‹ Mémoires de BoulevardChapitre 2 sur 34 · DU BOULEVARD · texte numérisé non relu

DU BOULEVARD

L'année a gaiement commencé par un charmant procès dont Théroïne est mademoiselle Cora Pearl, qui a tant fait parler d'elle depuis deux ou trois ans; il s'agissait, non d'une dentelle ou d'une robe, de perles fines, ou de diamants, mais d'un simple cheval arabe qui avait coûté quinze mille francs et qui a été revendu deux mille cinq cents francs. Quand on désire connaître les choses parisiennes, il faut interroger les marchands de chevaux de

notre temps. La semaine dernière, j'ai accompagné un jeune gentilhomme de mes amis chez un marchand de chevaux des Champs-Elysées , et j'ai appris en cette circonstance bien des choses que j'ignorais : par exemple, qu'une petite dame qui se respecte un peu ne peut plus atteler une paire de chevaux au - dessous de vingt mille francs , et que telle écurie d'une demoiselle qui a commencé dans une loge de concierge, représente cinq mille livres de rente. Cent mille francs! C'était autrefois une somme fantastique que l'on ne devait entrevoir que dans les hallucinations de la nuit ou dans Tivresse de l'opium; aujourd'hui avec cent mille francs on trouve à peine des chevaux pour une existence, convenable. Ajoutez à ceci le prix des voitures, les gages du cocher, du palefrenier, des gens de la maison, le couturier, le bijoutier et les pertes à Hombourg, et l'on voit avec effroi que les caves de la Banque de France ne contiennent pas de quoi entretenir, pendant une saison, le train de maison des petites dames du Bois , et que tout n'a pas encore été dit sur le luxe effréné de ces demoiselles et le crétinisme effréné de ces messieurs.

Le jeune gentilhomme que j'ai accompagné chez Marx et fils passa l'inspection des écuries, fit sortir deux chevaux que les palefreniers faisaient trot-

ter derrière le Palais de l'Industrie, puis il demanda le prix.

— Dix-huit mille francs! répondit le marchand. * Mon ami hésita un instant, roula une cigarette

entre ses doigts et dit :

— Vous les enverrez le P^ janvier à mademoiselle Z... du Palais-Royal.

• Voilà tout. Il n'était pas plus ému que s'il venait d'acheter une boîte de bonbons de trente francs.

Puis il tira de sa poche un petit portefeuille en cuir de Russie, prit dix-huit mille francs, et les déposa sur le bureau du marchand de chevaux avec un sentiment d'indifférence que le commun des mortels éprouve quand il achète quatre laodrès pour un franc.

Moi qui n'ai ni cinq millions de fortune, ni dix millions de crédit, je restais tout stupéfait pendant que lui disait au marchand :

— Si un de ces jours vous avez une jolie jument anglaise, vous me le direz.

— Quel prix monsieur le marquis désire-t-il payer?

— Oh! pas cher! je veux un cheval dans les douze ou quatorze mille francs!

Nous remontâmes dans le coupé et nous partîmes

pour le Bois.

6 mAmOIRES du BOUliKVARD

— Enfin! me dit le marquis, la petite Z... sera contente! c'est d'ailleurs une bien aimable enfant!

Et il n'en fut plus question autrement; c'était pour moi toute une révélation : en une seconde j'avais comffris l'utilité des conseils judiciaires, et j'avais saisi aussi le noble orgueil de deux mères de danseuses qui causaient dans un couloir de rOpéra pendant une représentation du Hoi d'Yvetôt.

— C'est ma fille qui a ruiné des hommes ! disait Tune.

Ce à quoi l'autre répondit avec une petite moue adorable :

— Madame , la mienne en a ruiné bien plus que la vôtre !

On a beaucoup trop crié contre la femme depuis quelque temps.

Le budget de la femme, même avec son luxe effréné , n'est que question secondaire dans la société contemporaine.

Pourquoi madame se priverait- elle d'une robe de six mille francs, quand monsieur joue cent mille francs à son cercle sur un coup de baccarat, ou un demi-million sur le jarret d'un cheval?

