‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 4 sur 74 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Jacobinisme monacal. — Des missions en Amériqu!

En France, par caprice et avec ou saus mission^ j'avais voulu former des hommes^ en Amérique, par besoin, j^ai réussi à élever des perroquets; ce n'était pas, je crois, changer d'état : on me verra du moins y revenir , en instruisant des êtres jaunes, bronzés ou noirs, qui, par le naturel et la reconnaissance, valent bien la plupart des blancs. Narrons , sans autre préambule , mes voyages et aventures dans les Indes-Occidentales.

La journée du i8 brumaire, annonçant un nouveau despote à notre pauvre république j le triste état de mes finances , que soutenaient depuis trois ans les seuls gages d\in magister de bipèdes sans plumes et avec plumes j des nouvelles peu consolantes reçues de ma famille j enfin, ce climat dévorant quimenaçaitsans cesse m a déplorable vie, tout me forçait à fuir le désert, le tombeau qu'on nomme la Guyane, non pour revoir une patrie esclave autant que glorieuse, où m'attendaient sans doute des persécutions nouvelles, mais pour aller respirer un air pur sur les bords de la Delaware , où brille encore le flambeau de a liberté (8). Muni d'une petite somme que j avais Lespoir d'arrondir en exerçant mes fondions de

, C 9 ) péJagogne dans les Etats-Unis, j'échappai âmes snrveiJlans , an milieu de la iioit^ et, profitant d'une occasion assez rare, comme on Fa vu dans mon Journal, ^e m'embarquai^ îe i5 lloréal an to, en qualité de scribe sur ie Ruhj, navire américain , desiiné pour Boston. J'avais , dans mes loisirs, appris l'anglais, le hollandais et l'espagnol, sans me douter qu'un jour cette troisième langue me deviendrait bien necessau^e.

Jusquà la hauteur de ces côtes où, par seize embouchures. Je vaste et rapide Orénoqueva se perdre dans l'Océan (9) , nous avions navigué par ■un temps assez favorable ; mais , le septième jour , nn vent nord-ouest nous ayant d'abord rejetés vers les Antilles, une tempête violente nous assaillit et nous chassa sur l'île de Porlo-Rico^ où nous fîmes naufrage. (10)

Onze hommes seulement furent sauvés dans ce désastre : le génie de la liberté qui paraissait me destmer à la servir encore dans un temps éloigné et sur d'autres rivages, voulut cpie je fusse du nombre^ mais je me trouvais nu, et croyais être sans espoir de secours, sur ces bords où le fanatisme régne depuis trois siècles avec la tyrannie.

Le citoyen G x, négociant à Porto-Rico , et

mon compatriote, m'accueillit généreusement, me conseilla de prendre un nom en l'air , et me fit obtenir Femploi de soos-gérant d'une habitation appartenant aux pères jacobins de cette île espagnole.

Dix- huit mois s'écoulèreot, pendant lesquels je menais' une vie sinon heureuse^ au moins paisible j car une bonne table , certaine mulâtresse assez jolie et quelques amis ^ bons vivans ^ paralysaient le souvenir de mes chagrins : j'oubliai presque la tribune ; mes anciens succès et même un peu

( lO )

la république j mais ce repos fut éphémère :

Don L y-V , gouverneur de Porto-Rico ,

découvrit, je ne sais comment^ mon véritable nom, et résolut de me faire arrêter pour être reconduit à Ja Guyane. Instruit de ce cruel dessein par le procureur même des jacobins que je servais en homme hbre , ma crainte aurait peut-être égalé mon péril , si le bon père , satisfait de mon zcle et de ma probité , ne m'eut aussitôt accordé , sans que je le lui demandasse , un asyle dans son couvent.

Bientôt une fièvre maligne me mit aux portes du tombeau. A cette heure suprême, on cesse d'être philosophe : le procureur me confessa , me donna l'absolution , fît prendre autant de som du phisyque que du moral , et je revins au monde ^presqu entièrement converti. Presque.... n'est pas le mot , car ma conversion fut si complète, que renonçant au titre de républicain français pour la calotte monacale, je me vis au boutade six mois ^jacobin espagnol dans toute la force du terme. Faiblesse , pourra dire certain camarade ! A la bonne heure ; cependant , qu'on se mette à ma place : déporté et proscrit , ne valait-il pas mieux devenir moine et directeur des âmes , être protégé par le pape , choyé par les dévots, voir des belles à ses genoux, que de retourner comme un sot au désert de Sinnamari, parmi les singes, les serpens et les tigres?

