin de sa robe et de tous les avantages qui s'y rattacbent.

Etant liés tous deux depuis six mois ])ar la conformité de nos pencbans pbilosoj)lii(juçs, je soupais un jour avec lui dans sa cellule où il me régalait : le bordeaux, qu'on n'épargna point, ré- YCiila teiiementla clialeur de son zèle, qu'il ne fit que parler, tout ce soir là , de convertir les Japonais, qui cependant ne nous attendaient guère, et discourir sur leur pajs^ qu'il n'avait jamais vu , comme s'il y eut demeuré toute sa vie. Il semblait que Baccbus l'eût métamorpbosé de tiiéologien en orateur^ et^ comme un autre Cicéron , lui eut appris les plus belles parties de l'éloquence. Ce brave moine , qu'on nommait , à cause de son feu apostolique , frère Gbrisostôme , n'oublia rien pour me persuader de ni'associer avec lui, dans ce sacré voyage, où l'on poiivait acquérir des ricbesses dont j'avais grand besoin, et de la réputation dont je n'avais que faire. Quandjelui eus fait observer que la brigade nouvelle débarquée n'allait point au Japon, mais au Mexique , il me soutint de bonne foi , que cbaque rue des cités de ce grand royaume était pavée d'or et d'argent , que les petits cailloux étaient des perles, \les rubis ou des émeraudes. Sans en être plus éclairé , le créole avait là deux ou trois romans de Voltaire, et avait ainsi voyagé

dans le paysd

ri^Lldorado.î^omme il s'imaizinail être

cle|a au nouveau paradis terrestre , il me décrivait nos voyages au Mexique , au Pérou , au Chili voire même à Eldorado , où nous étions accompagnes des Indiens, jouant du hautbois, des trompettes , des guitares surtout ,• il me peignait de même nos entrées dans les villes par des chemins semés de Heurs , sous des arcs de triomphe au bruit du carillon des cloches, et nous, recevant les hommages respectueux et les présens honnêtes de tous les catholiques : or , il n'en manque point , ajoutait-il, dans ces riches contrées.

On croira aisément que ce pompeux discours ne contribua guère à me décider au départ. ±'auvre , proscrit et prisonnier , mais vigoureux , tondu, ordonné prêtre par l'archevêque de Santo- Uomingo , réfugié dans notre ville, je m'enrôlai sans autre véhicule , comme missionnaire , cru espagnol , sous la bannière du grand saint Domi- Policar *^^ '''''"* ^^ "'*'" monastique de frère

Le père Antonio, procureur-capitaine du saint détachement, nous admit à sa table, oii il nous lut, au .leu des litanies, un long mémoire de ce qu 11 avait acheté pour notre subsistance quand nous serions en mer. Voici un extrait de sa liste • moutons, cabris , porcs , poules et pintades, (provisions vivantes) , pâtés, jambons, langues fourrées, saucissons, mortadelles , tons . anchoix , sardines, saumons , riz, vermicelle et biscuit de froment 5 vins de Rota, Casalta, Malaga; eau-de-

ves .n?n?'' ^^ǰt'"f ^n°^^t^ , corossoîs, goyahiscoUs Tn' ^^f^';^««ol«t, thé,pain-d'épice,

Mes \rT' ^™Se"'^ conselî^.es, marme-

'"^^-^ Ali; le pauvre homme !

f.8) Ce repas terminé par un cantique en fanx-bourdon , où chacun détonna un ])eu par l'effet du Madère , il nous administra la bénédiction au nom du pape , afin qu^il ne nous arrivât aucun malheiir, pendant cette expédition j ensuite, ouvrant sa bourse, qui s'était arrondie plus d'une fois sur les bords où il retournait^ le digne procureur béni et liénissant, nous donna , des cinq doigts, en belles portugaises , de quoi nous procurer une douzaine de mouchoirs en madras ou batiste, des bas de soie , des caleçons en perkale ou basin et des chemises en toile de hollande; car telle est l'ordonnance ( aux colonies) du régiment des jacobins. Le même soir^ on procéda aux adieux à nos frères , par un nouveau festin qui dura jusquau point du jour, et Foa nous conduisit à bord où nous fûmes tous coiisignés , en attendant un vent propice^ jîarce que notre directeur craignait que Policarpe et Chrisostôme ne regrettassent quelques jeunes religieuses, attachement qui a un grand pouvoir sur la plupart des moines espagnols.