Il est probable que telle petite actrice ne dépenserait pas cent mille francs par an , s'il ne se trou-

vait pas une société anonyme de jeunes gens pour les lui offrir.

Je connais un baron des pays lointains qui a eu, à regard d une jolie Parisienne, pour huit, cent mille francs de bontés.

Après quoi il partit. ,

yoilà un an que le baron a passé la frontière.

Mais, tous les matins, la petite personne reçoit une dépêche ainsi conçue :

Mademoiselle X.

Paris,

Comment va mon petit lapin bleu aujourd'hui ? Réponse payée.

Le Baron Z.

Coût de la dépêche, aller et venir... quatre-vingts francs.

Depuis trois cent soixante -cinq jours que cela dure...

Faites le compte vous-même.-

Vingt-neuf mille deux cents francs de dépêches télégraphiques pour avoir des nouvelles du petit lapin bleu!

Si le baron se fait jamais six mille livre de rente

en élevant ces petits animaux -là, je serai fort étonné.

Le petit lapin bleu est-il coupable ?

Doit-il restituer les huit cent mille francs à la famille de l'étranger?

Allons donc 1

Est-ce que le télégraphe rembourse les vingtneuf mille deux cents francs?

L'époque est à la dissipation.

La jeunesse de notre temps marche vers un décavage général.

Les conseils judiciaires de France ne suffisent plus à la besogne.

Bientôt on sera forcé d'enfaire venir del'étranger.

Quand on a un million, on le dépense.

Quand on ne l'a pas, on le dépense encore.

Il viendra un temps où l'on montrera au Musée d'histoire naturelle un jeune homme fossile qui ne s'est pas ruiné.

Mais on ne croira pas que ce soit arrivé.

Au prix où sont les petits lapins bleus, un père qui ne peut donner à son enfant que trois chevaux et cinquante louis d'argent de poche par mois, ferait bien mieux de se priver d'un rejeton qui cause de papa avec les actrices sensibles et les fausses comtesses.

Le tribunal de police correctionnelle se charge de temps en temps de nous éclairer sur le budget * d'un bon jeune homme qui, il est vrai, renferme en même temps le budget d'une mauvaise je-une fille.

Un papa très-bien de mes amis me disait, l'autre jour, en parlant de son fils :

— Je suis bien content d'Adolphe... dans le dernier trimestre il n'a fait que soixante mille francs de dettes... Décidément mon garçon se range.

Nous avons deux ou trois cents Adolphe aussi rangés, depuis le faubourg Montmartre jusqu'à la Madeleine, et c'est ce qui vous explique comment l'institution des conseils judiciaires a pu prendre une aussi large place dans la société contemporaine.

C'est que papa, qui a travaillé toute sa vie, se lasse parfois de voir la mauvaise jeune fille de son bon jeune homme jouer le maximum à Hombourg, ou dévaliser les magasins de bijouterie de la rue de la Paix.

Je connais des jeunes gens qui ont dû jusqu'à trois cent mille francs à leur joaillier.

Et c'est encore là le moindre danger.

L'excellent père d'un tel fils doit, ma foi, s'estimer heureux si le bon jeune homme renonce à introduire dans sa famille un enfant dont le vrai papa

joue les troisièmes rôles au boulevard, quand il ne dit pas des chansonnettes dans les cafés-concerts.

Evidemment quand on ne remue pas les millions à la pelle, on ne peut se donner le luxe d'un fils convenable, à moins de destiner au moins deux de ses filles à la carrière de chanteuses de café-concert.

Quand elles ont seulement le talent et le succès de Thérésa, elles gagnent deux cent mille francs par an, qui , ajoutés à la pension de papa, permettent à leur frère mineur de fréquenter la bonne société, en la personne d'une femme qui se dit rentière au tribunal, parce qu'elle a les rentes des autres.

Avouons que la position de père de famille devient à peu près inabordable pour le commun des mortels.

Seuls, les gros financiers de ce temps et les princes étrangers ont encore les moyens d'entretenir convenablement sur le pavé de Paris un vrai fils avec une raie dans le dos, un gilet en cœur, une fleur à la boutonnière, et qui fréquente la société des petits lapins bleus.

