‹ Mémoires de BoulevardChapitre 13 sur 34 · IV. — Jacques Offenbach · texte numérisé non relu

IV. — Jacques Offenbach

— Que pensez-vous d' Offenbach ? demandais-je un soir à un musicien célèbre ?

— Il a beaucoup de talent, répondit-il, et un défaut immense.

— Lequel ?

— On ne peut jamais lui faire un compliment.

Quand on est sur le point de lui dire : « Vous avez du talent. »» Il dit, lui : «N'est-ce pas que j'ai du génie? >»

C'est l'opinion d'un musicien; voici la mienne :

S'il est un artiste qui mérite nos sympathies, c'est

assurément Jacques Offenbach. Il est parti de bien

bas : son père était simple chantre à la synagogue

de Cologne; il avait trois âls, musiciens tous les

trois; le plus jeune, qui était déjà au collège un virtuose de premier ordre, est mort avant d'avoir fini ses classes; l'aîné est un estimable et modeste violoniste qu'on a vu pendant un certain nombre d'années à l'orchestre du Palais-Royal et du Théâtre- Français; le second, c'est Jacques, le compositeur le plus populaire de ce temps, celui dont les refrains se répètent depuis la Méditerranée jusqu'à la Baltique, dans les salons et dans les cuisines. ' Un jour, il quitta sa ville natale, et vint à Paris avec son violoncelle et ses espérances.

On sait comment OfTenbach, qui avait un million de mélodies dans la tête, lutta contre la mauvaise chance. L'auteur de la Chanson de Fortunio, une des plus gracieuses productions de ce temps, donnait des leçons de violoncelle au cachet; le futur auteur à'OrpJiée aux Enfers allait jouer en soirée pour gagner quelques louis ; il crut avoir conquis son bâton de maréchal le jour où Arsène Houssaye l'appela au pupitre de l'orchestre du Théâtre-Français ; il pensait avoir atteint le comble de la popularité, et il n'avait seulement pas commencé sa vraie carrière.

Vous savez ce qu'il est aujourd'hui : le musicien le plus connu du monde. A Paris, on fredonne ses mélodies ; la garde prussienne défile sur la marche

d'OrpAéCy et les paysaus de la forêt Noire dansent le quadrille de la Belle Hélène. Une seulp fois, depuis de longues années, il a décroché son violoncelle; pour une seule heure, il est redevenu le virtuose de l'ancien temps: le jour où sa fille Berthe épousait à Étretat M, Comte, le propriétaire de la salle des Bouffes.

Offenbach n'a plus le temps de jouer du violoncelle dans les salons ; les directeurs sont dans son antichambre, et c'est à qui lui demandera un opéra en trois actes ou une opérette en un acte ; le succès des dernières années a effacé le triste souvenir des gigantesques luttes qui ont précédé le commencement de sa réputation.

Le virtuose est mort, mais. Dieu merci I le compositeur est vivant et bien portant, et quand je rencontre cet excellent Jacques, qui a autant de talent que d'esprit, je me demande comment ce maigre et faible artiste a pu résister à l'ouragan de ses jeunes années.

Son père, le chantre de Cologne, est mort depuis longtemps; il s*est éteint dans l'obscurité de sa modeste position, sans se douter de l'éclat que le deuxième fils devait jeter sur son nom ignoré.

Jacques Offenbach est un des artistes les plus populaires de ce temps.

Après avoir fait jouer en hiver dix ou quinze actes à Paris, il émigré en été vers l'adorable vallée de la Lahn. C'est à Ems qu'il a composé ses meilleures partitions, et le petit théâtre duKursaal a eu la primeur de plusieurs de ses ouvrages.

Un jour qu'il se rendait à Ems...

Voici l'histoire dans tous ses détails :

On inaugurait un monument, et le petit village allemand était au comble de la joie. Ceci se passait dans le duché de Nassau ; les rues étaient pavoisées , et les paysans se promenaient en habits de fètç.

On attendait un personnage influent de Wiesbaden, qui devait présider le repas et prononcer une foule de discours ; les artilleurs étaient à leurs pièces et n'attendaient qu'un signal pour saluer le grand personnage par cent et un coups de canon... mais le président n'arrivait pas.

Après deux heures de cruelle attente , on décida enfin que les commissaires, au nombre de six, se rendraient à Wiesbaden et ramèneraiejit le président en triomphe.

Trois heures se passèrent; on ne vit poindre ni président ni commissaires. Dans l'après-midi arriva une dépêche ainsi conçue :

« Commissaires décavés : envoyez argent pour revenir. »»

Les six malheureux , ayant trouvé le président au lit, étaient allés faire un petit tour au Kursaal, où, bien entendu, ils avaient perdu jusqu'à leur dernier florin.