Observations nécessaires. Comme tous les royaumes de l'Amérique découverts par Colomb, conquis, ou usurpés, ce qui est souvent synonime , par les Cortez et les Pizarre , sont , pour le temporel , partagés en divers gouverncmens , on les a aussi divisés, pour le spirituel, en plusieurs juridictions, sous le nom de pra-

( lO

"vinces : ces provinces sont l'apanage de siic ordres religieux^ et semblent même appartenir à leurs pro* vlnciaux, qui , quoique éloignés de l^Italie;, vivent tous néanmoins sous la dépendance de Rome j sont étroitement obligés d'y envoyer une relation exacte des choses les plus remarquables qui se passent en ces pays^ avec une liste annuelle du nombre des prédicateurs dont chaque province a besoin ^ afin qu'on y envoie un secours suffisant d'ouvriers ecclésiastiques , pour ne pas laisser dépérir la vigne du Seigneur. On distingue ^ en Espagne^ les provinces spirituelles d'Andalousie^ de Catalogne , de Léon , de Valence ^ d'Arragon , de Murcie , des deux Castilles; de même en Amérique , on compte les provinces de Mexique , de Xalisco , de Méhoacan , de Ghiapa , de Guaxaca ^ de Guatimala^ de Guadaxaca^, etc. Un gouverneur qu'on nomme général et qu^on élit tous les six ans, dirige chacun de ses ordres sous l'autorité du saint père : chacune des provinces d'Europe ou d'Amérique a néanmoins un chef particulier qu'on appelle provincial ; le chapitre de la province l'élit tous les trois ans , quand on lient dans le nouveau monde un chapitre provincial ^ on y choisit un procureur qui s^embarque , pour assister à la prochaine élection du général, faire des réclamations auprès du chapitre suprême que tient chaque ordre , et retracer l'état de la province américaine par laquelle il est délégué. Ces procureurs sacrés sont toujours les meilleures prises que puisse faire l'ennemi en temps de guerre , car ils emportent avec eux des richesses considérables, dont ils font des présens aux ^enéraux j au pape, aux cardinaux, aux grands seigneurs d'Espagne , alin d'en obtenir plus aisément ce qu'ils ont à leur demander. Leur charge ,

entr^autres choses , est de représenter le manque d'ouvriers évangénques clans les deux Indes^pour c[u'on leur accorde avissilôt trente ou quarante jeunes pi êtres qui puissent succéder aux défunts ou aux anciens : le yœu de la province ayant été communiqué aa général de l'ordre, il oclroie des lettres patentes au procureur, et le nomme son lieutenant ou son vicaire- général pour ladite province, représenlant ses bennes qualités^ les peines qu'il a prises à convertir des milliers dlndiens, et comment on Ta jugé digne de conduire sur leurs rivages un essaim de frères prêcheurs , qui s'offrent volontairement d'aller chez ces barbares jiropager le christianisme.

Alors ce procureur se rend à Rome , présente ses lettres au pape et en obtient une bulle ou diplôme, qui , luidonn^int la qualité de commissaire apostolique , l'autorise à choisir dans tous les couvents de son ordre , trois ou quatre douzaines de jeunes sermoneurs. Dès que ceux-ci sont engagés^ en vertu de l'autorité que. lui donna le suprême pontife 9 ce procureur, pour doubler leur courage , leur remet leurs péchés par une indulgence plenièrcj cl ceux qui lui opposent un obstacle quelconque, ou à ses nouvelles recrues, sont déclarés avoir encouru ranaihème, dont ils ne peuvent être absous que par le commissaire ou Hiême par le pape.

