CHAPITRE III
Histoire de deux époux.
« Vous nous avez connus dans une position assez brillante, et à une époque où notre
bonheur intérieur était digne d'envie
Hélas! épargnez-moi le souvenir de ma félicité passée; maintenant elle est perdue pour toujours ; il me serait trop douloureux de vous en entretenir ; je passerai donc à nos malheurs et a leur origine. Après votre départ de Hambourg, nous restâmes quelques années dans cet état de calme et de tranquillité; mais le temps de l'affliction ne tarda pas à arriver.
Je fus attaquée d'une maladie qui , sans être dangereuse, fut cependant assez longue. Le médecin attribua la lenteur de mon rétablissement à l'air de la ville , et me conseilla de me rendre à la campagne pour quelque temps. Mon mari eut la complaisance, sans que je l'en eusse prié, de louer un jardin à quelque distance de Hambourg , où l'air pur et salubre de la campagne ne tarda pas à me rendre la santé. Ce jardin, qui me plaisait beaucoup, fut mis en vente moyennant un prix très modique. Mon mari , qui avait fait cette année des gains considérables dans son commerce , résolut de Tacheter, et de me causer, par cette nouvelle preuve de son amour, une agréable surprise le jour anniversaire de ma naissance, qui était alors très prochain. Je passai donc mes jours dans mes propriétés, tantôt à la ville, tantôt à la campagne, selon que les affaires et le temps le permettaient. Comme le jardin était un peu éloigné de la ville, et que la faiblesse de mes forces ne me permettait pas d'y aller à pied, je m'étais servi pendant quelque temps dune voiture de louage ; mais quand je commençai à me trouver un peu mieux, je réfléchis sur ce qui se passait autour de moi , et je remarquai entre autres
choses, que tous mes voisins, sans exception, avaient un équipage à eux; cela blessa ma vanité, qui n'était pas le moindre de mes défauts. Sachant que mon mari m'accordait volontiers tout ce qui était en son pouvoir, je lui persuadai de me donner une voiture. À peine eut-il exaucé cette prière , qu'il me sembla peu convenable d'ouvrir moi-même la portière du carrosse en montant et en descendant. On prit donc aussi un laquais en livrée. Ce nouvel équipage , d'un excellent goût , fît , comme je l'espérais, beaucoup de bruit. Mes voisins de campagne, qui n'avaient jusqu'alors fait aucune attention à moi , crurent qu'ils ne devaient plus rougir de ma société, et recherchèrent ma connaissance. Ma conversation les amusa, et ils eurent la complaisance de me recevoir souvent chez eux et d'une manière très amicale. Ces politesses furent rendues de ma part sans de grandes dépenses ; et dès ce moment nous ne faisions plus qu'une même famille, dont l'occupation principale était de se procurer réciproquement des divertissemens agréables. Enfin, l'hiver qui s'approchait m'obligea de quitter le séjour délicieux de la campagne. Bientôt aussi mes amis rentrèrent en ville , et recommencèrent leurs
visites auprès de moi ; mais leurs habits étaient bien plus élégans et plus riches qu'ils n'étaient à la campagne. Je fus obligée, autant par inclination que par bienséance , de rendre à ces dames leurs visites ; mais je ne pus voir sans honte et sans chagrin la simplicité de ma mise. Mon mari, malheureusement trop complaisant, vit mon embarras, fit ce nouveau sacrifice à ma vanité , et me commanda sans délai quelques vêtemens d'hiver à la mode , afin que je pusse me présenter d'une manière décente. Après ces visites de bienséance, vinrent encore les invitations à des dîners , des soupers , des bals, des concerts, etc., etc., qui furent autant de nouvelles tentations et de nouvelles occasions de dépenses excessives pour mon mari et pour moi. Nous vîmes partout beaucoup d'argenterie, les porcelaines les plus fines , les meubles les plus magnifiques , les parures les plus précieuses, dont les femmes étaient pour ainsi dire couvertes à de certains jours de fête. Mon orgueil, qui s'accroissait chaque jour, en fut vivement humilié, et la tête tourna bientôt à mon pauvre mari , quand il pensa aux invitations que nous avions reçues et qu'il était de notre devoir de rendre. Tl ne lui restait donc que le choix, ou de s'ef-
forcer d'étaler une semblable pompe, quoiqu'elle fût au-dessus de nos moyens, ou de se re'soudre à se retirer et à renoncer à toutes ces dangereuses connaissances. Il aurait choisi avec joie ce dernier parti; mais comme je montrais un dégoût insurmontable pour une réforme aussi humiliante , et qu'il devait craindre lui-même que cette retraite subite n'excitât des soupçons et ne fît tort à son commerce, et par suite à son crédit, il fut contraint de consentir à suivre patiemment le torrent qui l'entraînait , et de régler son intérieur sur les plus brillans modèles. Bientôt nous rivalisâmes en dépenses avec nos amis les plus riches, et notre maison put passer pour une maison du premier rang.