Pendant ce temps, la foule enthousiaste attendait toujours. Le potage était froid, et les discours l'étaient également ; enfin, vers sept heures du soir, on signalait le retour des commissaires; ils arrivaient par le bateau à vapeur sans le président.

Mais le hasard avait amené à bord Jacques OfTenbach, qui se rendait à Ems. Au moment où le bateau abordait , la musique villageoise entonna, par hasard, le quadrille ôl Orphée aux Enfers.

— Tiens ! tiens! se dit OfTenbach, on me fait une réception agréable.

La foule, sur le quai, pousse des cris d'enthoulîiasme. Les six commissaires veulent expliquer Tabsence du président; mais la joie des villageois, comprimée depuis le matin, éclate et ptoufFe les paroles des commissaires. Portés par la foule, les six commissaires, suivis d'Offenbach, font leur entrée dans le village, au bruit du canon et aux acclamations de la population.

De temps en temps ou criait :

— Vive le président !

Et Offenbach, avançant toujours, se faisait cette réflexion :

— Pourquoi, diable, m'appellent-ils président? Mais la musique, le canon, le son des .cloches, les

fleuï's et les arcs de triomphe ne permettent aucune explication.

On traverse ainsi le village; toutes les fenêtres sont illuminées... Le cortège est superbe... Des jeunes filles, vêtues de blanc, jettent des roses dans la rue; le maire, en grande tenue, suit les jeunes filles; viennent ensuite les élèves des écoles avec leurs professeurs, les six commissaires décavés et Jacques Ofienbach. Une foule immense accompagne le cortège et crie : Vive le président !

On arrive enfin devant la mairie.

— Mes amis, dit Ofienbach, merci, merci de votre bon accueil.

Le maire se dégagea du bouquet de jeunes filles vêtues de blanc, et, s'approchant de l'auteur d'Orphée, il prononça un discours dans lequel il parlait du progrès, de la vapeur, de la sollicitude du gouvernement , et finalement il invoquait la protection du président pour l'éclairage au gaz du petit bourg.

Alors seulement Jacques Ofienbach s'aperçut de

la méprise dont il était l'objet, et tandis que les autorités, les commissaires décavés et les notables de l'endroit se dirigeaient vers la salle du banquet, Offenbach s'esquiva et partit pour Ems.

On n'a jamais su au village ce qu'était devenu le président.

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— Qu'y a-t-il de nouveau à Paris? demandai-je à un de mes amis, après une absence de douze jours.

— Rien, me répondit-il.

— Absolument rien ?

— Pas grand'chose ! On a prié quelques grecs dans plusieurs cercles de Paris... voilà tout!

— Ah bah!

— Cela vous étonne? dit mon ami.

— Mais il me semble...

— Il vous semble que c'est là un événement bien extraordinaire ?

— Assurément.

— Détrompez- vous, mon cher. Le vol au jeu est un incident assez commun dans l'existence pari-

sienne. Depuis qu'on a aboli le jeu officiel, cette terrible et absurde passion n'est plus contenue; tous les freins sont rompus, et nous sommes lancés à grande vitesse vers un décavage général. Au lieu de quelques maisons de jeu qu'on a supprimées, Paris compte des centaines de tripots... Au lieu d'un banquier, surveillé par la police, qui tournait des cartes non biseautées, nous avons des grecs qui tournent, à l'écarté, autant de rois qu'ils veulent Les joueurs n'ont plus de rendez-vous officiel, mais ils sont partout, en haut et en bas, à droite et à gauche. Autrefois on he perdait que son argent ; depuis qu'on joue à crédit dans les cercles on perd ses espérances, les héritages de l'avenir, la conscience et l'honneur. Le monde des joueurs s'est transformé : quand nous avions des maisons de jeu, on y allait en passant comme on entre au café ; on s'installait à une table, on perdait ou l'on gagnait, et puis on allait se coucher; ensuite sont venus les cercles, où tout le monde se connaît et s'entraîne mutuellement; le jeu, qui n'était qu'un enfant perdu, s'est créé une famille. Chassé de son hôtel garni, il s'est mis dans ses meubles, et a convié ses amis et connaissances à venir s'installer à son foyer. La Dame de Pique, qui n'était qu'une fille sans aveu, est devenue grande dame ; elle a des salons dorés