Lorsque le petit lapin bleu a "pris sa nourriture^ il faut songer à l'entretien de la Dame de Pique, et cette petite personne est aussi une rude mangeuse d'argent.

Elle croquerait au besoin en un quart d'heure tous les millions de la Banque de France^

Le luxe effréné des femmes !

Où est-il?

Je demande à le voir.

L'homme qui fait chaque soir, des différences de cinquante mille francs à son cercle peut bien par-ci par-là acheter un chapeau à sa femme Jégitime.

Ecoutez un cocodès en vogue :

— Mon cher, disait hier, devant moi, un de ces messieurs à un ami , mon cher, j'ait fait une bêtise hier*

— Laquelle?

— J'avais gagné soixante*dil mille francs au bae,..

— Et vous les avez t*eperdus?

•=• Précisément,

^^ Malheureux !

^— Que voulez-vous n* je më sentais en veine;., je voulais une bonne fols gagner^ une somme importante.

Soixante-dix mille francs !

Ce n*est fias important.

Un jour de bonne humeur, le jeune crétin dollei'a/ pour soiiante*dix mille francs de timbres-poste sur la lettre au petit lapin bleu.

12 MÉMOIRES DU BOULEVAlU)

Il faut bien rire un peu.

Quel est le résultat?

La ruine? C'est le moindre danger.

La honte alors? Elle ne nous étonne plus !

Un poufifà la Bourse... une portée au baccarat... un coup de pistolet.

Choisissez entre les trois dénoùments.

J'en connais qui emploient un quatrième moyen pour corriger la fortune.

Ils empruntent les diamants d'une femme en YOgue et ne les rendent pas souvent.

Autre histoire :

L'année dernière, au chemin de fer, le jeune vicomte de G... rencontre une petite fille.

— Où vas- tu, mon enfant?

— Je vais danser à Asnières.

— Aimes-tu la pêche à la ligne?

— Pourquoi faire?

— Pour prendre des petits poissons dans la rivière qui traverse ma propriété.

Deux jours après, la jeune personne dit :

— Il faut que je retourne à Paris.

— Pourquoi, mon petit chien vert?

— Pour changer de linge.

— Ne te dérange pas ! je vais te faire acheter six chemises à Paris.

* A la fin de la semaine on envoya chercher deux jupons et une robe de chambre.

Puis le jeiine homme donna successivement au petit chien vert :

Six paires de bas,

Un bracelet,

Trois paires de bottines,

Quatre chevaux, ^

Une fausse natte,

Une parure de trente mille francs,

Une crinoline.

Une maison de campagne.

Deux chats et un perroquet.

Soixante actions du Crédit mobilier,

Un corset, *

Un hôtel dans la rue de Milan,

Un hamac.

Une rente viagère de quarante mille francs.

Et pourtant...

Si le jour où il rencontra la petite au chemin de fer, le vicomte eût dit à la demoiselle :

— Mon enfant, je veux faire ton bonheur. Choisis! ne recule devant aucune extravagance de ta jeune fantaisie. Parle! demande le luxe le plus efiréné !

La petite eût répondu :

— Je mangerais volontiers une matelote de carpes et d'anguilles.

Autrefois les femmes vous disaient à Mabille :

— Donne-moi cinquante sous pour prendre une voiture !

Aujourd'hui elles s'expriment ainsi :

— Dis donc, mon petit... as- tu dix louis sur toi?. . . j'ai oublié mon porte-monnaie.

D'où vient cette augmentation?

Jamais les petites maquillées n'auraient songé à ce luxe effréné si elles n'avaient pas rencontré un premier crétin plus effréné encore pour les y habituer.

La femme est-elle coupable ?

Sur mon àme et conscience, je réponds négativement à cette "question.

D'ailleurSi gardons-nous bien de dire du mal des petits lapins bleus.

Nous sommes tous plus ou moins destinés à loMet dans les environs de Paris le chalet d'une cocdtte retirée des affaires.

Ne nous brouillons pas avec nos propriétaires d^. l*avenir !

