‹ Mémoires de BrandesChapitre 1 sur 97 · TOME II. I · texte numérisé non relu

TOME II. I

d'assister comme auditeurs aux concerts et aux autres divertissemens de la cour, et leur accorda encore, entre autres avantages, l'exemption d'accise et d'impôts.

Pendant mon séjour à Weimar, j'arrangeai pour notre théâtre, d'après une traduction de M. d'Einsidel , la comédie de Goldoni , le Bourru bienfaisant ; j'achevai aussi mes Comédiens à Quirlequilsch , le Célibataire , la tragédie &Olivie , et le mélodrame àiAriadne dans Vile de Naxos. Le maître de chapelle Schweitzer composa une excellente musique pour cette dernière pièce; mais cette musique ne conserva pas sa destination première, pour des raisons que j'indiquerai plus tard. Ce fut aussi là que je m'occupai de l'édition du premier volume de mes comédies, qui se trouve à la librairie de Dyk, à Leipsick.

Le beau château du Belvédère , qui n'était pas éloigné de la ville, fut souvent, à mes heures de loisir, le but de mes promenades. Un jour, en m'y rendant, je remarquai un jeune garçon qui n'avait point d'autre vêtement qu'une mauvaise veste de paysan sans manches, et un pantalon tout déguenillé. Il se tenait de côté à quelque distance , et me laissa passer moi et ma famille sans nous de-

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mander l'aumône. Cette discrétion extraordinaire, dans un enfant aussi pauvre, m 'étonna beaucoup. Je me rappelai vivement, dans cet instant, l'époque où je me trouvais en Pologne, dans une situation aussi pitoyable; je m'approchai donc de ce pauvre diable , et lui dis : Tu parais bien pauvre?

V enfant (d'un ton bref et gai). Oui, je suis pauvre.

Moi. Pourquoi ne nous demandes-tu donc pas l'aumône?

L'enfant. Parce que je sais que les gens de la ville ne donnent rien.

Moi. De quoi vis-tu donc?

L'enfant. De pain que l'on me donne dans les villages.

Moi. Où demeures- tu donc?

L'enfant. Nulle part.

Moi. Mais tu dois cependant dormir quelque part?

L'enfant. Là-bas, sous le pont. (Il me montra un pont qui était jeté sur un ruisseau desséché).

Moi. Sur la terre nue?

L enfant. Je me couvre de ma veste, et de cette manière j'ai assez chaud.

Moi. D'où es-tu donc?

JJ enfant. D'un village qui est à sept milles d'ici.

Moi. Que font ton père et ta mère?

L'enfant. Je n'en ai plus.

Moi, N'as-tu pas d'autres parens?

L'enfant. J'ai un frère et deux sœurs.

Moi, Quelle est leur profession?

L'enfant. Mes sœurs servent chez des paysans, et mon frère est gardeur de pourceaux.

Moi. Sais- tu lire ?

L'enfant. Dans la Bible, si vous connaissez ce livre.

Moi. Serais-tu aise de manger tout ton soûl?

L'enfant. Si j'en avais le moyen.

Moi. Viens donc avec moi.

Il nous suivit, et je lui fis copieusement servir à boire et à manger; il s'en donna bien, et vint enfin me remercier. Pendant ce temps, j'avais réfléchi sur sa triste position , et que je ferais une bonne œuvre si je cherchais à l'en tirer. Veux-tu venir avec moi? lui dis-je.

L'enfant. Que ferai-je chez vous?

Moi, Je veux te mettre dans une meilleure situation. As-tu envie d'apprendre quelque chose ?

L'enfant. Pourquoi pas ?

Moi. Quelque profession? Quelle est celle pour laquelle tu aurais du goût?

L'enfant. Tout métier m'est indifférent^ pourvu que j'y gagne du pain.

Moi. Viens donc avec moi.

