LA FEMME QUI LANCE LES ACTRICES
C'est une personne d'une cinquantaine d'années, qui gagne deux cent mille francs par an dans son respectable commerce.
Une petite fille qui sort de l'École-Lyrique, de la salle Molière ou de chez Markowski, paraît un soir sur un théâtre.
Sonjoli minois donne des espérances; il ne s'agit que de mettre la demoiselle en évidence.
Le lendemain, la lanceuse d'actrices se présente chez la comédienne pour rire.
— Mon enfant, lui dit-elle, je t'ai loué un amour de petit appartement, rue Taitbout. Tu y trouveras une femme de chambre intelligente* Ton salon est en damas rouge , et ta chambre à coucher est en soie bleue capitonnée ; sur la cheminée de ton boudoir j'ai déposé les bijoux qu'il faut à une jolie fille; à deux heures, un huit-ressorts viendra te prendre pour te conduire au Bois.
— Mais...
— Ne t*inquiète pas : c'est une affaire de deux cent mille francs payables en cinq années. Te convientil de rembourser quarante mille francs par an ou dix mille francs par trimestre? comme tu voudras. Tu vas me signer les lettres de change que voici; je t*ai ouvert un crédit de trente mille francs chez le couturier dont voici l'adresse, et la modiste te fournira tes chapeaux jusqu'à la somme de douze mille francs; si cela ne suffit pas, nous aviserons. A propos, Fanny viendra te prendre demain soir à dix heures, et te présentera chez le prince X... qui donne une soirée de garçon.
— Fanny? Qu'est-ce que c*est que ça?
-r- Fanny, la belle Fanny, est une fille que j'ai lancée et qui produit dans le monde les jeunes actrices à qui je m'intéresse. Plus tard, quand tu auras des relations, tu en feras autant pour mes proté-
CE qu'on raconte au grand 16 171
géesde ravenir. Adieu, petite, sois heureuse; dans huit jours je viendrai voir si tu as besoin d'un nouveau crédit.
Voilà l'industrie.
Et ceci vous explique en même temps pourquoi ces filles qui entrent dans la carrière avec deux cent mille francs de dettes, partagent leurs plus belles années entre les nobles étrangers et les huissiers les plus distingués de la capitale.
Mais le goût du jour est aux vastes entreprises financières. Aussi la lanceuse songerait-elle à ne plus travailler en détail, mais à opérer en grand. Elle doit fonder une grande compagnie, au capital de cinç^ millions^ sous cette raison sociale :