‹ Mémoires de BrandesChapitre 14 sur 97 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Changement inattendu. — Dresde. — MmeMara et Minna Brandes. — Compositions littéraires. — Brockmann.

A peu près trois semaines après le départ de Seyler, tous mes arrangemens furent terminés; mais, au moment où je voulais mettre en activité la nouvelle troupe , un événement tout-à-fait inattendu vint renverser tous les projets. La guerre avec la Bavière ayant éclaté, la cour de Dresde jugea convenable de diminuer les dépenses qu'elle avait faites jusqu'à présent. La somme destinée pour l'entretien du théâtre allemand lui fut retirée; l'Opérabuffa italien fut entièrement congédié , et l'on accorda au ci-devant directeur, par l'intervention du comte de Marcolini , un privilège sur le théâtre allemand, pour le dédommager de la perte de son emploi» Cet accident devait être naturellement fort désagréable

pour moi; cependant mon contrat n'en souffrit aucune altération , si ce n'est que je dus changer le titre de directeur du théâtre de la cour, contre celui de régisseur du théâtre de Bondini. Mais comme ce dernier ne connaissait pas beaucoup le ihéâtre allemand, il remplissait toutes les fonctions de directeur, sous la surveillance du baron de Konig. Quelques membres que j'avais engagés comme acteurs de la cour, ne furent pas très satisfaits de ce changement; mais, dans l'état des choses, ils durent s'y soumettre, et se contenter de la jouissance des appointemens très considérables qu'on leur avait conservés.

Aussitôt que la foire d'automne fut terminée, je partis pour Dresde avec la troupe sous la direction de Bondini. Ses nouveaux acteurs y eurent beaucoup de succès, et Reineke, qui se distingua comme artiste du premier mérite, devint bientôt le favori du public.

Quelques semaines après notre installation, je vis aussi arriver à Dresde, avec son mari, mon amie, autrefois Mlle Schmeling, et maintenant Mme Mara. Comme j'avais repris ma fille chez moi , depuis que j'avais quitté Seyîer, et que je f avais fait de nouveau paraître sur le théâtre, son maître de musique, M. Trans-

chel , composa quelques variations sur un air de l'opéra du Déserteur y afin de rendre plus brillant le début de son écolière en présence de cette grande artiste. Mme Mara entendit la jeune chanteuse, fut ravie de son talent, et, dès ce moment, elle se fît une agréable occupation de lui donner tous les jours quelques leçons de chant. Le poète Meissner changea bientôt après la comédie, der Liebesievjel (le Diable d'amour) d'après Legrand, en un petit opéra, sous le titre de /' Alchimiste , et le maître de chapelle, M. Schuster, composa la musique, et ajouta au rôle de ma fille, qui désormais fut connue dans le monde musical sous le nom de Minna Brandes, un air très brillant, quelle chanta avec le plus grand succès.

Bondini, qui se réjouissait de voir sa troupe enrichie d'un sujet dont le talent était aussi distingué, et qui savait d'ailleurs apprécier ses connaissances en musique, lui fît présent d'un riche médaillon en or, et lui accorda bientôt des appointemens particuliers qu'il porta à Zpo écus par an.

Quelque temps après, l'ambassadeur suédois, qui avait annoncé à sa cour que le talent de ma fille donnait les plus grandes es-

pérances , reçut Tordre de l'engager pour l'opéra de Stockholm , et de lui offrir 4oo écus d'appointemens provisoires par an, jusqu'à ce qu'elle se fût perfectionnée dans la langue suédoise, et qu'elle eût encore développé ses dispositions comme chanteuse d'opéra , sous les leçons du maître de chapelle, M. Neumann. Mais quelque flatteuses que ces propositions, réitérées par M. Neumann, fussent pour ma fille, je ne pus cependant me résoudre à la soustraire aussi jeune à ma surveillance. Je ne jugeai donc pas à propos de les accepter.

A cette époque, je composai le mélodrame (ÏIno, dont M. Reichard, de Berlin, maître de la chapelle du roi de Prusse , se chargea de faire la musique. On le donna successivement sur plusieurs théâtres avec assez de succès; mais il ne fît pas autant de bruil que mon Ariadne,

Avant de quitter Dresde, nous eûmes le plaisir inattendu de voir chez nous le fameux acteur de Vienne, M. Brockmann. Tous ceux qui le connaissaient personnellement, ou seulement de renommée, furent charmés de sa présence, et désirèrent de le voir jouer quelques uns de ses rôles favoris. Jeu parlai

donc à Brockmann, par ordre de l'électrice douairière , et sur l'invitation de plusieurs amateurs distingués; il eut la complaisance de consentir à jouer le rôle du comte d'Essex, dans la tragédie du même nom , et de fixer le jour de la représentation. Aussitôt que j'eus sa promesse, je l'annonçai sans relard au public; j'en fis surtout part à l'électrice douairière, la priant en même temps de vouloir bien me permettre de lui présenter l'artiste; ce qu'elle m'accorda avec beaucoup de plaisir. Comme plusieurs de mes amis, et plusieurs personnes de ma connaissance, me témoignèrent le désir de faire la connaissance particulière de cet acteur célèbre , je fis préparer pour leur procurer cette satisfaction, le jour qui précéda la représentation de la tragédie en question, un dîner, auquel j'invitai M. Brockmann, comme principal convive, et tous ceux de mes amis qui étaient ses admirateurs. Mais, à mon étonnement et à mon grand chagrin, je reçus le matin de ce jour un billet de Reineke , dans lequel il me disait que , par ordre exprès de l'empereur, M. Brockmann devait partir de suite pour Vienne, et qu'il l'avait chargé de me témoigner combien il regrettait que cette circonstance l'empêchât de jouer

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