Avant de parler de ce chapitre brûlant, il est bon de parodier un passage du Demi -Monde de maître Dumas fils :

Depuis quelque temps une transformation s'est opérée dans les mœurs du théâtre, qui a dû créer une société nouvelle. Toutes ces grues, compromises, répudiées, que deviennent-elles? La première a été cacher sa honte et pleurer sa faute dans un petit appartement de la rue des Martyrs; mais la seconde s'est mise à la recherche de la première , et quand elles ont été deux elles ont fait une réussite et appelé de TArt ce qui n'a aucun rapport avec le théâtre; elles ont commencé à s'excuser et à s'estimer l'une l'autre; quand elles ont été trois.

elles se sont invitées à dîner; quand elles ont été quatre, elles ont organisé une contredanse. 4

Et je continue :

Quand elles ont été trente, les actrices ont résolu d'exclure de leurs bals toutes les femmes qui n'ont jamais montré leurs jambes sur aucun théâtre.

Mademoiselle Colombier a donné le signal, et plusieurs autres ont suivi son généreux exemple.

Il est donc bien établi que les femmes de théâtre s'isolent, et qu'une personne qui aspire à l'honneur d'être admise chez une actrice doit préalablement prouver qu'elle a tutoyé le garçon d'accessoires, et qu'elle a trompé déjeunes cavaliers bien élevés avec un troisième comique des BatignoUes.

Dans le nombre des actrices, il est quelques joyeuses filles qui ont du talent et mènent la vie d'artiste comme elles l'entendent ; que celles-là ne veuillent pas être confondues avec le premier huitressorts venu, je le comprends volontiers.

Mais les autres !

Suffit-il donc de chanter un rondeau aux Folies* Marigny pour se refaire une vertu?

La seule différence que je pourrais trouver entre certaines actrices et les petites dames, c'est que celles-ci sont souvent beaucoup plus intelligentes et infiniment plus gracieuses que les trois quarts des

prétentieuses grues qui, sous prétexte d'art dramatique, flépouillent leur courrier chez les concierges des théâtres.

Mais si Ton n'arrêtait pas à temps la sotte vanité des fausses actrices, elles finiraient par se prendre au sérieux et par réclamer les prix Montyon.

Plusieurs d'entre elles songent déjà à allier leurs nombreux enfants aux meilleures maisons du fau- . bourg Saint-Germain.

Après cette courte préface, entrons chez ces dames !

Quand vient le mois de janvier, on accorde les violons aux quatre coins de Paris. A l'Opéra-Comique, 1 es ouvreuses apprennent l'anglais pour le bal of Dramatic uirlists, sous la direction du baron Taylor Esquire.

Les'actrices préparent leurs plus fins sourires... la grande lutte est ouverte.

Les nobles étrangers sont en émoi et pensent :

— Ah! si nou» pouvions assister à ce bal... si nous pouvions contempler de près toutes ces femmes d'esprit dont les journaux enregistrent les mots!

Mais, Milords, vous le pouvez, cela ne coûte qu'un louis !

Pour un louis, vous verrez les plus répandues de nos actrices déguisées en dames patronnesses.

Pour un louis, vous verrez apparaître devant vos yeux éblouis Mesdemoiselles Y. et Z., vêtues convenablement, ce qu'on ne voit pas souvent au théâtre.

Pour un louis, vous l.es entendrez causer. Allez ! ces dames ont bien de Yhumour.

La petite A., qui chante si faux, est une des femmes d'esprit de nos scènes de genre.

L'autre soir, chez un baron prussien, un Anglais, fraîchement débarqué, dit à l'étourdissante actrice :

— Mademoiselle, voulez-vous me faire l'honneur de danser la première valse avec moi ?

Et la spirituelle comédienne répondit :

— Ous' qu'est mon fusil? Tu peux te fouiller, mon bon!

Nous avons dans nos théâtres une centaine de femmes de cette force.

C'est ce que nous appelons l'esprit parisien.

Rien de plus fin, de plus distingué : c'est fait pour charmer à la fois le public et les lettrés.

Quand une petite actrice donne un bal masqué, toutes ces dames du théâtre s'habillent généralement en grisettes.

Allez! personne ne les reconnaît sous leur déguisement.

Mais je vois d'ici le naïf étoiinement de ce prince russe qui aura été admis à cette charmante fête de famille.

