CHAPITRE II
Compositions littéraires. — Ancienne connaissance. — La veuve du poète Dreyer. — Encore une triste apparition.
N'étant, comme je viens de le dire, que rarement employé comme acteur, j'avais d'autant plus de temps pour me livrer au métier d'auteur. Ma comédie, Jean de Zanow, ou le Gentilhomme campagnard à Berlin , fut achevée et imprimée à Hambourg. Je composai ensuite un drame qui a pour titre : Le Père du peuple , et une comédie : Ce qui convient à Vun par droit , doit convenir à Vautre par équité; mais ces deux derniers ouvrages restèrent imparfaits, parce que je fus contraint, quelque temps après, à une nouvelle émigration. Ma comédie, L'Héritage, ou le Jeune Avare, fut représentée pour la première fois sur ce théâtre, et fut applaudie. Parmi plusieurs personnes dignes d'estime,
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et pleines de mérite qui se montrèrent mes amis (i) , se trouvait l'habile musicien Schwenke jeune, depuis directeur de musique, en remplacement de feu Charles-Emmanuel Bach. Il composa une musique excellente et très caractéristique pour les entractes de ma comédie intitulée : Les Comédiens à Quitïequitsch. Je rencontrai un jour dans mon chemin un homme couvert d'un habit bourgeois très simple, et qui portait une perruque ronde de marin. Il me sembla que je l'avais déjà vu quelque part; je m'approchai de lui, et, à mon grand étonnement, je reconnus sous ce costume simple, un des plus célèbres héros de l'Allemagne , le duc Frédéric de Brunswick. Je crus qu'il serait inconvenant de l'arrêter dans la rue; mais je ne manquai pas d'aller présenter mes hommages a mon ancien protecteur dans son logement. Il était descendu à l'auberge de la
(i) Le consul anglais, Charles Hambury, le capitaine d'Archenhalz , les marchands Maurer , Flar , Sohle et Dreyer l'aîné , le courtier Conrad Mosshof, Charles-Emmanuel Bach, Leister, Broemel, secrétaire, et depuis conseiller de guerre en Prusse ; le médecin Unzer, d'Altona; sa femme, autrefois Mlle Ackermann , et plusieurs anciens amis que j'ai déjà nommés.
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Cour impériale , où il passait pour un marchand voyageur. Il me reçut avec sa bonté ordinaire , parut satisfait de me voir, s'entretint long-temps avec moi sur le théâtre de Hambourg, et sur d'autres objets qui l'intéressaient, et me congédia enfin , en réassurant de la continuation de sa bienveillance.
Une de mes premières occupations, aussitôt après mon arrivée à Hambourg, avait été de m'informer de la veuve que feu mon ami Dreyer avait laissée. Après avoir long-temps cherché sa demeure, je la trouvai enfin dans un coin reculé et sale , habitant une misérable cabane ; la chambre qu'elle habitait était , tant à cause de son peu d'espace que du peu de lumière qui y pénétrait à travers des carreaux de papier, extrêmement incommode, et si obscure qu'on pouvait à peine y distinguer les objets. C'est la qu'elle passait ses jours, oubliée depuis long-temps par ses anciens amis, et dans la plus affreuse pauvreté. Pour surcroît d'infortune , elle avait depuis quelques années perdu l'usage de ses yeux, et se trouvait, par conséquent, dans l'impossibilité de travailler pour vivre. Sa fille avait établi une petite école, dont le produit servait à la nourrir ainsi que sa mère; mais six
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à huit enfans (car ce coin ne pouvait en contenir davantage ) lui rapportaient à peine de quoi manger du pain sec. L'aspect déplorable de celte malheureuse femme me fît frémir. Il n'était pas en mou pouvoir de la tirer entièrement de cette affreuse situation ; mais cependant je fis tout mon possible pour la lui rendre plus supportable.
Une femme, avancée en âge, habitait le devant de cette chaumière, et cherchait à gagner sa vie, en cousant, en tricotant et en faisant d'au très ouvrages d'aiguille . Elle m'avait vu entrer; elle demanda, après mon départ, à ses voisines, mon nom et mon état, puis s'informa avec soin de ma demeure. Un matin, elle entra chez moi, me salua de la part de la veuve Drey er , et m'offrit ses services ; mais comme dans ce moment ma femme n'avait pas besoin d'ouvrières, je ne pus répondre à ses désirs. Cette femme parut frappée et inquiète. Quoique la vérité ses habits fussent très propres ? ils n'étaient cependant d'aucun prix. Je crus donc qu'elle devait être très pauvre, et que la honte l'empêchait de me demander l'aumône. Dans cette pensée, je me tournai vers elle, tirai ma bourse et lui offris une bagatelle. « Hélas, mon Dieu! à quel degré d'abaissé-
ment suis-je donc arrivée? » s'écria-t-elle en couvrant son visage pour cacher ses larmes. Ces paroles, ce mouvement excitèrent mon attention. Les manières décentes qu'elle avait montrées en entrant me frappèrent; je la regardai, pendant que je la consolais, avec plus d'attention, et fus surpris de la noblesse de ses traits. 11 me sembla aussi que je l'avais vue ailleurs. Je lui demandai son nom. « Je suis la veuve Berner, balbutia-t-elle, d'une voix timide, et les yeux baissés. H y a près de douze ans que vous ne m'avez vue; vous ne vous souviendrez sans doute de moi qu'avec peine. — Berner! m'écriai-je, en l'interrompant vite ; le nom de mon ami! Seriez-vous... Oh non! c'est impossible; Berner était dans une si grande aisance, et vous.... — Il l'était, continua-t-elle, en soupirant profondément, et j'étais heureuse auprès de lui. J'étais l'épouse d'un homme que vous honorâtes de votre amitié, et qui ne vit plus depuis quelques années. Hélas! j'ai été la première cause de son malheur , et peut être aussi de sa mort ! Ma légèreté , ma vanité ont ruiné le meilleur des hommes, et j'en porte maintenant la peine... » Des sanglots et des larmes l'empêchèrent de continuer. Étonné, effrayé , je pouvais à peine
parler moi-même. Sur ces entrefaites, je pris à la hâte un -siège, et obligeai la malheureuse
femme qui chancelait à s'asseoir. « Mort?
lui que j'aimais si sincèrement, et que je me
faisais une si grande joie de revoir Et vous ,
sa veuve Je ne reconnais presque plus vos
traits. Votre extérieur si pauvre!... Comment est-il possible? Expliquez-moi!... » Après s'être recueillie pendant quelques momens, elle me raconta ce qui suit.