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LES BALS MASQUÉS DU BOULEVARD DE L HOPITAL

C'était le soir du mardi gras.

Nous dînions dans un cabinet du Café Anglais ;

au dessert, un jeune médecin de mes amis me dit:

— Voulez-vous venir au bal masqué?

— A l'Opéra?

— Non, plus loin.

— Au Casino-Cadet ?

— Plus loin encore !

— Où donc?

— Vous le saurez; venez!

Nous montâmes en voiture, et le coupé se dirigea vers la Bastille.

A la hauteur de la porte Saint-Martin, je dis a mon compagnon :

— Voyons, dites-moi enfin où nous allons.

— Vous le saurez dans un quart d'heure.

— Quelle folie! m'écriai-je.

— Tiens! fit le docteur, vous avez deviné. Je vais vous conduire aux bals masqués de la Salpêtrière. . . Avez-vous peur?

— Allons donc !

La vérité est que je frissonnais... Enfin nous arrivâmes au boulevard de l'Hôpital; le fiacre s'arrêta devant la Salpêtrière... et nous pénétrâmes dans l'hospice où la charité municipale donne l'hospitalité à seize cents folles et à trois mille pauvres vieilles femmes.

— Entrons! dit mon compagnon.

On nous fit traverser quatre cours désertes... pas une lumière aux fenêtres des nombreux bâtiments. La raison dormait... la folie dansait plus loin. Arrivés dans la cinquième cour, mon guide me dit :

— C'est ici!

J'avoue franchement que j'eus un moment d'hésitation.

La grande cour dans laquelle nous nous trouvions était déserte comme les autres... le premier étage d'un corps du bâtiment était éclairé a giorno^

J'entendis les sons d'une musique fantastique.

Un piano, un tambour de basque et un triangle composaient cet étrange orchestre.

Le tambour de basque dominait les accords des deux autres instruments.

On eût dit une fête de sauvages dans le château de la Belle au bois dormant.

— Entrons, dit notre guide.

Je ne sais si j'éprouverai jamais une aussi pénible sensation. Il est impossible, en tout cas, d'en ressentir une plus violente •

Il me semblait qu'on allait me demander de lais* ser ma raison au vestiaire •

Je saisis le bras de mon guide... je fermai les yeux, et j'entrai,

— Regardez donc ! me dit mon ami.

Nous nous trouvions dans une longue salle décorée avec un certain luxe. Les murs étaient couverts de draperies blanches bordées de crêpe rose. Loi nombreux lustres étaient surchargés de guirlandes de fleurs artificielles.

Et aux sons delà mélancolique musique dont je viens de parler dansaient deux ou trois cents femmcâ dans des costumes fantastiques.

Les unes étaient déguisées en pierrots, en pages^ en mousquetaires^

C'étaient les gardiennes.

Les autres s'étaient fait des costumes avec des chiffons.

C'étaient les folles.

Et puis, au milieu d'elles, les enfants des employés sautillaient à travers ces quadrilles; la raison naissante faisait vis-à-vis à la raison éteinte.

Sur des banquettes adossées aux murs était assise la galerie des vieilles folles, qui regardaient danser les autres.

On nous montra une aliénée que ses compagnes considéraient avec un certain respect. Elle avait couvert ses vêtements de bandes de papier doré ; sur la tête elle portait une couronne.

— Dansez donc, mon enfant, lui dit la surveillante avec une extrême bonté.

— Allons donc! fit-elle avec un geste de tragédienne.

— C'est une pauvre idiote que l'ambition a conduite ici, nous dit la surveillante. Elle se figure que les libraires viennent lui demander des romans.

La pauvre folle se leva, et traversa le quadrilleavec la fierté d'une reine.

Les idiotes^ la regardaient passer avec respect. Toutes s'inclinaient sur son passage ; à la Salpêtrière cette malheureuse a trouvé la gloire, à

la recherche de laquelle sa raison s'est égarée. Je ne pus m'empêcher d'établir une comparaison entre ces pauvres idiotes et les folles de contrebande que Ton nous montre au théâtre.

Là-bas, des jeunes filles maquillées qui roulent des yeux effarés sur un léger trémolo de M. Artus. Ici, des yeux sans expression, des corps sans âmes, des regards éteints...

On ne saurait se faire une idée de l'immense tristesse qui régnait dans ce bal.

Deux ou trois cents masques qui se démènent, et pas un éclat de rire... pas un cri joyeux... rien que les sons du tambour de basque... et des corps sans volonté qui tournaient sur eux-mêmes.

Dans un coin de la salle était dressé le buffet. Après le quadrille, les masques allèrent se rafraîchir! On leur offrait du lait, de la limonade et des orangés.

On voit que la fête était eomplète.

Nous étions . déjà familiarisés avec la folie. Un quart d'heure avait suffi pourchasser toute tristesse, et, chose curieuse, ce qui nous avait fait tressaillir un instant auparavant nous faisait sourire maintenant.

Quand la douleur est épuisée... le sourire revient.

L'indifférence des filles de service dansant avec les folles, qui nous avait frappés douloureusement, nous paraissait toute naturelle.

On s'habitue à tout.

^- Vous aimeriez sans doute mieux aller danser à l'Opéra? demandai-je à Tune des surveillantes.

— Pas du tout, monsieur, fit-elle, nous nous amusons beaucoup. Mais monsieur devrait aller au bal de l'autre section, c'est bien plus drôle qu'ici.

— Ah?

— Oui^ monsieur, vous ne vous figurez pas combien on s'amuse à la section X... De tout temps, cette section a eu les plus beaux bals de la maison.

*— Allons à la section X !

Il faut dire au lecteur que l'administration de la Salpèthère fait, une fois par semaine, danser ses pensionnaires.

C'est une récompense pour celles qui se Conduisent bien. L'exclusion tle la danse est la punition des autres.

Trois bals masqués ont lieti chaque année * le Dimanche-Gras, le Mardi-Gras et à la Mi-Carême.

Les bals masqués sont des événements dans la maison .

On donne aux folles des vieux morceaux d*étofies, quelques plumes et du papier doré, et pendant le

mois qui précède ce bal, elles confectionnent leur costume sous la direction de la surveillante.

Les sections rivalisent entre elles pour la décoration de leurs salles de bal.

La section X... l'emporte sur toutes les autres, parce qu'elle compte au nombre de ses pensionnaires une ancienne couturière célèbre qui préside à l'arrangement des costumes.

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