a Jusque là , tout allait encore assez bien , parce que les gains considérables que mon mari faisait dans son commerce , lui donnaient les moyens de combler le vide que ces dépenses extraordinaires occasionnaient dans sa caisse; mais insensiblement nos connaissances s'augmentèrent, les parties de plaisir devinrent chaque jour plus fréquentes, et à la fin il n'y eut point de fête dans la ville â laquelle nous ne fussions obligés de prendre part , et que nous ne dussions rendre dans la suite ,
pour ne pas manquer à la bienséance. Avant cette époque, je prenais soin moi-même du ménage; mais à présent que je passais mon temps, le matin a la table de thé et à la toilette, le soir à la table de jeu , tout était confié à des mains étrangères. Mon mari lui-même commença peu à peu à prendre goût à ces plaisirs brujans, et ses affaires en souffrirent.
« Je m'étais insensiblement endettée par plusieurs pertes considérables au jeu , par l'achat des marchandises à la mode qui changeait chaque mois, enfin, par mille autres bagatelles, et cet état s'aggravait tous les jours. Bientôt je fus tourmentée par mes créanciers, et comme la somme , assez forte , que mon mari me donnait chaque mois pour mes plaisirs, suffisait à peine pour payer les intérêts des sommes que quelques juifs m'avaient prêtées à grosse usure , je me vis obligée de lui découvrir ma situation embarrassante ; mais ce fut le signal de la terrible catastrophe qui causa notre ruine entière.
a Mon mari, qui était ordinairement de bonne humeur, même dans les relations d'affaires , commença tout à coup à devenir pensif et grondeur. Il ne buvait ordinairement que très sobrement; dès lors, je le vis souvent ivre,
et si dans cet état il montrait parfois quelque gaîté , elle dégénérait bientôt en extravagance. Un jour qu'il paraissait dans une semblable disposition , j'en profitai pour lui découvrir ma détresse , et lui demander la somme qui m'était nécessaire pour payer mes dettes. Convaincue de son excessive tendresse pour moi , je croyais n'avoir à craindre qu'une douce réprimande; mais, à mon grand étonneraient, il se jeta avec furie sur moi, quand il eut entendu cette demande, et s'écria d'un son de voix qui annonçait son désespoir : « Ah , malheureuse ! vous aussi ?. . . C'est bien ! ainsi , nous sommes perdus sans ressource ! Mais qu'importe, ajouta-t-il avec un rire terrible , quelques milliers de rixdales de plus ou de moins? Ma ruine sans cela était inévitable ! » Je demeurai stupéfaite sans pouvoir proférer un seul mot. Il courut aussitôt à son pupitre. Il prit quelques lettres, et les mit en tremblant dans ma main. « Lisez, lisez, et convainquez-vous, » s'écria-t-il , et il se laissa tomber sur une chaise. J'appris, en partie par ces papiers, en partie par les explications de mon mari , que depuis peu une maison considérable de Londres avait failli contre l'attente générale, et avait en-
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traîné dans sa ruine plusieurs marchands avec lesquels mon mari était en relation ; lui-même perdait, non seulement par là de grosses sommes, mais à chaque courrier des lettres de change endossées par lui étaient expédiées par ses correspondais étrangers qui avaient souffert et qui avaient besoin de leur argent. Il ne put les payer, parce que les dépenses excessives qu'il avait faites, par trop de complaisance pour moi , avaient épuisé sa caisse.