J'observerai encore ici que dans tous les pays américains subjugviés par l'Espagne, il existe àeu^s. sortes d'habitans espagnols qui sont plus opposés entre eux <|ue ne le sont , dans notre Europe , les Belges et les Hollandais, les Irlandais et les Anglais, les Espagnols et les Français : je parle des colons nés dans la péninsule européeiine et des créoles, c'est- à-dire. des blancs nés dans ces colonies. Cette

haine est si grande , que rien an monde ne contribuerait davantage à une révolution dans rAmériquecu raemea sa cononêiepar im Napoléon^ si les mers étaient libres. Il est aisé de les sédtiire, ces Espagnols américains, et de les porter à se joindre à des lîJK'-ratenrs contre leurs ennemis^ ]}Our s'affi'ancliir de l'esclavage , de la nianière rigoureuse dont on les traite et de la parûalité avec laquelle on leur rend la justice , quand ^ au contraire, ks Espagnols européens sont, à leur préjudice, toujours favorisés. Un pareil despotisme est si rude aux créoles, que je leur ai souvent ooï-dire qu'ils aimeraient mieux être soumis au conquérant qu'au roi d'Espagne , pourvu qu'ils pussent conserver la liberté de leur religion , et qu'elle-même , sous le joug odieux qui les accable , ne leur était d'aucune consolation, Gefut , en î6a4^ cette animosité mortelle de denx^espèces d'Espagnols qui détermina les créoles à s'unir si facilement contre le marquis de Gelvas, vice-roi du Mexique, pour s'attacher k D. Alphonse de Zerna, leur archevêque, dont Faudace , un peu révolutionnaire et soutenue de leur courage, mit en fuite le vice-roi. Par d'autres insurrections, qui eurent lieu à diverses époques, ils auraient renversé un gouvernement tyrannique,sj quelques prêtres éioquens , adroits, et ai« mes iïem, ne les eussent calmés ou endormis 5 mais ils s'éveilleront encore.

La cause d'une inimitié si violente procède de la jalousie que les Espagnols indigènes eurent tou'^ jours contre les malheureux créoles : les premiers craignentque ceux-cine veuillentsecouerlejowet ne j3lus reconnaître le gouvernement espaaiiol ' qui, les privant des emplois, des honneurs et'de L^ ■ hberté, les traite comme des ilotes. On lYa jamais vu - aucun d'eux vice-roi du M'exique ou du Pérou .

gouverneur^ chancelier 5 président, conseiller ou alcade -înajor, et cependantil en est parmi euxdont les ancêtres se nonmiaient Cortcz, Pizarre, Giron, d'AlvaraJo ^ Gusman, principaux conquérans de ces contrées. Non-seulement ils sont privés de dignités^ de charges oud'oliices, mais les Espagnols naturels leurs causent souvent des affronts intolérables , les regardent au moins comme des gens indignes de gouverner les autres, et qui sont à demi- Indiens, c'est-à-dire , à derDi-barbares. Ce mépris aussi général Cfu'il est impolitique, autant qu'injuste, s est répandu jusquau sem de iegiisej car on n'y voit presque jamais un créole ecclésiastique pourvu d'un évêclié ou d'un canonicat, et l'on n^idmet dans ces emplois que les prêtres nés en Espagne.

Durant plusieurs années le même préjugé régna dans les ordres religieux, et les moines péninsulaires intriguèrent long-temps avec succès pour abaisser et faire même supprimer les créoles reçus, de peur que la majorité qu^ils pourraient acquérir ne les rendît les maîtres. Quoiqu'ils aient été obligés d'en admettre plusieurs , néanmoins les provinciaux et tous les cbel's étaient Espagnols indigènes, si ce n'est depuis peu d'années, que les dotes, dans deux ou trois provinces, ayant eu le dessus, ont tellement rempli leurs couvents de créoles, qu'ils refusent absolument d'y recevoir les apôtres d Esjiagne.

La province de Mexico abonde en jacobins^ cordeliers^ augustins et carmes; mais les premiers l'ont toujours emporté sur les créoles, en faisant venir chaque année, de la mère-patrie, deux missions des religieux de leur ordre. A l'arrivée de la dernière, qui"])récéda la nôtre!, il éclata, entre eux et les moines américains , une querelle si terrible

(i5) que 5 jouant de la dague et du couteau, ils allaient s^eiitretiier 5 si le vice-roi et ses p;ardes n'eussent couru au monastère ^ où l'on mit à ïin-pace tojis les créoles.

Dans le Pérou, plus éloigné des métropolitains, leurs missions sont moins communes, mais le Mexique ne lui en laisse pas manquer de tous les ordres. Les jacobins y dominent encore , et^ nonobstant leur vœn de pauvreté , nagent dans l'opulence et les délices.

Cette digression indispensable à la clarté des détails, que je vais offrir sur l'empire tombé de rinf(n^tuné Montézume^ servira de transition au récit de mes aventures j qui sunt ^ je crois, trèssingulières^ sans avoir rien de merveilleux.

Page 1