‹ Mémoires de Billaud-Varennes, ex-conventionnelChapitre 8 sur 74 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Spectacle dans Feglise.— Le bon Apôtre.

Comme nous ne devions passer que deux jours à la Yera-Cruz , nous allâmes le lei^demain explo»

( 28 ) 1 er ccttcville mexico-espagnole , et vîmes qu'elle était fondée sur lin terroir très-sablonneax, excepté vers le sud, où la terre est marécageuse , pleine encore de fondrières, ce qui , joint aux grandes chaleurs, rend ce lieu fort malsain. Le nombre de ses habitans peut être d'environ dix mille, de diverses couleurs. jNous ne nous arrêtâmes guère à remarquer les édifices , car ils sont presque tous construits en bois, plusieurs églises même , d'où il résulta trop souvent , surtout lorsque le vent du nord soufflait avec fureur, que cette vil]e était brûlée en peu d'he ares , à rase terre. Le gri/nd commerce que l'Espagne ûl long-temps au Mexique, et, par cet empire, aux deux Indes, rendit la Vera-Cruz l'entrepôt général de toutes les richesses et marchandises du continent de l'Amérique et des bords qu'arrose le Gange ^ mais l'insalubrité de l'air est cause que la ville a si peud'habitans. Leur petitnombre, néanmoins, avec ce commerce étendu, les rendait extrêmement riches, et ils l'eussent été bien phis encore^ sans les pertes fréquentes qu'ils ont faites toutes les fois quela ville a été incendiée. Quant àsaforce^ elle consiste en ce que l'entrée du Vieux-Havre est difficile et dangereuse, ainsi qu'en ce rocher qui la domine à une portée de fusil ^ et sur lequel on a bâti une assez bonne citadelle où l'on entretient garnison. Les navires n'osent mouiller qu'à l'abri des rochers et de la forteresse ^ où

I on ne les croit même en sûreté qu'après les avoir amarrés avec des cables ou des chaînes à des anneaux de fer fortement scellés dans le roc.

II est néanmoiiiS arrivé que des vaisseaux étant portés par le courant de la marée d^un autre côté de l'abri , furent jetés contre les autres roches

ou emportés en pleine mer , leurs amarres ayant été rompues par la force des vents.

Le Saint-Antoine en fît Fépreuve la nuit d'après notre débarquement , et nous fûmes heureux de n'être point sur ce navire ^ car il s'était tout-àcoup élevé une tempête si terrible, qu'elle rompit les cables du vaisseau et l'emporta au-de-là du Yieux-Iiâvre. Nous, qui étions à terre, croyons à tout moment que cet orage allait nous enlever avec nos lits de cannes , de plumes , et de mousseline: nos légères maisons de bois tremblaient si fort 5 que nous nous attendions ^ de minute en minute, à les voir s'écrouler sur nous, et notre frayeur fut si vive de nous sentir ainsi bercés, qae nous fûmes contraints de nous lever au milieu de la nuit pour nous enfuir tout -nus dans le jardin, ou n'ayant pas de mousticaires , nous nous sentîmes dévorés par des légions de moustiques, secondés par des maringoeins. Au déjeuner, les religieux du couvent, accoutumés à ces bourrasques^, se moquèrent de nous en nous disant qu'ils ne reposaient jamais mieux qu'au branle de leurs lits causé par ses tempêtes.

Le soir du second jour, l'évêque nous fit inviter à venir Toir jouer la comédie dans son église cathédrale , où Fon représenta un ouvrage sacré dans le genre de nos mystères y el qui était intitulé : les noces de Cana (i4)-

Dès l'aurore, le jour suivant , quarante bonnes mules , envoyées tout exprès pour nous de Mexico à Saint-Jean- d'Ulna^ ayant été chargées de nos saintes personnes et de notre butin , nous prunes , au son des trompettes , le chemin de la capitale, par une route dont les quatre premières lieues se font dans un sable mouvant, mais qui est aussi

( 3o ) belle et plus ouverte que celle de Paiis à Orléans.

