LE PLUS BEAU BAL DE LA MAISON
La fille de service avait dit vrai.
La section X. . . a le plus beau bal de la maison .
La grande salle est étincelante de lumière et de fleurs.
Les murs sont tendus de draperies aux couleurs riantes. Les colonnes d'appui sont entourées de crêpe rose et bleu... Le plafond est couvert de tulle bleu constellé d'étoiles d'or ou d'argent. Une estrade couverte d'un tapis est dressée pour la surveillante et ses amis.
Le buflfet est bien garni et les rafraîchissements circulent dans la salle.
On s'amuse ici.
D'abord les servantes sont en plus grand nombre et animent Ja danse; un orgue à orchestre fait re-
tentir les accords du quadrille de la Belle Hélène.
Et puis, parmi ces folles, il est une ancienne comédienne, qui est la gaieté de la réunion. Dans un costume de marquis du temps de Louis XV, elle folâtre de masque en masque, pince la taille aux unes , adresse un compliment aux autres ; elle est vive, enjouée, communicative, étourdissante de démence. Elle offre le bras à une pauvre idiote que l'excès de la sensualité a conduite ici. La cause de sa folie surnage encore dans le désordre de ses idées... Elle se promène avec un légitime orgueil au bras du faux marquis, et nous dit en passant :
— C'est mon petit mari.
Dans un coin de la salle, une femme montée sur un tabouret, joue du violon sur son bras gauche... une baguette lui sert d^rchet. Ses mains se crispent en appuyant sur les cordes imaginaires, et du petit doigt elle semble vouloir faire vibrer la chanterelle !
Jusqu'ici, rien d'étonnant de voir une folle jouer ainsi d'un instrument imaginaire ; mais, chose surprenante, cette fantastique virtuose trouve un auditoire de folles, et les places, au premier irang, sont très-disputées et très-enviées.
Ce spectacle est navrant !
Une vieille idiote parcourt la salle... Elle est dé-
guisée en chifFonnière ; mais, du bâton qu'elle porte à la main, on a prudemment éloigné le crochet, qui pourrait devenir une arme dangereuse.
La surveillante jette complaisamment sur son chemin des petits morceaux de papier, que la pauvre vieille fait semblant de ramasser avec son crochet.
Une fille de service, déguisée en sorcier, nous disait :
— N'est-ce pas, monsieur, que notre chiffonnière est drôle ?
— Oui!
— Oh ! elle est hien farce.... mais si vous l'aviez vue, dimanche.... il y avait de quoi mourir de rire.
— Pourquoi ?
— Nous l'avions déguisée en ramoneur.
Les médecins de service avaient envoyé du Champagne à la section X... pour les servantes.
On entend sauter les bouchons à travers les joyeuses mélodies de la Belle Hélène.
Les masques s'agitent.... Le marquis fait des
sauts impossibles la chiffonnière danse avec
beaucoup d'ehtrain... la folle hystérique embrasse son mariy et l'orchestre lui répond : Le roi Barhi qui s'avance... Les gardiennes enlacent leurs dames. La raison entraîne la démence daiis le tourbillon de
la danse, et, au milieu de la foule turbulente, on distingue le génie de la maison.... une servante déguisée en FouE !
C'est horrible.
Le visiteur se demande si c'est la raison qui fait danser la folie, .ou la démence qui reçoit la raison.
Les intelligences se confondent avec les cerveaux vidés. Le costume qui est de rigueur établit une triste égalité entre les folles et leurs gardiennes, et, au milieu de ces groupes de joyeux masques, on distingue la tenue sévère de la surveillante toute de noir habillée, qui se promène à travers ce beau bal, comme une more en deuil qui pleuré la raison absente de ses enfants.
Nous ne saurions assez louer l'extrême bonté avec laquelle les surveillantes traitent ces créatures déshéritées.
Quelques douces paroles suffisent pour arrêter les trop grands écarts de la folie.
Une de ces pauvres idiotes, réprimandée par la surveillante, se jette dans ses bras et l'embrasse avec effusion.
On nous montre une toute jeune fille" qui a des accès de démence de loin en loin.
En ce moment, elle avait toute sa raison.
*— Oh I nous dit-elle avec une tristesse étrange,
je pourrais sortir si je voulais; mais à quoi bon ? On me ramènerait plus tard..,. Je n'ai pas de famille; et, ici, tout le monde est si bon pour moil et moi aussi, j'aime tout le monde!..,. Je me rends utile... et puis, on a des moments de bonheur
— Lesquels ? .
