‹ Mémoires de BoulevardChapitre 12 sur 34 · III. — Gustave Doré · texte numérisé non relu

III. — Gustave Doré

Gustave Doré a trente ans à peine, et déjà le nombre de ses dessins sur bois a dépassé le chiffre fabuleux de cinquante mille. Dans son œuvre on trouve tous les genres, depuis le tableau historique jusqu'à la caricature. Tout ce qui tient de près ou de loin à l'art a passé sous le gigantesque crayon. La facilité de Doré est inouïe. Il fait généralement un grand dessin sur bois dans sa journée, qui commence à neuf heures et finit à quatre heures du soir. Ce jeune homme célèbre a trouvé en entrant dans la vie une fortune laborieusement acquise par ses parents, qui lui a permis de suivre ses goûts et de satisfaire à toutes les inspirations de sa fantaisie vagabonde.

11 habite un petit hôtel à lui au faubourg Saint- Germain : un véritable nid d'artiste... de grands et larges salons du dernier siècle... de l'air partout... de la lumière dans tous les coins.

Le matin, avant son déjeuner, Doré règle luimême les affaires courantes; il reçoit les éditeurs et les graveurs qui viennent lui soumettre les épreuves des planches et lui demander des conseils.

Puis le labeur de l'artiste commence. L'atelier

du dessinateur n'est qu'une petite pièce encombrée de cartons, de bois, de dessins de tous genres. L'imagination marche : le crayon glisse sur les planches. En cinq ou six heures il vous fait un chef-d'œuvre.

Puis, le soir venu, l'artiste se transforme en un homme, du meilleur monde et fréquente les salons, où il est très-demande. Entre deux valses il dessine le costume que madame la comtesse de X... portera au prochain bal masqué ; entre deux glaces il esquisse une scène de genre sur un album. Dans les petites réunions intimes, Gustave Doré travaille toute la soirée. Sur le coin d'un guéridon, sur ses genoux, il fait tout en causant ces petits dessins qui sont la menue monnaie de son talent.

Le dimanche appartient à ses amis.

Ces jours-là, l'hôtel est éclairé à giorno. Des cigares sur toutes les tables. "Les invités ne portejit ni l'habit ni la cravate blanche-: on s'habille comme on veut. Sauf quelques amies de madame Doré mère, aucune dame n'est admise à ces soirées artistiques, d'où est bannie l'étiquette. On s'étend sur les divans, on cause, on discute, on fume, on s'amuse. Si la gaieté était perdue à Paris, on la retrouverait le dimanche soir chez Gustave Doré, où se réunit le dessus du panier de la jeunesse intelligente.

Doré est , bien entendu, Fâme de ces réunions, car ce diable de garçon a tous les talents. Il joue du violon comme feu Ernst, il chante comme Fraschini, il escamote comme Robert Houdin. Dans les moindres choses de la vie il apporte la supériorité d'une organisation rare. Quand on a fait le tour des salons de Doré, on a passé en revue Tespoir des arts et des lettres. Les peintres se promènent bras dessus bras dessous avec les critiques d'art ; les musiciens les plus distingués passent du feu aux diplomates de l'avenir. On Va, on vient, on cause, on chante, on s'abandonne à l'inspiration du moment. Après un quatuor de Beethoven exécuté par des artistes de premier ordre, on entend une chan*sonnette. On parle à la fois du Dante et de M. Anîcet Bourgeois, de Michel-Ange et de Cham.

Puis, de temps en temps, on voit passer dans les salons une vieille servante, une de ces servantes de comédie qui font partie de la famille ; celle-ci a vu grandir le jeune artiste qu'elle a tenu sur ses genoux, à qui elle a appris à bégayer les premiers mots, et à qui elle a* conté ces récits fantastiques des vieux chevaliers et des fées que l'artiste a illustrés depuis. Doré a pour cette vieille amie une tendresse infinie.

Quand la brave serv.ante parcourt les salons avec

des rafraîchissements, Doré oublie tout, ses invités, son rang, son talent ; il va à elle et lui dit d'un ton de doux reproche :

— Voulez -vous bien laisser cela aux domestiques; je vous ai défendu de vous fatiguer.

Et la servante de comédie répond à son illustre maître :

-*- Et toi-même tu n'es pas plus raisonnable que moi, tu as déjà bu deux verres de punch ; avec toutes ces imprudences tu te rendras malade.

Car cette bonne vieille amie tutoie son maître comme au temps où elle lui contait Peau d'Ane, Quand nous vivons auprès de ceux que nous aimonS) nousnelesvoyonsni grandirnivieillir.il nous semble toujours que notre amitié date d'hier, et trente an* nées passent comme trente secondes* La servante de Doré, qui a conservé pour Gustave l'affection d'autrefois, le voit toujours avec les yeux d'une nourrice qui contemple son bébé, et souvent il lui arrive de dire à ce garçon de génie :

— Comment! tu sors à cette heure?

^— Oui.

— A cinq heures?

— Parfaitement.

'— C'est que nous dînons à six heures précises;

— Je le sais bien.

— Tu ferais bien mieux de rester.

— C'est impossible !

— Impossible? impossible? murmure la servante de comédie. Eh bien! sors si tu veux; mais si tu n'es pas rentré à six heures, tu n'auras pas de potage ! Voilà ! |

Pauvre bonne vieille ! Le jour où l'on a décoré Gustave Doré, elle a pensé qu'il avait remporté le premier prix dans sa pension.

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