Il fallait repasser par le Vieux-Havre : ce fut là que je commeuçai à remarquer le pouvoir despoliqiie des prêtres et des moines sur le pauvre peuple indien. Le prieur de la Vera-Cruz avait mandé, la veille, aux autorités du Yieux-IJâvre , de venir au-devant de nous, et de nous recevoir avec tous les égards dus à des Jacobins. On remplit ponctuellement Tordre prescrit ; car, comme nous étions encore à une lieue de cette ville, une vingtaine de ses principaux liabitans, Indiens ou créoles, s'avancèrent , endimanchés et à clieval ^ pour nous offrir des rafraîchissemens, et à chacun de nous un superbe bouquet de fleurs d'orange. Ils nous précédèrent ensuite , jusqu'à ce qu'ils en eussent rencontré d'autres, venant à pied, au son du tambour indien et des hautbois. Ceux-là étaient des marguilliers ^ des chefs de confréries et des enfans de choeur. Ils nous présentèrent aussi de gros bouquets, et tous marchèrent devant nous, chantant le Te Deum jusqu'au moment où, entrés dans la ville, au milieu d'une place où se tient le marché, nous fûmes introduits sous un berceau de jeunes arbres disposés en arc de triomphe, autour d'une table garnie de mets et de vins délicats.

Remontés sur nos mules, en sortant du bosquet , nous vîmes le n)arclié remj)ii d'indiens des deux sexes, qui se jeîèrent à genoux , implorant nos prières et noti e bénédiction , que nous leur accordâmes, en faisantsur eux tous, à droite, à gauche, le signe de la croix. Un alcade major nous ayant prié de suspendre un moment notre marclie , nous dé])ita debout, mais découvert, une harangue, où il disait : « Que nous serions

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(3i) toujours les bien-venus dans leur pays^ fp'ils nous ren(]aient mille actions de giaces de ce que nous avions tjLiitté notre patrie, nos parens, nos amis, pour venir d aussi loin Iravaiiler au salul des âmes indiennes, et qu'enfin ils nous honoraient comme des apôtres, des saints, des anges tulélaires. » Ce compliment fut appuyé d^une bourse assez ronde , que notre apôtre en chef mit dans sa large poche. Ensuite ^ le cher homme, qui rapportait volontiers tout à lui , répondit à notre orateur avec une tendre onction , mais d'une voix tant soit peu naziliarde : « Qu'il était satisfait de leur reconnaissance , ravi de leur honnêteté j que rien au monde ne lui était plus clier(aprés l'argent) que leur salut , et que , pour le leur procurer, il s'était exposé à toutes sortes de périls, tant sur la terre que sur l'onde , bravant jusqu'à la barbarie des autres indiens^ qui ne connaissaient point encore la vraie religion , pour le service de laquelle il était résolu de ne point épargner sa vie. » Le bon

apôtre! Sur cela, en prenant congé de ces

honnêtes citoyens, qui nous accompagnèrent pendant trois heues, il ht, aux principaux, pour ne pas être en reste, certains présens.... de médailles enpl mb, de croix d'airain, de chapelets, d^agnus dei ; et chacun denous^ comme lui, donna à chacun d'eux ^ trente années d'indulgences, en vertu du pouvoir que nous avions reçu du pape de les distribuer partout et à tous ceux que nous en croirions dignes.

Les respects de ces bonnes gens et leur soumission , la vanité d'être reçus avec autant d'honneurs publics , enflèrent tellement le cœur de nos jeunes religieux, qu'ils se crurent bien au-dessus des évêques d'Espagne, lesquels, maij^ré tout leur orgueil, ne ' recueillent jamais

dans leur tournées , tant d'acclamations ;, de cadeaux et d'hommages.

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CHAPITIIE YI.

Franciscain pelil-maîtic. — Tripot de moines.