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dans les quatre coins de Paris, et des laquais aux habits galonnés stationnent dans son antichambre. Elle a pénétré dans les familles et s'est créé des relations dans toutes les classes de la société. Les honnêtes femmes elles-mêmes la reçoivent chez elles. Elle n'a jamais été plus répandue et jamais elle n'a fait plus de victimes. Autrefois on allait lui rendre visite chez elle, on ne se vantait pas de ses faveurs, on n'osait se plaindre de ses cruautés; aujourd'hui, c'est une profession de l'adorer, et presque une gloire de se ruiner pour elle. Du temps où elle était contrôlée par des commissaires de police, la Dame de Pique était hors la loi ; aujourd'hui elle est partout : pas de fête sans elle, pas de réunion sans son concours ; même les vertueux bourgeois l'admettent dans leurs salons depuis que d'une Dame de Pique publique elle est devenue une Dame de Pique privée. Enfin, mon cher, à tous ses charmes on a maladroitement ajouté la saveur du fruit défendu.

Mon ami disait vrai, et lorsqu'on descend dans les bas-fonds où travaillent les joueurs parisiens, on frissonne en voyant à l'œuvre ces Mandrins de l'écarté et ces Cartouches du piquet qui fréquentent les brillants tripots de la grande cité.

Quand je dis tripot, il ne faut pas croire que je

parle de la maison de jeu clandestine tenue par une ancienne jolie femme.

Le tripot de notre temps n'est pas le tripot d'autrefois.

La civilisation a marché... on n'a plus besoin de se glisser discrètement dans une salle à manger dont le mobilier sera infailliblement saisi dans la soirée par un commissaire de police.

Sous cette vague dénomination de Cercle, fonctionne le tripot contemporain.

Plus de mystère... plus de commissaire. L'autorité est avertie.,, on lui a demandé la permission d'ouvrir un Cercle, dont on ne peut faire partie qu'après avoir rempli certaines formalités.

Il faut deux parrains... un seul suffit... Au besoin, on remplace les parrains par deux pièces de cent sous.

Montons !

Dans l'antichambre se tiennent des laquais galonnés, et les salons sont dorés sur tranche.

En grattant un peu cette dorure, on trouve la honte et la boue.

Une société mixte remplit les salons.

Quelques honnêtes gens, — pas mal d'imbéciles, — et beaucoup d'escrocs.

Les louis sonnent^agréablement à l'oreille, et les

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rois tournent à récarté avec la dextérité d'une girouette en temps d'ouragan.

De temps en temps, un malheureux, qui n'a pu obtenir un louis de l'usurier qui prête dans l'antichambre sur des bijoux, vous emprunte dix francs, joue sept francs cinquante, et garde cinquante sous pour le déjeuner du lendemain.

Dans les salons dorés et gardés par des laquais, on joue toutes les sommes.

Parfois l'enjeu d'une partie d*écarté est de mille francs* D'autres fois la somme ne dépasse pas vingtsept sous !

On y voit de braves gens perdre cinq ou six mille francs dans leur nuit, et d'autres qaifont venir deux mille francs à 1* écarté avec une pièce de vingt sous qui est tout leur patrimoine.

Les mœurs y sont on ne peut plus débraillées*

On emprunte de l'argent, on Hé le rend pas, on fait des dupes, peu importe. Pourvu qu'il vous reste en portefeuille de quoi vous caver à la bouillotte, on vous fait bonne figure.

Dans ces tripots on contracte de vilaine^ relations; «on joue cinq louis avec un inonsieur qu'on ne saluerait pas dans la rue pour trois cents francs ; on y laisse son argent, son temps j sa santé et sa dignité.

Rien n'étonne et rien ne surprend.

Tout est permis tant qu'on n'est pas pris la main dans le sac.

Et encore!... On voit un monsieur voler des masses qui ne lui appartiennent pas... On lui donne le conseil de s'éloigner.

Le lendemain on le trouve au tripot voisin, oii il est membre du comité.

Et voilà !

C'est ici que le fameux major polonais, qui travaillait autrefois dans les tables d'hôte de la banlieue, a été promu au grade de général.

— Vous avez fait beaucoup de campagnes? lui demandait-on un soir.

— Énormément !

— Et vous n'avez jamais été blessé?

— Si, plusieurs fois.

- — Où cela, général?

— A l'écarté, répondit le noble guerrier.

Quand on insulte son voisin dans ce coupe-gorge,

personne ne se dérange, et nul ne s'étonne d'entendre des dialogues dans le genre de celui-ci : PREMIER GREC. — Mousieur, vous avez fait sauter

le roi.

DEUXIÈME GREC. — Vous êtes uu drôlo !

PREMIER GREC. — Et VOUS, VOUS êtes uu poUsson!

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DEUXIÈME GREC. — Monsieur, demain matin mes témoins seront chez vous !