Lorsque nous mmies à la voile , une foule considérable fit retentir le rivage et les mornes de ses vœux en notre faveur et de ses bénédictions : elle nous regardait comme destinés au martyre pour l'avantage de la religion et souhaitait d'avoir de nos rehques.

Don Antonio Gingalès , qui nous conduisait au Mexique , était assez bon-homme quoique souvent forl entêté , extrêmement avare et un peu dépourvu des talens nécessaires à un chel de religieux , qui doit inspirer le respect dû à bon caractère. Il était si mal-j^ropre sous de beau hni^e, et son habit était si sale , aussi bien que ses mains, à force de larder lui-même notre bœuf à

la mode et de manier ses jambons, qu'il avait plutôt Tair , surtout par sa taille exiguë , d'un marmiton de moines , que d'un représentant du pape.

Le 4 août ( vieux style ), jour de Saint-^Dominique, fomUteur très-fameux de l'ordre des prêcheurs, c'est-à-dire, des jacobins, notre petit vaisseau , nommé le wSaint Antoine , fît , dès l'aurore , une salve d'artiiierie et fut richement pavoisé enllionneur du saint Espagnol. On célébra la messe, avant un déjeuner splendide en chair et en poisson , où furent invités , par nous , le capitame et ses trois officiers. Après un dîner magnifique , servi à six heures du soir , on tira un feu d'artifice au son d'une musique harmonieuse, et ia soirée se termina par une comédie de Caldéron , que jouèrent des passagers et de jeunes rehgieux , avec autant de goût et un aussi joli décor , dans le petit salon ou chambre du conseil^ qu'on eût pu en trouver sur le théâtre de îa cour. La pièce fut suivie d'une collation déhcieuse, faite au bruit des tambours, des trompettes et du canon. Un de ces jeunes moines, secrétaire d'Antonio et qui avait rempli trèsnaturellement un rôle d'amoureuse , offrait une

mine si douce, si féminine qu'on l'eût pris

pour ce quelle était. Historien exact et scrupu- Jeux, j'avoue que le bon père Antonio, conformément à cette maxime commode, faites ce que je dis et non ce que je fais, avait travesti ime nonne en moinillon , parce qu'il était homme avant que d'être moine.

Repoussés par un vent contraire sur les côtes de Saint Domingue, près d'un rocher qu'on appelle la Grange, nous fûmes tout-à-coup entourés de vingt barques montées par des troupes de

noirs, sujets du terrible Christophe. Notre frayeur futcraude, mais elle dura peu, cards nous invitèrent tréS'poliment à vouloir bien venu' passer h terre une demi-journée pour leur dire la messe et prêcher le sermon (ii). Charmé de fau-e une bonne oeuvre, ou ne pouvant s'y retuser , le père Antonio débarque avec une douzame de lacobins, dit Toffice divin dans une nnmense case , à deux ou trois cents nègres qui ne 1 entendaient pas souvent ; les prêche d importance, et la cérémonie se termJne par un dîner que nous donne le cbef de ce petit canton.

Quelques-uns d'enire nous ayant ete , ainsi que moi au coucher du soleil , faire une promenade dan/ un bois où des goyaviers éiaient couverts de fruits , nous y rencontrâmes un blanc a la porte d'un ajoupa, où il logeait: il vint a nous , le découvrit, et témoigna autant de ]oie que de surprise. Nous n'étions pas moins étonnes. Je reconnus bientôt cet homme pour être Anglais, et ie m'entretins avec lui. ^