— Dame ! Quand une de mes compagnes est malade, c'-est moi qui la soigne.
Cette sublime phrase, qui résume le génie de la femme, était dite avec une simplicité touchante. Le marquis vint prendre cette chère pauvre enfant et l'entraîna à la. danse.
L'orgue jouait le quadrille à' Orphée aux Fn/ers.
Les vieilles, assises sur les banquettes, ne bougeaient point. Elles étaient là, deux fois écrasées et par la folie et par l'âge.
Elles ne semblaient rien comprendre à ce qui se passait autour d'elles. Leurs yeux éteints contemplaient ce curieux spectacle, et pas un muscle de leur visage ne se contractait.
On eût dit des momies rangées le long du mur pour faire nombre.
Dans le beau bal, comme dans l'autre, des enfants déguisés se mêlaient aux groupes.
Les uns, filles et garçons des employés de la maison, s'amusaient avec l'insouciance de l'enfance.
sans se rendre compte dans quel milieu leurs parents les avaient conduits.
Les autres, pauvres petites folles, remuaient leurs petites jambes et leurs petits bras. Leurs grands yeux sans expression ne trahissaient aucune émotion : ni joie, ni douleur
Quelques instants après, nous étions dans la grande cour.
Mon ami ne disait mot.
Il était livide et il me semblait entendre ses dents s'entre-choquer dans le frisson de la fièvre.
Quant à moi, je regardais le ciel bleu, constellé d'étoiles, où la croyance du peuple fait résider les âmes envolées.
SOUVENIRS d'un DÉCAVÉ
Première Conférence a Tortoni.
Ce jour-là Paris me semblait hideux.
Les boulevards étaient envahis par une foule étrangère.
J'avais fait un tour au Bois, où le musée Campana ^ des femmes parisiennes était exposé autour du Jac.
C'était navrant!
Une heure après j'étais au chemin de fer. Je courais à la recherche de l'imprévu.
J'avais quitté Paris à cinq heures du soir, et après une nuit atroce en chemin de fer, je me trouvais à Cologne.
Les bords du Rhin n'existeront plus dans deux
OU trois ans : les jolis petits villages qui se reflétaient dans les flots disparaissent peu à peu ; les anciennes masures du moyen âge s'écroulent; et de tous les côtés on construit des habitations modernes avec écurie, remise et salle de billard. Il faut se dépêcher de voir le vieux Rhin ; en cherchant bien, on trouvera encore par-ci par-là un village allemand, une petite maisonnette perdue dans les vignes, un peu d'architecture originale et des étroites fenêtres dont Barrière a dit : « Il y a tout juste de la place pour passer un baiser. »
Dans deux ou trois ans, le Rhin ne sera plus qu'une succursale du lac d'Enghien. Les petites dames de Paris y feront bâtir des palais d'été à la place des vieilles demeures des burgraves.
J'ai passé la première nuit dans un modeste village.
Après mon dîner, je vis entrer chez moi un grand jeune homme au teint blême, à la longue chevelure; il portait une redingote en velours ornée de nombreux brandebourgs, et me tint ce langage :
— Monsieur daignera-t-il prendre un billet pour le concert que je donne dans une heure?
— Quel concert ?
— Je suis virtuose, monsieur!... J'ai remporté au Conservatoire de Mayence le premier prix d'accordéon.
SOUVENIRS d'un DÉCAVÉ 155
— D'accordéon?
— Oui, monsieur !.. . En hiver, je suis professeur d'accordéon à Mayence ; et en été, je donne des concerts dans les environs ; je compose aussi...
— Ah! vous composez?
— Oui, monsieur, et si vous voulez me faire
Thonneur d'assister à. mon concert, je vous ferai entendre des variations sur la Marseillaise.
— Sur votre accordéon ?
— Sur mon accordéon. J'ai joué ces variations, l'hiver dernier, dans mon concert annuel, à Mayence, et j'ose dire que j'ai obtenu un beau succès.
Etais-je assez puni d'avoir renié Paris dans un moment de mauvaise humeur? J'avais fui une ville où les lions sont doux comme des moutons, et j'étais tombé dans un pays où les musiciens jouent la Mar^ seillaise sur un accordéon !