Je le vois adossé contre la cheminée, contemplant avec émotion toutes ces délicieuses créatures, et murmurant :

— Quel touchant spectacle ! Enfin je vois donc les grisettes parisiennes dont mon père m'a tant parlé ! Quelle grâce ! quelle bonté ! quel dévouement! Pauvres petites filles déshéritées! Ah! il vous faut une rude force pour résister à la tentation parisienne! Nobles créatures du bon Dieu! vous préférez les jeunes amours aux enchantements de l'or. Ce n'est pas vous qui vous vendriez à des vieillards dévergondés... il vous faut un cœur frais, une âme tendre... un rayon de soleil à déjeuner et un baiser à dîner... Chères anges de la jeunesse, amusez-vous un instant... dansez... voltigez!., riez!.,. En quittant ce bal auquel vous a conviées une noble artiste, vous regagnerez votre humble mansarde , et la première lueur de la journée à venir vous trouvera à votre ouvrage. Ah! que je voudrais être pauvre, misérable, pour être aime de vous !

Voilà ce que dit le jeune étranger, et je crois, ma foi! qu'il essuie une larme.

Puis, en contemplant de près ces bonnes petites

grisettes, il voit avec effroi que chacune d'elles porte pour cent mille francs de diamants sur sa gorge maquillée , et qu'elles demandent le dernier cours du Crédit mobilier à leurs cavaliers.

Tels sont les bals de grisettes à notre époque.

Mimi est morte de la poitrine, et ses sœurs ont . succombé sous la honte.

Celles-là allaient à l'hôpital, et celles-ci vont au Bois. ,

Quand elles ont paradé toute la journée autour du lac, elles mettent le soir un petit bonnet.

Leur grande Chaumière est décorée par le premier tapissier de Paris, et le père Laliire de l'endroit a des mines d'argent dans les quatre coins du monde.

Nos jolies actrices affectionnent le costume de grisette qui refait une virginité à leur âme pour une soirée.

C'est toujours ça!

Elles s'étourdissent de leur folie, retrouvent quelques -croyances, et se figurent qu'elles aiment leurs amants pour eux-mêmes.

Elles sont cpmme les petites dames, dont me parlait hier un libraire de mes amis :

— Le cœur de ces femmes-là est un abîme, me disait-il ; elles me demandent des livres indécents.

6n danse chez ces dames 21

et veulent être traitées comme des femmes du monde.

Le mot du libraire résume d'ailleurs la situation.

Ces demoiselles veulent à la fois être respectées comme les honnêtes femmes, et vivre comme les autres.

Une drôlesse reçoit sans murmurer des giffles dans l'intimité, pourvu qu'on ''ait des égards pour elle en public.

C'est qu'il reste au fond du cœur humain — même sous la fange et la boue — un certain besoin de considération qui ne disparaît jamais tout à fait.

Tenez, une actrice d'un minuscule théâtre me disait un jour :

— Ma femme de chambre me vole...

— Il faut la renvoyer.

— Elle fait des cancans sur moi dans le voisinage.

— Chassez-la !

— Et de plus elle a toujours deux ou trois turcos dans l'appartement.

— Pourquoi la gardez- vous donc?

— Je vais vous le dire... Elle est si bonne fllle... Figurez-vous qu'elle ne m'a jamais tutoyée!

Un bal chez une personne qui occupe une position au Bois n'est pas d'ailleurs un mince événe-

ment à Paris ; on en parle sur le boulevard comme d'un incident politique d'où dépend la paix de l'Eu* rope. On demande :

— - Eh bien ! à quand ce bal ?

Comme on dit à la Bourse :

— Eh bien ! et les nouvelles du Mexique ?

Quelle agitation, grand, Dieu! Il faut vraiment que Paris ait oublié de s'émouvoir d'autre chose, pour qu'une simple sauterie dans un monde douteux puisse l'intriguer à ce point. Ces bals qui ont lieu dans les salons des célébrités à la mode, sont de su* prêmes émotions pour un certain monde parisien, et il y a surtout une curieuse étude de mœurs à faire sur le monde où l'on remporte le souper faute de payement ; chez les actrices, il arrive souvent que les chevaux de dix mille francs, dont il est question plus haut, sont mieux nourris que les invités. On a toujours trois francs pour de l'avoine, mais on n'a pas toujours cinquante louis pour le souper; alors il arrive, comme l'autre soir chez mademoiselle C, que le restaurateur refuse de livrer les perdreaux truffés, et que les invités doivent se contenter d'un simple verre de limonade.