Nous ne logeâmes, les deux premières nuits suivantes, qu'en de pauvres bourgades, où nous rencontrâmes pourtant la même honnêteté et grande abondance de vivres j mais , le troisième jour , pour la seconde fois , nous fumes reçus avec faste dans une ville qu on appelle Xalapa de la Yera-Gruz, qui contient environ douze miile habitans, Indiens ou e^r/at^e^^ et Espagnols des deux espèces.

Vers l'année i634 , cette ville fut érigée en évêché^parle partage que l'on lit du diocèse de la Fille des Anges (i5), et quoique le premier n'en soit qu'une faible partie^ il n'en vaut pas moins à révéque quinze niilieducatsderevenu^se trouvant situé dans un territoire fertile en or«;^e , maïs et froment. Plnsieurs bourgades l'environnent; mais ce qui double sa richesse, ce sont les fermes où Ton cultive le sucre et le café , celles qu'on nomme estancias.où For. élève un grand nombre de mules, de bœufs et de moutons , et quelques autres où abonde la cochenille.

Il n'y a qu'une église dans la ville de Xalapa , et deux cLapelles, qui , toutes trois, dépendent des religieux deSamt-François. Les reveiuis de leur couvent sont très-considérables, et l'on ny

( 33 ) trouve que six moines , bien qu'une quarantaine puisse y exister fort à l'aise. J'ai observé que le supérieur de ce couvent n'avait pas moins de pnite que celui de la Vera-Ciuz : quoiqu'il ne ii^t pas de notre ordre , il nons reçut et nous traita pendant deux jours avec magnificence.

J^on-seulement ici /mais dans vingt autres monastères, on remarque chez tous les prêtres et les l'eligieux une grande mollesse, des moeurs et des manières directement contraires à leurs vœux autant qu a leur profession. L'ordre de Saint François , oLitre les vœux d'obédience, de chasteté et cie mortification, en fait encore un autre, c'est celui d observer la pauvreté avec plus de rigueur qn aucun des autres mendians , car leur habit ctoit être de gros drap , leur ceinture de corde, ieur chemise de laine, et ils doivent marcher sans bas, nWant aux pieds que des sandales. 11 leur est défendu d'avoir de l'or ou de Farcçent et même d en toucher ; ils ne peuvent se soulager Clans leurs voyages en allant à cheval, et une seule intraction à ces défenses est un péché mortel qu on doit punir par l'excommunication.

Mais nonobstant ces régies despotiques, les disciples de Saint François, vivant au nouveau monde, prouvent par leur vie déréglée qu'ils ont voue ce qu'ils ne peuvent ou ne veulent pas accomplir. *

INous trouvâmes étrange et scandaleux qu'un franciscain de Xalapa , âgé d'environ quarante ans, se rendit a cheval, suivi de son laquais sur une mule , a cent pas de la ville , pour aller con~ iesser,le cigarre a la bouche, une créole vapo-reuse, avec une soutane de fin camelot cris relevée galamment à sa ceinture, afin de laisser vou' un bas de soie orange, des souliers de ma- T. I. 3

rocain vert^ un caleçon de mousseline ^ avec un joli passement brodé en or ^ attaché au jarret nerveux , qui tendait une jambe herculéenne. Ses confrères , au reste , avaient tous le même costume, et, sous leurs larges manches, laissaient paraître une chemise en toile de Hollande , piquée de soie et <^arnie de dentelle ; de sorte que dans leurs habits et dans leurs entretiens, au lieu de modestie et de sagesse ^ ils montraient plus de vanité que des hommes du mondé.

Après souper , quelques-uns d'enlr'eux commencèrent à parler de jouer aux cartes , et ils nous invitèrent comme nouveaux venus , à (aire une partie d'impériale ou de piquet , ce que la plupart refusèrent , les uns faute d'argent, les autres cour ne pas savoir le jeu, î^éanmoins , à force d'mstances, deux de nos jeunes moines se joignirent à deux des leurs dans une partie de piquet: ils mêlèrent les cartes avec autant de dextérité que de grâce j on joua le simple et le double ; la perte piqua les premiers , et le gain échauffa les autres j de manière que le couvent fut converti cette nuitlà en véritable académie, et les cYîuvres religieuses en profanations mondaines.