J'assistai néanmoins au concert du professeur* Il eut lieu dans une petite salle de mon hôtel. L'auditoire se composait de quatorze personnes, parmi lesquelles se trouvait le bourgmestre en pantoufles. Le prix d'entrée était fixé à cinq sous, ce qui donna une recette totale de trois francs vingt-cinq centimes pour treize personnes; car la quatorzième, M. le bourgmestre, était munie d'un billet de faveur*
Après quelques morceaux insignifiants, le professeur d'accordéon passa la main dans sa chevelure et joua ses variations sur la Marseillaise.
Quand son horrible instrument eut poussé le dernier cri. le virtuose salua son public, et il allait se retirer, quand le bourgmestre, qui éprouvait le besoin d'encourager les arts, lui fit signe d'approcher.
— Le dernier morceau a été très-remarquable ! dit-il.
— C'était la Marseillaise.
— Je le sais bien, dit le fonctionnaire.
Et pour mieux prouver ses connaissances raïusicales, il ajouta :
— C'est superbe ! Quel homme de génie que ce Beethoven!
Pour avoir une idée des chemins de fer du daché de Nassau, il faut avoir voyagé dans cet étrange pays. On devrait appeler les wagons du duché des diligences à vapeur. Le progrès a imposé ses chaudières à la Confédération germanique-, mais il a oublié de doter le pays de conducteurs ad hoc. Les employés du chemin de fer sont tous d'anciens' postillons, qui se croiraient déshonorés s'ils faisaient plus de trois lieues à l'heupe. D'aucuns parmi ces braves gens ont conservé le fouet, qu'ils font claquer
SOCVENIRS d'un DÉCAVÉ 157
de temps en temps par un resté d'habitude de l'ancien temps ; ou a beau leur dire que les maîtres de poste sont en non-activité de service, et qu'il n'y a plus de relais en route, ils vous répondent que jamais, et à aucun prix, ils ne consentiraient à renier le fouet de leurs pères.
Et puis tout cela se passe en famille ; pour un oui, pour un non, le train s'arrête, pour peu que le machiniste ait envie de boire un coup au cabaret. Je crois même qu'il fait des commissions en route.
J'ai eu l'honneur de voyager dans le même train avec un personnage très-important.
On l'appelait M. le procureur, et je pense qu'il datait du dix-huitième siècle. Ce gros bonnet du duché excitait l'admiration universelle sur son passage. Il distribuait des poignées de main et récoltait des coups de chapeau : Monsieur le procureur parci ! Monsieur le procureur par-là !
— Conducteur, pourquoi ne partons-nous pas?
— Dans un instant, Monsieur.
— Mais nous sommes en retard.
— Ca ne fait rien.
— Comment ! cela ne fait rien ?
— Nous partirons aussitôt que M. le procureur sera prêt.
— Et où est-il votre procureur?
158 MÉMOIRES DtJ BOULEVARD
— Il prend son absinthe au buffet.
Enfin, le procureur reparut. Il avait le teint coloré d'un homme qui ne s'était pas contenté d'un seul verre d'absinthe. Mais il daigna monter en voiture... la locomotive siffla... les anciens postillons firent claquer leur fouet, et nous continuâmes notre route.
A la station suivante, le procureur continua ses exercices.
Au moment où le train allait se remettre en route, il fit signe au conducteur d'arrêter.
Le conducteur obéit.
— Allez Jonc chercher ce monsieur, là-bas, dit-il.
— Le monsieur aux lunettes vertes ?
— Lui-môme .
Cinq minutes après, le conducteur revint avec les lunettes vertes ornées d'un homme.
— Eh, monsieur le bourgmestre ! s'écria le procureur, approchez donc I
Le maire avança en saluant,
— Cher bourgmestre, dit le procureur avec cette familiarité qui sied si bien aux employés supérieurs, j'allais vous écrire pour vous dire que je ne m'oppose point à la réunion électorale dans votre village. Qu'y a-t-il de nouveau chez vous ?
SOUVENIRS d'un DÉCAVÉ 159
— Pas grand' chose. Notre fête des gymnastes aura lieu dimanche prochain. Monsieur le procureur nous fera-t-il l'honneur d'y assister?
•^- Peut-être, cher bourgmestre.
— Je cours informer le village de ce bonheur inattendu, monsieur le procureur.
— Et madame votre épouse va bien î
— Très-bien, monsieur le procureur.
— Et vos enfants ?
— Je les élève dans le respect de Dieu et du gouvernement.