Dep'iis quatorze ans, à l'en croire, qu il avait été pris sur un navire de Bristol , échoue vers la Gr-^^e il avait évité la mort ou le cachot en ser^endaiituiileaux noirs parsade^téiiteàleur faire la barbe. Marié à une négresse li n'en était pas moins très-mallieureux de vivre lom de la Tamise, d'être privé surtout des consolans secours de la religion ; car il se disait catholique ; et , plusieurs fois il avait tenté vainement de s entuir de ^an- Domingo pour échapper à resclavage. Ayant traduit cette histoire à mes hères, qm avaient besoin, comme moi, d'un barbier meilleur que le nôtre , nous résolûmes d'arracher ce pauvre homme à sa triste condition, u Ami , lui dis-|e , rendez-vous avec votre femme sur le rivage ,

à l'entrée de la nuit : nous vous enlèverons à vos tyrans , qui semblent avoir oublie combien il est dur d'être esclave. » M. Gilson nous remercia vivement, et parut répandre des larmes.

De retour à la case du chef haïtien^ je racontai^ à part^ cette aventure au père Antonio, qui approuva beaucoup notre projet. En conséquence, nous prolongeâmes notre conversation jusqu'au crépuscule du soir: le chef était sortie rentré, sans avoir paru être instruit de ce pieux dessein. Il nous accompagna, sans suite, jusqu'à Fembar-cadaire, nous laissa regagner notre canot, nous dit adieu, en nous souhaitant bon voyage, et reprit aussitôt le chemin de sa case, sans regarder derrière lui.

A peine Favons-nous perdu de vue, qu'à la faveur d'un clair de lune, mon ami Chrisostôme et moi, nous sortons du canot sans bruit, faisons cinquante pas vers un buisson demangiiers, où notre esclave blanc des tyrans noirs devait s'être caché, et Fappellons à demi-voix. Point de réponse^ personne ne paraît; mais, tout-à-coup, nous sommes accueillis par une fusillade, que Fon dirige, à travers le buisson , sur nous et sur nos frères. Blessé légèrement et rempH d'épouvante , je revole vers le canot avec mon camarade, qui n'avait aucune blessure, et, malgré cent coups de fusil ^ dont aucun ne put nous atteindre, nous regagnons le Saint-Antoine, où il s'était également passé d'étranges choses, que le roc de la Grange avait dérobées à nos yeux.

Hélas î pendant la messe et le sermon, le repas et la promenade, ce traître de chef noir avait ordonné à ses gens, montés sur trente barques, dé

pdler le navire En un quart d'heure , les

coqums avaient ravi le jacobin femelle, notre

bon vin , nos meilleures provisions , excepté quelques maigres poules, noire rhum, noire rack , jusquà nos conlitures! AU! maudits noirs ! per- (ide anglais ! que le ciel vous le rende! Telles furent d'abord les bénédiclions tjue nous donnantes de bon cœur aux tres-dignes sujets du roi Christo[)he ; mais ensuite, on se resigna, hors ie supérieur, qui déplora secrètement, jusqu'au Mexique, la perte de sa pauvre nonne , devenue sans donte la proie d'un madecasse ou d'un congo.

Après cette aventure, le zèle de nos frères se rein ici it un peu : ils croyaient, dans leur ignorance naturelle et claustrale, que les Indiens du Mexique seraient encore plus barbares que les nègrts de Saint-Domingue; mais notre commandant spirituel les consola par ces paroles : « Le pis qui peut nous arriver dans ces i^dijs sauvages , c'est d'être massacrés, sacrifiés, dévorés par des idolâtres. Eh bien! nous obtiendrons alors la palme du martyre î »

Par un vent favorable , et qui dura neuf jours, notre vaisseau fila sept noeuds à l'heure ; mais , parvenus au golfe du Mexique^ une violente bourrasque nous lit errer pendant un jour à l'aventure , se calma peu à peu ensuite, et nous voguâmes assez tranquillement le lendemain vers le port de la Vera-Gruz, où nous comptions mouiller avant la nuit. Des ie malin, le prudent capitaine , connaissant le danger qu'on court sur ces rivages, par la quantité de rescifs qui sont sous l'eau, près du Vieux-Havre, et que l'on reconnaît aux bahses et autres signesjque l'on y a posés, pour en avertir les vaisseaux, sachant aussi que nous ne pourrions attérir que sur le soir, craignant de plus qu un vent du nord, redoutable sur cette côte, et qui souille ordinairement vers le mois de septembre ,

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