A notre retour, nous le conduisîmes à Oberweimar, village voisin, chez une paysanne qui nous fournissait ordinairement du lait et du beurre. Nous lui recommandâmes de nettoyer et de bien soigner notre enfant trouvé. Il y fut laissé un jour ou deux pour se reposer; ensuite nous l'habillâmes, et le prîmes enfin dans notre demeure, où nous nous occupâmes aussi de sa santé, et lui fîmes prendre quelques médicamens. Peu à peu , à force de soins, il reprit figure humaine. Je l'envoyai alors à l'école avec mes enfans, et il partagea ma table avec eux.

J'eus le chagrin d'apprendre que plusieurs personnes, qui ne pouvaient pas comprendre cette action généreuse, publiaient que ce jeune garçon était un bâtard que j'avais élevé, et que je cherchais à introduire par ruse dans ma famille. Mais je laissai parler les calomniateurs, et persistai fermement dans mon projet de faire le bonheur de ce jeune homme, et d'en former un citoyen utile; mais, hélas î je ne fus

pas assez heureux pour réaliser mon projet : l'ingrat se rendit coupable d'un vol qui fut découvert. Il enleva deux petits tableaux de prix qu'il vendit à un libraire de ma connaissance. En prenant des renseignemens à ce sujet, j'appris qu'il menait déjà depuis quelque temps ce genre de vie, et qu'il avait déjà vendu et mis en gage plusieurs objets dune certaine valeur. Il m'en coûtait de replonger ce misérable dans son premier état d'infortune. Désirant donc savoir s'il n'aurait peutêtre pas été engagé au vol par des camarades pervers, et s'il méritait encore ma pitié, ou s'il avait agi de son propre mouvement, je le fis interroger par deux de mes amis; mais il nia tout. Supposant qu'il craignait sans doute que son aveu ne lui attirât une trop forte punition , je choisis des voies plus douces; je lui parlai moi-même en tête-à-tête, et lui donnai ma parole de lui pardonner de suite tout ce qu'il avait fait, pourvu qu'il avouât franchement sa faute, et qu'il promît sérieusement de s'amender : mais cette démarche amicale fut également inutile. Pendant l'interrogatoire que je lui faisais subir, le bourgmestre Schmidt, lun de mes amis, entra dans ma chambre. Je lui fis part de ce qui était arrivé.

Celui-ci blâma ma douceur, et menaça le coupable de le faire emprisonner, et de le poursuivre criminellement; mais ses menaces furent aussi sans effet. Suivant ses conseils, je consentis enfin à ce qu'on renfermât pour quelques jours ce pécheur endurci. Dans sa prison, on lui administra, à différentes reprises, une correction rigoureuse, et cependant on ne put tirer de lui aucun aveu. Comme, par compassion pour ce misérable, je ne voulais pas produire des témoins contre lui, parce qu'en le traduisant en justice c'était l'exposer à un châtiment sévère, je crus qu'il serait plus convenable de m'en défaire entièrement : à cet effet, je sollicitai et obtins, non sans difficulté, son élargissement; et, pour m épargner îe reproche d'avoir contribué à son malheur, en le recevant dans ma maison, où il avait été plus qu'ailleurs exposé à voler, j'écrivis quelques mots au curé du village dont il se disait né, lui communiquai toute l'histoire de ce mauvais sujet, et le priai de s'occuper de sa conversion, et de l'établir autre part s'il était possible. Je lui envoyai en même temps quelques écus pour subvenir à sa subsistance , et un huissier eut l'ordre de lui conduire le prisonnier; mais cette bonne inten-

tion fut encore infructueuse, car le misérable trouva moyen d'échapper à son guide pendant la route. Tous ces ménagemens eurent pour ce malheureux des suites funestes. J'appris, quelque temps après , qu'abandonné à luimême il s'était fait un métier du vol, qu'il avait rencontré une bande de scélérats, et qu'après s'y être rendu plusieurs fois coupable de brigandage, il fut arrêté et condamné au dernier supplice, en punition des crimes qu'il avait commis. J'appris aussi qu'avant sa mort il avait raconté cette histoire, et s'était repenti, en versant des larmes amères, de l'ingratitude qu'il m'avait témoignée.

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