— Très-bien, très-bien !
Le procureur rentra dans son coupé, et nous partîmes.
Tout alla bien aux quatre stations suivantes, mais à la cinquième, le procureur éprouva le besoin de manger une tranche de jambon : ce qui nous mit encore en retard de douze minutes.
^ Cette fois, c'était trop fort !
— Ah çà! conducteur, dis-je à l'ancien postillon, si votre procureur se nourrit à toutes les stations, nous n'arriverons jamais.
— Silence ! fit le conducteur, s'il vous entendait !
— Et après? Sachez que je me moque de tous les procureurs réunis, et je vous autorise à le leur dire de ma part !
A ces mots , le conducteur devint blême ; il me regardait avec une certaine compassion, et semblait vouloir me dire :
— Insensé! arrêtez- vous ! vous avez déjà un pied sur l'échafaud !
En ce moment, le procureur revint avec un reste de sandwich à la main.
— Eh bien ! partons-nous enfin? m'écriai-je.
— Encore un petit instant, dit le conducteur.
— Mais qui attendez-vous encore ?
— J'attends la blanchisseuse de Moosbach, qui va porter son linge à Wiesbaden.
Cette dernière explication me suffisait. Je jugeai inutile d'en demander d'autres.
A Wiesbaden, M. le procureur fut reçu à la gare par un domestique, que je soupçonne fort d'être l'homme pétrifié qu'un industriel a tout dernièrement exposé dans une boutique déserte du boulevard Saint-Denis ; ledit domestique gardait un caxrosse, dont on ne voit le pendant que sur les tableaux flamands du dix-septième siècle, et ledit carrosse était traîné par deux chevaux d'une maigreur telle qu'il ne fallait pas un bien grand talent d'observation pour voir que le procureur se nourrissait trop bien, et qu'il ne nourrissait pas assez ses coursiers.
Il me semble inutile de m'arrêter à une descrip-
sotîVenirs d'un décavé 161
tion de la ville de Wiesbaden. C'est une des nombreuses cités allemandes où fleurit le Trente-et- Quarante , cités peintes et maquillées, dont Cham, rétourdissant crayon du Charivari, a dit : « Ce sont des villes entretenues. »»
On chercherait en vain un mot plus juste et plus frappant pour résumer l'aspect des villes d'eaux de l'Allemagne. Les petites maisons roses et vertes rivalisent de coquetterie pour attirer les étrangers ; elles affichent une élégance qui n'est pas dans les mœurs des habitants ; comme on devine la fille d'une portière sous une robe de six mille francs, on devine ici une pauvre ville de pravince sous le maquillage des habitations. Ce ne sont plus des villes allemandes; elles n'ont aucun caractère, aucun aspect spécial ; on ne sait dans quelle catégorie les classer.
Une ville d'eaux est un immense hôtel, et chaque habitant est un domestique. Le premier bourgeois qui passe brossera vos habits pour gagner un demi-florin, et le premier prince venu trinquera avec les croupiers pour encaisser dix mille florins de plus.
Je recommande surtout à l'attention des voyageurs un particulier qui, sous les galeries du Casino, exerce le grand art de fabricant de roulettes. Il en a de toutes les dimensions pour toutes bourses, et j'ai trouvé un plaisir extrême à le voir travailler
dans sa boutique. Il avait sur sa table de travail un cylindre auquel il donnait la dernière touche du maître. Déjà les rouges et les noires se découpaient sur le bord, les numéros se détachaient bien, il ne manquait que le zéro. L'artiste en roulettes, reculant de quelques pas, mit la main au-dessus des yeux pour mieux juger l'ensemble de l'œuvre sans être troublé par les rayons du soleil, avança, recula encore, avança de nouveau, et, d'une main légère et sûre, dessina un zéro superbe. Il parut enchanté de son œuvre, car un agréable sourire de contente^ ment errait sur ses lèvres, et j'attendais le moment où il allait ajouter au bas : Schlagman pinxit. Mais cet artiste distingué dédaigne la renommée : il fait des roulettes , non pour obéir à la vanité , mais par goût, et parce qu'il est poussé par une voix intérieure qui l'engage à travailler pour le bien de l'humanité. Voilà assurément une carrière bien rem- , plie.
C'est à Wiesbaden que j'ai vu fonctionner une des institutions les plus admirables de ce temps :
La Contre-Banque de Kœpp et Lévin.
