‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 7 sur 74 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Airivce à la Veia-Cruz. — Portrait d'un Prieur c->p;igiiol.

Nous Yoiià enfin débarqués dans le Vieux-Havre, et ensuite à la Vera-Gruz , qu'on nomme aussi L-aint-Jean-d'Ulna (12). Ce fut là, en 161g, que Ferdinand- Cortez commença la conquête du continent de TAmérique, là, que, par une politique et im courage inouis jusqu'alors , il prit la résolution de brûler ses vaisseaux , afin que ses soldats ne songeassent qu'à vaincre ; là encore qu'une phalange de cinq cents Espagnols se décidèrent à marcher contre|un peuple innombrable , dans la plus grande des cinq parties du monde (i3); là enfin que l'on établit, pour la première fois dans ces contrées, des magistrats, des échevins, des juges, souvent amis de l'or plus que de la justice.

Le véritable nom de celte ville est Saint-Jean d'Ulna : on l'appelle la Vera-Cruz, à cause du "VieuX'Hâvre de la Vraie-Croix qui en est distant desixlieues, et qu'on nomma ainsi, parce qu'il fut, il y a environ trois siècles, découvert le vendredi saint, jour où l'on adore la Croix. Trop dangereux pour les navires, par les rescifs cachés sous l'eou et la fréquence des coups de vent du nord, ce Havre fut abandonné des Espagnols , qui vinrent s'établir à Saint- Jean-d'Ulna, où leurs vaisseaux trouvèrent une rade paisible , à l'abri d'un vaste rocher qui les garantit de ces vents.

En débarquant au second port^ nous trouvâmes sur ie riva^^e des religieux de notre ordre ^ dont nous fûmes reçus avec fraternité : défilant sur deux de hauteur^ nous marchâmes ensuite au couvenl^ en procession, avec la croix et la bannière. Don procureur nous présenta au prieur et aux moines, qui nous reçurent fort amiablement, etnous donnèrent un dîner magnifique, où l'on n'épargna rien en chair, poisson, vins et liqueurs, com'me pour nous faire connaître ce nouveaupaysdeCocagne.fLe prieur n'était pas un homme âgéj grave, prudent , tel qu'on en doit élire pour gouverner les jeunes moines j c'était uo petit-jnaitre, un véritable abbé de cour, qui, à ce qu'on nous dit, avait obtenu depuis peu sa dignité de supérieur principal , au moyen d'un présent de mille gourdes.

Après dîner, il invita don procureur , don Ghrisostôme et moi , don Poîicarpe , à passer dans sa chambre , où nous remarquâmes d'abord qu'il préférait sans doute la règle d'Épicure à celle de saint Dominique. Nous croyonsy trouver quelque bibhotlicqiie choisie, sacrée, qui nous donnerait une idée de son pieux savoir et desonîgoût pour la bonne littérature; mais nous n'y vîmes qu'environ une douzaine de vieux livres, qui étaient dans un coin, couverts de toiles d'araignée et de poussière, comme s'ils eussent honte ^que les trésors qu'ils contenaient fussent si peu appréciés que le galant prieur leur préférât une guitare , ornée de perles, suspendue auprès d'eux. Cette chambre assez vaste, où Von voyait un lit très-élégant , était richement tapissée d'un tissu fort joli jen plumes de méchoacan^ et décorée de certaines estampes mythologiques, de tables d'acajou, couvertes de tapis de soie, de deux buffets garnis de beaux vases de porcelaine, remplis de confîlurea de dragées

( 26 ) Je conserves^ et couronnés d'une batterie de flacons. Un pareil étalage parut à quelques- uns de nos religieux aussi indécent que mondain cliez un moine espagnol et mendiant, miais à ceux qui n'étaient sortis d'Espagne que pour mener une vie libertine^ tout en faisant fortune ^ Taspect de ces objets fut agréable , séduisant ^ et accrut leur envie de pénétrer bientôt plus avant dans une contrée où l'on pouvait en peu de temps devenir si heureux.

Le jeune et vaniteux prieur^ ne nous entretint guère que de son antique n obiesse ^ de ses brillantes qualités , de la faveur dont îe père proviiicial l'honorait justement, de l'amour que les dames lui portaient à l'envi ( c'est à la lettre ) , pour son nez aquihn ^ sa belle jambe et sa touchante "Voix. Comme il voulait nous la faire connaître, il se mit aussitôt à pincer sa guitare et à chanter des vers^ qu'il avait faits pour quelque belle Amariliis , donnant ainsi scandale sur scandale aux vrais religieux dont le zèle, en secret , devait être indigné de voir un tel dévergondage dans un supérieur 5 qui devait donner au contraire, par ses discours et par ses mœurs des exemples de piété et de mortification.

P»iotre oreille bien régalée des charmes de la mélodie^ et nos yeux satisfaits par les tableaux les plus voluptueux^ le prieur lit servir une collation délicate , abondante pour contenter également notre goût et notre appétit , ou plutôt notre gourmandise, car en nous appHquant ce vers de Fabred'Eglantine, mon ancien collègue :

Koui étions sensuels comme des gens d'Eglise.

Quatre jeunes dames créoles vinrent prendre part à la fétç : on s'enivra un peu tîu l'OJlo et

de leurs attraits , et je crois même qvi'après avoir dansé le fandaVigo et des contre-daBSt s françaises , on n'alla se cou clier qu'au lever de Taulore. Il nous semblait qu'à ])eine sortis du Tartare, nous nous trouvions dans les Champs-Elysées: la veille, errans sur les flots agités, nous n'entendions que le bruit horrible des vents sifflant avec finie dans les voiles et les cordages^ les craqnemens affreux des mâts, les sifflemens du contremaître, le vacarme des matelots; nous ne buvions que de Teau trouble, acidulée pourtant d'un viiiaigre gâté; nous ne sentions que l'odeur du lard rance , du bœuf moisi , de la morue fortement odorante, du goudron et da suif ; nous ne voyons enfm que l'abîme du golfe, avec ses monstres : mais ici quelle différence 1 nous entendons des instrumens bien accordés , des voix nettes, douces et tendres ; nous voyons des trésors de toute espèce , nous mangeons des douceurs, nous en disons, et parmi les premières , nous sentons la vanille et l'ambre, dont cedélicieux prieur a parsemé ses confitures. Oh ! heureux jacobuis tondus ! votre sort serait envié par tous les cbanoines de France! Y avait-il dans cette partie là nn seul homme d'esprit? En vérité , mes frères, je ne le saurais croire : Beau paup ères.

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