Vers quatre heures du matin les convives étaient sur les dents. AucuriO table ne se dressait dans les salons. L'aventure fit quelque bruit, et il arriva

que les invités emmenèrent la maîtresse de la maison souper dans un cabaret à la mode et que la fête interrompue fut reprise au restaurant. Cet hiver, une autre aventure de ce genre a encore été signalée. Une jeune personne qui se dit veuve parce qu'elle a été plusieurs fols sur le point de se marier, avait invité pour le soir le dessus du panier du Paris galant.

Une heure avant qu on allumât les bougies, un indiscret huissier se présenta et saisit non-seulement le mobilier, mais les diamants.

La position était impossible. Comment paraître chez soi sans ses diamants ?

La jeune colombe se jeta aux genoux de Thuissier.

-^ Laissez-moi mes diamants pour ce soir ! s'é-» criart-elle.

— C'est impossible.

«=• Mais que faire alors i

L'huissier était jeune* Il pouvait au besoin pâiSsef pour un élégant cavalier.

— Voyons, dit-il, intitez-moi à vôtre soiréci -^ Un huissier ? Jamais !

— Alors j'emporte les diamants.

La situation était tendue.

— Je vous invite, dit l'actrice. -^ Et vous ne me quitterez pas t ■^ Comment l'entendez vous ?

— Je 'serai votre cavalier. Vous ne quitterez pas mon bras d'un seul instant. Après la fête vous me remettrez les bijoux saisis, dont je me constitue le gardien officiel.

Ainsi fut-il fait.

L'actrice put paraître avec tous ses diamants, et à ceux qui lui demandaient le nom de son cavalier elle répondait :

— C'est un prince russe.

L'huissier eut un succès énorme auprès de ces dames ! Ah ! si elles avaient su que le fameux gentilhomme moscovite signait toute la journée des papiers timbres dont le coût varie de quatre francs à onze francs cinquante !

Parmi les reines des bals d'actrices il faut citer

mademoiselle B...

Un jeune peintre de talent a reçu l'autre soir, à un bal masqué, la déclaration de cette charmante actrice, accompagnée d'une invitation à déjeuner pour le lendemain.

Comment refuser?

Le peintre, qui ne tenait pas du tout à déjeuner avec la belle enfant, chercha une excuse.

Il finit par en trouver une d'occasion.

Le lendemain il envoya à l'actrice la lettre qu'on va lire :

« Impossible de déjeuner avec vous.

« Tout à l'heure, chez moi, une créature aimée est morte dans mes bras.

« Pauvre créature moissonnée à la fleur de Tàge !

« Elle est là, immobile... elle semble sourire...

« Et la igcience n'a pu la sauver !

« Plaignez-moi! plaignez-moi!

« Nous autres hommes, quels misérables nous sommes ! Pourquoi faut-il que ce soit en face d'une morte que nous comprenions l'étendue de notre amour pour la vivante...

« Plaignez-la, plaignez-moi !

Vous voyez le coup de théâtre d'ici !

. On sonne... Un commissionnaire entre... La belle décacheté la lettre... un cri... la moitié d'un évanouissement, puis :

— Félicie ! mon chapeau et une voiture !

Une demi-heure après, on frappe à la porte de l'atelier.

Le peintre ouvre...

L'actrice se jette en sanglotant dans ses bras.... Tableau !

— Malheureux ami! murmure enfin l'actrice,

comme vous devez souffrir!... Montrez-moi le cadavre, nous pleurerons ensemble !

— Le cadavre ? le voici ! dit le peintre.

Et il montra à Tenfant étonnée ulie superbe dinde truffée.

L'affaire n'a pas eu d*autres suites.

-^ Monsieur, me dit mon domestique, il y a dans l'antichambre un homme qui désire vous parler.

— A-t-il dit son nom ?

