L*AEM0IRE DE ROSSINI
— Je VOUS écoute.
— Nous autres, dit Jean Poquelin, nous autres qui habitons loin de la terre, nous jugeons les hommes et les choses avec une grande impartialité. Ne '
parlons pas de la yaleur artistique, parlons des hommes.
Roâsini, c'est la paresse, la béatitude du génie \ chez lui, en robe de chambre, il reçoit les convives en habit noir et les femmes en toilette de bal, qui viennent se prosterner devant ses pantoufles. Il y a dans un coin de son salon une armoire ; quand les invités passent devant ce meuble, ils s'inclinent comme devant un maitre-autel.
Meyerbeer, lui, c'était l'incarnation de l'artiste 5 d'une nature fiévreuse et emportée, on le voyait errer dans les coins isolés de Paris; les traits flétris de son visage vous disaient assez sa vie : les nuits passées dans l'insomnie, Téternelle recherche de l'inconnu, la soif ardente de la renommée et l'incessante fiàvfe du créateur qui ne l*a quitté qu'au moment suprême !
Tandis qu'il travaillait et luttait, l*autre se repo- Sait dans une douce paresse. Celui-ci s'étale majestueusement en marbre sur un piédestal, sous le péristyle de TOpéra; l'autre passait devant cette statue» courbé par l*inquiétude du lendemain, brisé par le travail de la veille, et tout autour de lui il entendait dire î
-=i- Meyerbeer a du génie, mais si Ilossini voulait Ouvrir son armoire j nous en verrions bien d'autres I
L'armoire de Rossini a empoisonné la vie de Meyerbeer. Il faudrait savoir à la fin s'il y a dans la fameuse armoire autre chose que du macaroni.
Molière loue par Banville.
— Diantre ! s'écria Poquelin, dites-moi ce que c'est au juste que ce Banville qui se fourre constamment dans mes pantoufles; je ne connais point ce garçon.
— Mon Dieu! cher Poquelin, vous me voyez bien embarrassé. Il ne me reste plus rien à dire sur Banville, et je ne voudrais pas avoir Tair de m'acharner contre lui ; c'est un poëte dont on peut dire comme de mademoiselle Leininger que la forme est parfaite et que le fond est détestable. Passons, je vous prie...
— Soit! mais cependant vous permettrez une observation à un pauvre vieillard âgé de deux cent vingt-quatre ans ; les Fourheries de Nérine ont été découpées dans les Fourberies de Scapin, et, si ce poëte s'amuse à refaire tout mon répertoire, nous aurons un jour le banquet Banville comme nous avons aujourd'hui le banquet Molière; je ne puis plus faire un pas sans trouver ce garçon dans mes jambes; un soir, à l'Odéon, on a lu I'Éloge de
Molière, par M. Banville. Ne voit- il donc pas que je n'ai que faire de ses compliments, et que, en de • hors du baron Taylor, nul ne peut me dire des flatteries sans se rendre ridicule. Croyez -moi, monsieur, quand un auteur a été joué chez Louis XIV et chez M. Déjazet, sa renommée prend des proportions telles que les louanges de Banville deviennent téméraires pour le moins. Que dirait-on d'un tambour de la garde nationale qui se permettrait de faire réloge de César?
Un racontar de Molière.
— Je vois avec plaisir, poursuivit l'excellent Poquelin, que les comédiennes continuent leurs escapades, et, avant de prendre congé de vous, je vais vous raconter une anecdote fort piquante. Vous connaissez la blonde Anna B... qui a été aux Délassements-Comiques?
— Oui.
— Elle a fait la semaine dernière une petite farce adorable. Cette aimable personne s'était éprise d'un jeune cocodès avec lequel elle vivait depuis six mois dans une intimité qui ne laissait rien à désirer ; ils étaient heureux et n'avaient point d'enfants quand, l'autre semaine, la petite B... s'aperçut que son amant la trompait.
38 MÉMOIRES DU «OULEVAIID
Elle surprit une lettre dans laquelle une femme du monde donnait rendez-vous au cocodès dans un cabinet du restaurant Brébant.
Vers dix heures du soir, la femme du monde quittait le restaurant et ordonnait à son cocher de la conduire rue de Rivoli.
Le cocher prit le boulevard, les Champs-Elysées, les quais, le pont dléna, et arriva au Champ de Mars avant que la dame, tout entière aux rêves de bonheur, ne se fût aperçue du détour qu'on lui faisait faire.
Le Champ de Mars était désert,. la voiture s'arrêta.
Le cocher quitta son siège et ouvrit la portière.
La femme du monde descendit.
Elle ne fut pas plutôt sortie de la voiture qu'elle reçut aussitôt ce que nous appelons là-haut une bonne raclée.
Le cocher tapait dru et criait i
— Ah ! tu veux me prendre mon Alfred ! ïît d'zing ! et v'ian !
Soufflets, coups de poing et coups de fouet!
Puis le faux cocher, qui n'était autre que la petite Anna B..., vêtue d'un vieux carridk et d'un chapeau crasseux, remonta sur le sié^e, fouetta ses chevaux et alla rejoindre Alfred.
On n'a jamais revu la femme du mondëi