Ces messieurs ont émis à la Bourse de Berlin mille actions de cent thalers : ce qui fait un papital
SOUVENIRS d'un DÉCAVÉ 163
social de trois cent soixante -quinze mille francs.
Kœpp, comme fondateur de la société, est nourri, logé, blanchi, et touxihe trente pour cent sur les bénéfices.
Lé vin a une part égale à celle de son chef de file.
Le reste — moins les frais généraux — doit être partagé entre les malins qui ont versé l'argent.
La société joue une martingale contre le coup de sept en partant de deux florins.
Au huitième coup, ils mettent vingt frédérics à la couleur gagnante, et disent ensuite moitié à la masse jusqu'à extinction de la série.
Donc, ils ne craignent que la série de sept purement et simplement. S'ils perdent le coup de vingt frédérics, ils recommencent la martingale de deux florins.
Voilà le système.
La contre-banque est d'ailleurs admirablement organisée.
Kœpp et Lévin ont installé une administration complète à Wiesbaden : caisse en fer, comptables, garçons de bureau, et même un guichet spécial avec cette inscription fantastique : Caisse des dividendes.
A onze heures du matin, quand les employés de IsiheLnqjie posent la table de Trente-et-Quarante, on
voit arriver ces messieurs de la contre-banq'ue.
Ils sont au nombre de cinq.
Le directeur Kœpp, grand, imposant, froid... le coup d'œil de l'aigle.
L'administrateur Lévin, petit, remuant, bavard... un Gascon prussien.
Deux teneurs de livres, munis de tout ce qu'il faut pour écrire.
Un employé français, spécialement chargé de faire manœuvrer les masses et de prendre la parole dans les circonstances graves.
Kœpp pose alors sa contre-banque. . .
Tant de frédérics... tant de louis... tant de bil-
lets... tant de florins.
Total six mille francs.
Et Lévin dresse procès-verbal de l'opération, comme s'il avait envie d'en rendre compte à ses actionnaires. C'est merveilleux.
Pendant ce temps l'un des quatre hommes s'installe à la table et tire de sa poche un étui en maroquin.
On croit qu'il va jouer de la flûte et demander une augmentation à M. Perrin.
Point.
L'étui s'ouvre, et l'on aperçoit un râteau portatif qui se démonte et que l'on peut mettre dans son ha-
SOUVENIRS d'un DÉCAVÉ 165
bit quand on va dîner en ville, un joli râteau eu ébène garni d'argent, quoi! le râteau de son père!
Attentibn! le jeu commence.
Le directeur commande la manœuvre :
— Deux florins à rouge !
L'homme au râteau avance la pièce, les deux teneurs de livres inscrivent le coup et l'inspecteur Lévin contrôle le point.
Lorsque la société gagne, Lé vin, qui considère Kœpp comme le Victor Hugo du Trente-et-Quarante, s'écrie :
— Quel homme ! quel homme !
Et Kœpp le remercie d'un de ces regards qui en disent plus long que toutes les protestations d'amitié.
C'est le directeur de la banque qui fixe la durée de la séance.
Quand il pense que la journée a été suffisamment bonne pour lui, il se lève.
Lévin lui serre la main avec efiusion; les teneurs de livres établissent la balance de l'opération : on compte l'argent; Lévin dresse un second procèsverbal ; le croupier particulier de ces messieurs — il émarge trois cents florins par mois sur la part des actionnaires — démonte son râteau, et bras dessus, bras dessous, les quatre hommes et le caporal Kœpp
s'acheminent vers le cabaret, boivent beaucoup de bière et fument énormément de cigares à la santé de leurs actionnaires.
Voilà trois mois que cela dure, et deux ou trois fois seulement ils ont sauté de leur mise de six mille francs.
Aussi l'administrateur Lévin, qui voit couler le Pactole dans les environs du Kursaal, dit à qui veut l'entendre :
— C'est merveilleux! Avec un homme comme Kœpp on n'a plus besoin de travailler!
Jusqu'ici il a été fort peu question des actionnaires de Berlin.
Quand, dans le jardin du Kursaal, Lévin aperçoit une figure de connaissance, il tire un paquet de chiffons rouges de sa poche, et s'écrie :
— Hé! hé! voilà mes petites actions... elles sont à cent cinquante thalers. Bonne affaire! bonne affaire !
Kœpp, qui est à la fois directeur et conseil de surveillance, fixe le cours des actions de la société de