« Comme , dans cette position dangereuse, aucun des amis en qui il avait confiance ne voulut lui faire un prêt considérable , sa banqueroute fut inévitable. Lorsque l'information judiciaire fut terminée, son nom fut publiquement affiché à la Bourse , avec la dénomination de banqueroutier imprudent.
Tout fut vendu à l'enchère, maison, jardin, meubles , argenterie , marchandises ; bref, tout ce qui était de quelque prix. Les créanciers s'en partagèrent le produit, qui fut loin de suffire pour les satisfaire. Mon malheureux époux n'avait plus d'autre moyen de subsistance que de se mettre aux gages de quelques marchands , pour travailler dans leurs comptoirs. Mais bientôt il perdit même cette
ressource , car il s'accoutuma de plus en plus à boire pour chasser son ennui et ses chagrins. On commença à le traiter avec mépris, et bientôt on le chassa partout, comme un ivrogne incorrigible. C'est alors que nous commençâmes à nous trouver en butte à la plus cruelle pauvreté. Le malheureux, dans son désespoir , avait résolu de s'embarquer, lorsque tout à coup il fut attaqué d'une fièvre chaude , qui le délivra bientôt de sa pénible existence. Jugez combien ma situation fut terrible en ce moment ! Toutes les fois que je m'éveillais , ma conscience me faisait les reproches les plus amers sur mon impardonnable légèreté , qui avait ruiné le meilleur des hommes. Sa perte me causa la plus vive douleur; et ce qui mit le comble à mon infortune, ce fut la conduite offensante des personnes qui m'entouraient, et de ceux qui s'étaient si souvent dits nos amis. Ils me regardèrent tous comme la première cause de la ruine de mon mari , et me traitèrent avec le dernier mépris ; il n'y en eut pas un seul qui non seulement me secourût , mais qui même eût eu la moindre pitié de mon sort. J'écrivis à quelques uns de mes parens , pour les prier de me trouver une condition; mais
ils furent assez cruels pour me refuser. La faim et la misère me contraignirent enfin à entrer en service chez une dame noble , dans le Holstein. Là , je trouvai les moyens de satisfaire mes plus indispensables besoins ; mais le malheur, qui était impitoyablement acharné après moi , m'enleva bientôt cette dernière ressource. Ma protectrice, qui depuis long-temps était attaquée de consomption , mourut; et , ne pouvant trouver dans cette contrée un antre emploi , je me vis obligée de retourner à Hambourg , où je louai un logement dans un coin reculé de la ville. Là , je cherchai à gagner ma vie par des ouvrages de main; et c'est ainsi que j'ai passé quelques années dans cette misérable demeure , au milieu de gens de la dernière classe , inconnue , sans qu'aucun de mes amis s'occupât de moi. Vous m'y retrouvez dans une position bien différente de celle où. vous m'avez vue autrefois. » Ce triste récit me fit fondre en larmes , et je ne pus pas m'empêcher de la plaindre de tout mon cœur, quoique sa vanité et ses folles dépenses eussent été la principale cause de la ruine de son mari. Par bonheur, elle n'avait point d'enfans ; et , quoiqu'elle fût bien déchue de son
ancienne splendeur , elle montrait encore beaucoup de dignité et de résignation; et, comme elle était active et laborieuse , sa position était bien moins misérable que celle de la veuve de feu mon ami Dreyer. Je me crus cependant obligé de la secourir selon mes moyens , et de lui prouver par là que j'étais encore reconnaissant de l'amitié qu'elle m'avait autrefois témoignée.