Comme nous autres jacobins, excepté deux, n'étions que spectateurs de la partie , nous eûmes le loisir, pendant trois heures, de rélléchir sur cette manière de vivre; car plus le jeu continuait, plus on voyait s'augmenter le tapage, tant par i'efîèt du vin que par les jurenienS;, les risées et les moqueries que tous tes franciscains fûisaient du vœu de pauvreté. L'un d'eîiir'eu'x', quoiqu'il eût déjà manié de l'argent et l'eût mis sur la table avec ses doigts, s'avisait néanmoins, pour faire rire ses confrères, s'il lui arrivait de gagner une somme considérable, d'enlr'ouvrir une de ses

( S:> ) manches , ensuite , avec le bout de Tautre , il ra~ massait le numéraire et le jetait dans celle qu'il tenait ouverte, en disant qu'il avait fait vœu de ne jamais toucher d'ai:gent^ ni d'en garder, mais que sa manche jouissait de ce privilège. Le lendemain a déjeuner, j'entendis ce mauvais plaisant, qui avait plutôt l'air d'un débauché que d un religieux , se plaindre , en blasphémant , d'avoir perdu deux cents dollars. Il semblait que sa manche n'eût pas voulu garder pour lui ce qu'il avait promis au ciel de "ne jamais toucher: c'est là surtout qu'on aurait reconnu cjue tous ces cordeliers et leurs confrères, à pieds nos ou chaussés, étaient venus en Amérique, moins par fervenr pour la religion que par penchant peur le désordre, et que ramour de For ^ la vaine gloire , l'autorité qu'ils s'arrogaient sur les malheureux Indiens , étaient plutôt le but où ils visaient que le salut des âmes.

De Xalapa , nous allâmes coucher à la Punconadas : ce n'est qu'une assez grande hôtellerie , construite ^ il y a deux cents ans , au bout d'une ^'^\\éQ loin de toute ville ou village , et qu'on nomme Venta en espagnol^ ou maison seule , copim.e sont nos auberges isolées sur un grand chemj'n. Ce qui rend ce lieu remarquable, outre q*.\i\ est le seul où l'on puisse loger sans quitter la route ordinaire , c'est qvi'il y a des sources al^ondantes et pures , quoique Feau ei> soit tiède , attendu Fextrême chaleur qui domine dans ce vallon. Les maîtres de l'hôtellerie^ voyant que cette ardeur^ dont on est surtout accablé en voya^^eant, a besoin d'être tempérée par un breuvage frais , ont toujours soin d'avoir des jarres pleines d'eau, quils enfoncent sous un hangar ou ajoupa^ daïjs

( 36 ) du sable mouillé , où elle devient aussitôt presqu aussi froide que la glace.

Cette vallée et tout le pays d'alentour , sont fertiles et riches, remplis de termes où Ton recueille en abondance le froment , le maïs , le sucre, le cacao , la cochenille. On nous servit une si grande quantité de bœuf , de mouton, de chevreau, de poules, de coqs d'imle, de lapins et de cailles^ que nos amateurs en étaient aussi étonnés que

ravis.

Mais la chaleur est si ardente , que 1 on ne peut manger sans essuyer à chaque instant une sueur qui tombe du front sur l'assiette ; et les moustiques importunent si frort^que Von ne peut s'en garantir soit en veillant, soit en dormant : on n'en voit pas pendant le jour , mais dès que le soled se couche, elless'attroupent par essaims innombrables, et, suivant la comparaison du père Antonio , viennent vous relancer par tout , comme les grenouilles d'Egypte , dont parle l'écriture. Aussi les Espamiols, souvent grillés dans ce heu là, malgré son eau rafraîchissante et lexcellence des conserves, n'appellent ces douceurs que des confitures d'enfer.

Après une nuit éternelle , nous partîmes de grand matin pour gagner une ville où les vivres abondent également , et qui est exempte des hôtes dont nous eûmes la compagnie dans cette belle et perfide Rinconadas.

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