— Il s'appelle Jean Poquelin de Molière,

— Faites entrer.

— Je vous prie de m'excuser si je vous dérange, dit l'homme de cœur et d'esprit, après avoir pris place au coin de la cheminée, mais je pense que vous voudrez bien m'accorder quelques minutes de votre temps précieux, comme disent les gens qui demandent des réclames. Je me suis décidé à faire ma petite tournée sur terre ; d'ailleurs, là-haut, la vie n'est plus possible depuis que les spirites sont à l'œuvre. A tout instant, les frères Davenport,Home,

Henry Delaage ou Victorien Sardou nous ordonnent de venir causer avec eux. Quand Henry Delaage, le grand spirite, a besoin fl'un renseignement sur Léonide Leblanc ou Markowsky, il s'adresse de préférence à moi; c'est excessivement désagréable, et j'ai résolu de me soustraire à tous ces ennuis par la fuite. Me voici, causons.

— Quel honneur pour moi, ô immortel auteur!

— Laissez les phrases aux imbéciles, dit Molière ; c'est entendu, je suis un incomparable génie, n'en parlons plus.

Le banquet de Molière.

— Vous n'ignorez certes pas, monsieur, ^continua l'auteur de Tartufe, que chaque année quelques auteurs et comédiens se réunissent chez Véfour, sous la présidence du baron Taylor, pour manger quelques douzaines d'huîtres impériales en mon honneur.

— Oui ; coût six francs cinquante centimes.

— Avec le café et le petit verre ! C'est bien cela, cher monsieur; je vous ferai grâce du menu; il fait honneur aux ordonnateurs de cette petite fête de famille et témoigne de leur respect pour la saine littérature; oe banquet annuel a eu lieu samedi der-

nier, et j'ai remarqué avec une surprise extrême l'absence de mon excellent confrère Laurent de la Porte-Saint-Maftin , qui, l'année dernière, m'avait donné un premier témoignage de sa sympathie en étudiant le Bourgeois gentilhomme.

Le successeur de Molière.

— Pouvez- vous me donner quelques détails sur la petite fête?

— ■ Tarare ! monsieur, ne nous pressons pas, continua Poquelin, je vais tout vous raconter. Cependant, je mets une condition à mes indiscrétions.

— Laquelle ?

— Vous ne direz pas que vous tenez tous ces détails de moi; je ne voudrais pas me brouiller avec M. Samson, qui est un excellent homme; sa décoration m'a fait le plus vif plaisir ; il mérite la croix à tous égards; seulement je ne m'explique pas pourquoi M. Samson ne met pas le ruban rouge quand il assiste aux séances du comité des artistes dramatiques.

— Ce détail est fort piquant; continuez, je vous prie.

— A la fin du repas qui a eu lieu Tannée dernière, le baron Taylor s'est levé et a portée ce toast : A

Samson, le digne successeur de Molière! Que pensez-vous de cette facétie? Elle m*a fort diverti.

— C'est ce que nous appelons le pavé de Tours.

— Laissez-moi vous dire la suite sous ce titre :

Les deux Isidore,

Isidore Taylor et Isidore Samson sont liés depuis leur plus tendre enfance. Aujourd'hui encore, Tex- Isidore du Théâtre-Français et Isidore le baron sont deux inséparables amis. L'un s'est fait un nom en fondant les cinq sociétés artistiques, et l'autre est mon successeur. Quand ces deux hommes de bien se rencontrent.

— Bonjour, cher abbé de l'Épée, dit Isidore des Français !

— Je vous salue, successeur de Molière, répond Isidore le baron.

Autrefois cela se passait dans l'intimité, mais, depuis le dernier banquet de Molière, Isidore le baron a jeté le masque, et devant tout le monde il a présenté Isidore le comédien comme mon successeur. Ce dernier n'a pas protesté, au contraire. J'ai cru remarquer que le pavé d'Isidore le baron a été fort agréable à Isidore du Conservatoire, car, au (

moment où il sortait dé chez Véfour, je l'entendis murmurer :

— Successeur de Molière ! mais alors il faut que j'aille voir S. M. Louis XIV, à Versailles.

L'INPROMPTU DE VERSAILLES.