PREMIER GREC. — Soit ! (Lui présentant les cartes.) A voujs la Tîoupe !

Deux ou trois fois* par semaine on se bat à coups de poing; les domestiques galonnés ne font pas attention à ceS petits incidents.

Un monsieur reçoit un soufflet.

Comme il a le choix des ariîies, il choisit le quarante de face, décave son adversaire : et Thonneur est satisfait.

Je Tai dit : les tripots fonctionnent avec l'autorisation de M. le commissaire, qui, il faut bien le dire, ne se doute pas du honteux commerce qu'on fait dans ces salons assez dorés pour inspirer la confiance.

On comprend qu'il ne peut pas me venir à l'idée de désigner plus spécialement les coupe-gorge dont je parle; et qui ont remplacé les jeux publics, contrôlés par l'autorité.

Une histoire à l'appui. J'en garantis l'authenticité.

Dans un de ces^ nombreux cercles borgnes, un de mes amis a passé deux ou trois ans de sa vie.

Par une belle nuit d'hiver, — cinq heures sonnaient à la pendule — un homme lui fit son tout à

la bouillotte, avec une dame et deux huit.

Et, chose extraordinaire ! cet homme gagna le coup.

Le lendemain, la victime alla trouver l'entrepreneur du cercle, et lui conta l'affaire.

— Vous comprenez, monsieur, lui dit-il, que dans votre propre intérêt il faut surveiller un joueur qui fait vingt louis avec une dame et deux huit.

— Vous allez peut-être un peu loin ! lui réponditon.

Le cercle en question est organisé sur le modèle des grands clubs; il a un comité et un président.

Le président se fait cinq ou six mille livres de rente, en donnant de bons conseils aux jeunes gens qui s*égarent dans ce tripot»

Un néophyte se présente. ; le président l*attire dans un coin, et lui dit :

— Soyez le bienvenu parmi nous, monsieur, et permettez à mon grand âge de vous donjier quelques conseils! Ne vous emportez jamais ; soyez maître de vos passions : sans cela vous êtes perdu ! On ne sait où le jeu peut entraîner un jeune homme. Oh ! ne Vous récriez pas I Tenez, moi, je suis un vieillard, et je n'ai pas encore pu dompter mes passions ! Je viens encore de me faire décaver à la bouillotte, et comme j*ai l*habitude de ne jamais emprunter au jeu, je vais rentrer chez moi avec une perte sèche de cinq

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cents francs... à moins que vous ne vouliez me prêter cinq louis jusqu'à demain, car quelque chose me dit que votre argent me portera bonheur !

Refusez donc cinq louis à un président.

Le tripot est gouverné par un comité, souverain juge de l'endroit.

Ils sont douze aussi honorables les uns que les autres. Un soir, on prend en flagrant délit un indi- \idu qui se trouve toujours du côté gagnant, — c'est une profession comme une autre, — et réclame deux louis qui ne lui appartiennent pas !

Le comité se réunit .

La séance est orageuse.

— Moi, dit le président, je crois que M. Y... doit ôfre expulsé du cercle.

— Président, vous êtes sévère ! Contentons-nous de lui adresser une simple réprimande.

— Et encore est-ce bien nécessaire ? fit un troisième.

Une autre fois, un membre du cercle est surpris par la galerie au moment où il tournait, à l'écarté, un roi de carreau qui n'était pas à sa place.

Grand émoi !

On appelle le vénérable président, et on lui signale 'Tincident. Il réfléchit un instant, puis il dit au grec :

— Monsieur, permettez-moi de vous dire que ce que vous venez de faire est fort indélicat ! Le coup est nul !

Dans ce tripot, le président montre au débutant un homme chauve qui s'appuie constamment le front dans la main et semble méditer de grandes choses ! . .

— Notre cercle est fort bien composé, dit le président; tenez, ce monsieur là-bas est un auteur distingué.

— Ah! QuVt-il écrit?

— La Règle des jeux!

Quelquefois, vers deux heures du matin, on joue un petit baccarat cliemin de fer.

Pendant trois mois, vers deux heures et demie, rhonorable président s'approcha de la table et dit :

— Allons, messieurs, je ne suis pas joueur, mais je vais risquer dix francs !

Le président prenait la main, passait quatre fois, ramassait cent soixante francs, et disait :

— Je passe la main ! Je ne suis pas joueur et je me

contente d'un léger bénéfice.

Pendant un trimestre, le président se fit cent cinquante francs par soirée.

Personne ne le soupçonnait.

Un soir, le brave homme partit^ comme d'habitude, de dix francs.

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