‹ Mémoires de BrandesChapitre 2 sur 97 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Traitement mortifiant. — Jmour- propre humilié. — anecdotes . — Nouveaux écrits .

Comme on apprit bientôt, dans toute l'Allemagne , avec quelle bienveillance et quelle simplicité la princesse traitait tout le monde, et surtout les savans et les artistes; comme aussi la réputation de notre théâtre, qui était excellent, ne tarda pas à se répandre, on vit

arriver fréquemment à Weimar des étrangers de distinction. J'eus également le plaisir de voir de temps en temps quelques uns de mes amis des autres villes, et des savans que je connaissais , par exemple , Nicolaï de Berlin , Dyk de Leipsick , le professeur Schmidt de Giessen , le procureur fiscal Gilbert de Berlin, Grossmann. Ce dernier vint loger chez moi, et fut pour nous, pendant quelques semaines, un hôte bien agréable. Il fréquenta assidûment le théâtre , et ma petite bibliothèque lui servait pour suivre les pièces pendant qu'on les représenlait. Il écrivit à mon insu, peu de temps après son départ, une critique sur notre théâtre, qui parut dans un recueil de semblables compositions, rédigé par le conseiller de la guerre de Hagen à Halle. Ce recueil a pour titre : Magasin du théâtre allemand. Mais l'auteur ne s'y nommait pas. Grossmann m'envoya un exemplaire de cet ouvrage dès qu'il sortit de la presse. Je le fis aussitôt brocher, et j'eus l'imprudence de le prêter, comme j'avais coutume de le faire pour d'autres nouveautés, sans avoir préalablement pris connaissance de son contenu. Malheureusement la plume satirique de Grossmann s'était permis, dans ce livre, quelques

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sorties contre la cour même; de plus, il avait fort maltraité plusieurs membres de la troupe, mais surtout Mme Seyler et le respectable Eckhof. Cela fît du bruit. Personne ne pensa à Grossmann, et comme j'avais fait insérer autrefois quelques compositions critiques dans la Chronique du parterre et du théâtre , par Schmidt , tout le monde me crut aussi l'auteur de cette nouvelle satire. La duchesse elle-même partagea cette opinion , convaincue par les propos de mes ennemis.

Son refroidissement me le prouva d'une manière sensible. De leur côté , la plupart des acteurs m'accablaient des brocards les plus mortifîans. Je tâchai de me justifier le mieux possible , mais on n'en crut que plus fermement que j'étais le coupable. En effet , quelques acteurs trouvèrent à la marge de diverses pièces que je leur prêtai pour les parcourir , des remarques critiques tracées au crayon, qui avaient du rapport avec les jugemens insérés dans le Magasin du théâtre. Les choses en vinrent au point que, sans aucune recherche ultérieure, Seyler me signifia mon congé, et la duchesse, qui ajoutait foi aux accusations dirigées contre moi, donna son approbation à cette mesure.

J'écrivis sans délai à Grossmann, pour lui faire part de ce qui se passait , et il fut assez raisonnable pour se déclarer auteur de l'article en question , dans une lettre qu'il adressa au grand maître d'hôtel , M. de Wizleben. Il résulta de cette déclaration, que quelque temps après mon engagement fut renouvelé ; mais on ne voulut pas absolument renoncer à l'idée que j'avais pris au moins quelque part à cette critique , parce que , en effet , dans des lettres que j'avais écrites au professeur Schmidt, à Giessen , je lui avais décrit avec assez de développemens le jeu dune certaine actrice. L'archiviste Gotter, de Gotha, dans une visite qu'il fit à Schmidt, avait lu cette lettre , et Grossmann , qui en avait pris une copie dans une occasion semblable, en fit usage à mon insu, et l'inséra dans le Magasin du théâtre. Quelque temps après, Grossmann vint en personne me justifier relativement à cet écrit; mais plusieurs comédiens, qui avaient appris a regret le renouvellement de mon engagement, firent l'impossible pour entretenir le soupçon qui régnait contre moi dans le public, et j'eus le chagrin de voir qu'on me traita , depuis cette époque, plu lot avec une politesse froide qu'avec une confiance sincère.