— Le lendemain, continua Poquelin, Isidore Samson, dédaignant le chemin de fer, monta dans un vieux carrosse. Arrivé â Versailles, il se dirigea vers le palais et demanda à être introduit auprès du roi Louis XIV. Le baron Isidore avait deviné les intentions d'Isidore mon successeur ; il s'était installé, dès huit heures du matin, au petit Trianon, et voici la relation de leur entretien que je compte mettre au théâtre.

Isidore Samson. — Sire, le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je me trouve, je n'avais rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle.

Isidore Taylor. — Vous m'avez déjà écrit cela à propos de Tartufe,

Isidore Samson. — Sire, c'est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses plus glorieuses con-

quêtes, mais dans l'état où je me vois, où trouver, sire, une protection qu'au lieu où je la viens chercher?

Isidore Taylor. — Cher Molière, vous me l'avez déjà dit dans le second placet que vous m'avez présenté le 6 août 1667.

Isidore Samson. — Je le répète pour la Famille Poisson, que la Comédie française néglige.

Isidore Taylor. — Nous aviserons, mon cher Poquelin. En attendant, nous vous prions de vouloir bien nous donner une représentation de la Belle- Mère et le Gendre,

Isidore Samson. — Que.de bontés, sire!

{Il se retire en saluant profondément; après le départ d'Isidore Molière, Isidore Lords XIV re^

prend ses habits bourgeois et ta déjeuner,)

Meyerbeer.

— Hier, je suis allé voir l'Africaine, dit Molière. Ah ! si Meyerbeer avait ^.té aux répétitions, cela ne se serait pas passé ainsi... Il aurait supprimé bien des choses, entre autres le ténor Naudin, qu'il ancrait remplacé par un vrai Auvergnat.

— Je le pense.

— On exécute aussi dans un établissement où

Ton danse une grande fantaisie sur T Africaine. L'avez-Yous entendue, monsieur? Moi, je les trouve horribles, ces pots-pourris, dans lesquels on jette pêle-mêle les différentes pages d'une partition, comme on met des petits pois, des haricots, des pommes de terre et des truffes dans une salade de légumes. Tout disparaît et se confond. Le duo du quatrième acte devient l'ouverture, et l'introduction passe à la fin. Ces sortes d'arrangements me font l'effet des cartes de restaurant où l'on trouve pour trente-deux sous quatre plats, un dessert et un potage, également mauvais. Il en est de même dans les concerts où Ton résume un opéra qui a coûté \ingt ans de travail à son auteur, en quelques coups d'archet. L Africaine n'a pas moins de succès rue Cadet qu'à l'Opéra : seulement rue Le Peletier nous avons l'œuvre, et rue Cadet des lambeaux de musique qui ressemblent à ces cartes d'échantillons sur lesquelles les commis voyageurs collent des petits bouts de toutes les étoffes qu'on trouve dans les magasins de leur patron. A l'orchestre de M. Arban viennent se joindre quelques douzaines d'orphéonistes qui chantent les principaux chœurs de V Africaine^ tandis que les femmes de la galerie appellent le garçon en frappant sur des chopes et que les pistolets de salon font un agaçant tapage au fond de la

salle. Du Meyerbeer et de la limonade, des coui^s de carabine et la ritournelle à l'unisson/ tout cela se confond et fusionne. J'aime à entendre une grande musique dans une grande salle où deux mille spectateurs se jéunissent dans l'intention de savourer un chef-d'œuvre ; mais l'illusion disparaît, les sensations s'éclipsent quand, au milieu d'un morceau remarquable, une vilaine femme dit à sa camarade : — Auguste n*est pas venu ce soir... C'est que son patron Taura forcé de travailler jusqu'à minuit. — Auguste est peut-être un charmant garçon, mais son nom me froisse à côté de celui de Meyerbeer, et la musique de cet homme de génie ne souffre pas qu'on y môle les accents enroués de ces demoiselles.

— Pauvre Meyerbeer !

— Je ne dirai rien de tout cela à cet excellent ami, fit Poquelin, on a été assez injuste envers lui; on a cherché à l'étouffer avec la gloire de Rossini. Laissez-moi vous conter l'histoire de

Page 1