Wieland m'avait entendu lire chez le prince héréditaire, ma comédie intitulé : Le Célibataire; mais cette lecture ne lui avait pas donné une idée trop avantageuse de mes talens comme auteur, d'autant plus qu'il n'avait encore vu représenter aucun de mes meilleurs ouvrages. Aussitôt que le premier tome du recueil de mes pièces de théâtre eut paru , je crus me conformer aux lois de la prudence et de la bienséance, en présentant un exemplaire de ce volume à ce grand poète. Il l'accepta avec politesse , mais en même temps d'un air singulier, et m'adressa ces paroles : « Je vous remercie de votre attention. Il est vrai , mon cher M. Brandes, que le Parnasse est élevé et d'un accès difficile, et que peu d'auteurs sont assez heureux pour arriver à une hauteur aussi prodigieuse ; mais vos efforts pour y parvenir sont louables, et je me réjouis que vous cherchiez aussi par vos efforts à contribuer au grand tout.» Ce discours blessa beaucoup ma vanité. Néanmoins je réprimai mon ressentiment , et lui dis que , sentant toute l'insuffisance de mes talens, je ne concevrais jamais l'idée orgueilleuse de gravir cette hauteur escarpée; mais que je désirais seulement, autant que mes faibles forces le

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permettraient, d'être utile à mes semblables. L'archiviste Gotter, de Gotha, qui e'tait alors chez Wieland, auquel il faisait une visite, sentit tout ce que ce discours avait de piquant, et lui demanda s'il avait déjà lu le Comte dOlsbachy ou quelque autre de mes ouvrages. Il répondit : « Jusqu'ici , je ne connais aucun autre de ses ouvrages que sa comédie du Célibataire , pièce assez gaie pour amuser la galerie; mais je ne manquerai pas de lire ce volume, et je le lirai, je l'espère, avec plaisir. » Je n'en attendis pas davantage, et sortis tout confus de voir ainsi mon amour-propre humilié.

La musique de Schweitzer pour mon mélodrame àiAriadne dans Vile de Naxos , était sur le point d'être achevée , lorsque l'opéra RAlceste par Wieland parut. Schweitzer reçut de la cour l'ordre de mettre sans délai en musique cette nouvelle production de notre grand poète. Il commença de suite cette glorieuse entreprise, employa toutes les ressources de son talent, et, pour lui donner un degré de perfection extraordinaire , il transporta dans cet opéra les passages les plus brîllans de la musique qu'il avait composée pour Ariadne. On copia au plus vite les par-

tions , et on les donna aux chanteurs pour se préparer; en peu de temps, l'ouvrage fut termine' , et nous eûmes le plaisir d'entendre un excellent opéra allemand.

Grand amateur de musique, j'assistais fréquemment aux répétitions de cet opéra, auxquelles Wieland était ordinairement présent. Un matin, il vint à moi , m'embrassa et s'écria : a Je me réjouis de tout mon cœur de vous voir ici, mon très cher collègue. J'ai lu vos comédies, et il faut avouer sincèrement que vous m'avez procuré beaucoup de plaisir. Continuez, je vous prie, d'exercer votre talent, et communiquez-moi à l'avenir tout ce qui sortira de votre plume; vous m'obligerez infiniment. »

Je fus enchanté d'un compliment aussi inattendu que flatteur , de la part d'un si grand homme. Je l'en remerciai avec modestie; mais cependant je ne pus m'empêcher de lui faire remarquer quelle différence soudaine et frappante il y avait entre ce jugement et celui qu'il avait porté peu de temps auparavant sur mes ouvrages; et j'ajoutai que je devais sans doute tout ce qu'il me disait d'obligeant, plus à la bonté de son cœur qu'à l'opinion qu'il avait du mérite de mes écrits.

Enfin , je venais d'achever ma tragédie iïOlivie. Wieland, à qui je la lus, m'en témoigna sa satisfaction. Je fis disparaître , d'après ses conseils, quelques fautes qu'il releva, remis la pièce, ainsi corrigée et précédée d'une dédicace, à la duchesse régnante, et Tenvoyai ensuite à Dvk, pour la faire imprimer. Quelque temps après, elle fut représentée et réussit.

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