‹ Mémoires de BrandesChapitre 33 sur 97 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

temps après mon arrivée à Berlin, je me rendis à Potsdam , pour inviter le prince héréditaire au concert que devait donner ma fille. A peine étais-je entré dans l'auberge, qu'un de ses domestiques vint me dire que le prince héréditaire, à qui l'on venait d'annoncer mon arrivée, désirait me voir présent à un oratorio, qui devait être exécuté le soir même dans son palais. Je m'y trouvai un peu avant l'heure fixée, et l'on me fit passer dans ses appartemens, où il s'entretint avec moi jusqu'à l'ouverture du concert , sur plusieurs objets relatifs à la littérature allemande , et principalement au théâtre. Comme il souhaitait le voir atteindre la perfection, j'osai lui proposer divers moyens, et je lui demandai en même temps la permission de lui soumettre un plan détaillé que je projetais sur l'établissement d'un théâtre national et d'une école dramatique; il m'accorda cette permission dans les termes les plus gracieux et les plus flatteurs (i). A mon retour de Potsdam, je

(1) Quelques années après mon retour de Livonie, je trouvai à Berlin un théâtre national , établi en grande partie d'après mes idées ; mon ami Engel , que j'avais proposé comme premier directeur de cet éta-

commençai les préparatifs du concert que ma fille devait donner; et, pour le rendre le plus brillant possible , je priai non seulement Conciolini d'y figurer, mais j'écrivis encore' au prince héréditaire, pour lui demander que son excellent violon Garnowiecky voulût bien contribuer à l'accompagnement. On lui en donna l'ordre ; mais , quand le jour du concert arriva , il avait oublié son instrument à Potsdam. Sans doute l'orgueil de cet artiste avait été blessé de ce que je ne l'avais pas prié directement, et, en cela, il n'avait pas toutà-fait tort de montrer de la susceptibilité ; seulement la manière dont il s'y prit convenait mal à un homme de son caractère. La veille du jour annoncé pour le concert , j'étais avec ma famille en visite chez le banquier Éphraïm (depuis conseiller privé des finances), quand tout à coup ma fille fut attaquée d'une fièvre violente. Le professeur Herz, habile

blisseinent, y remplissait aussi ces fonctions. Je trouvai seulement que l'école, que j'avais désirée et recommandée expressément, n'était pas ouverte : je crois d'ailleurs, pour des raisons particulières , que la ressemblance que cet établissement avait avec mon projet était un pur effet du hasard , et qu'on n'avait fait aucune attention au plan que j'avais présenté.

l/|.8 MÉMOIRES

médecin, fut appelé sur-le-champ ? et, comme il trouva la fièvre dangereuse, il fallut absolument différer l'exécution du concert jusqu'à la guérison de la malade. Sa faiblesse s'accroissant tous les jours, elle fut obligée de rester sous la garde de sa mère , dans la maison de notre ami, pour y attendre la crise de la maladie- Je ne pus assez admirer, dans cette circonstance, l'intérêt et les attentions amicales de cette excellente famille, comme aussi les soins infatigables du médecin.

Enfin ma fille , dont la vie avait été quelque temps en danger, se rétablit heureusement, et l'on put donner le concert si longtemps attendu (i). La jeune artiste fut reçue des nombreux auditeurs avec de bruyans applaudissemens , et son chant ainsi que son exécution furent récompenses par les suffrages unanimes et une riche recette. Le prince héréditaire était parti pendant la maladie de ma fille pour aller assister aux

(i) Les musiciens du roi , Bach ma nn et Beuda , et une grande partie de la Chapelle, eurent cette fois, comme quelques années auparavant , la complaisance de se charger gratis de l'accompagnement, et le jeune virtuoseMarpury voulut bien remplacer Garnowiecky.

revues qui avaient lieu en Prusse. La jeune cantatrice dut donc renoncer au bonheur de se faire entendre en sa présence. Ce départ fut doublement desagréable pour moi; car, oblige' de prendre ma route pour Riga, par Mitfau , j'avais , à mon dernier voyage a Potsdam , prié son altesse de me donner des lettres de recommandation pour le duc de Courîande. Nous prolongeâmes notre séjour pour attendre le prince ; mais, comme l'époque de son retour n'était pas fixée , j'osai encore une fois le prier, par écrit, de m'accorder une recommandation aussi avantageuse pour moi ; et je fus assez heureux pour qu'elle me fût remise par son châtelain, M. le conseilîer-aulique Bauer. Je reçus aussi une semblable lettre du comte aîné de Medem , adressée à sa sœur , Mme la duchesse. Pendant notre séjour à Berlin , arriva un jeune étranger , qui loua quelques chambres dans la maison où nous demeurions ; mais il s'y tenait toujours enfermé comme un prisonnier. Le comédien Lanz , chez lequel je demeurais, m'apprit que cet inconnu s'était annoncé comme médecin y qu'il était extrêmement abattu et timide , et qu'il ne voyait personne. Comme il restait également invi-

l5o MÉMOIRES

sible pour nous, et que je n'avais aucune connaissance des motifs de sa mélancolie, je ne pus rien faire pour lui que de le plaindre. Quelque temps après notre départ , mon ami, le secrétaire particulier Bertram (i), m'annonça que ce jeune homme, immédiatement après notre départ, avait occupé les chambres que nous avions eues jusqu'ici , et qu'il avait principalement choisi pour son séjour favori le cabinet de ma fille ; quelques jours après, on avait entendu , à minuit , une détonation dans sa chambre ; on avait sur-le-champ ouvert la porte , et on avait trouvé l'étranger sans vie et baigné dans son sang. Dans cette même chambre était une silhouette de ma fille, qui en faisait l'unique ornement (2). Cette image, son empressement à occuper

(1) A présent conseiller de guerre. Il s'est principalement fait connaître par sa Gazette de la littérature et du théâtre , qu'il continua sous d'autres titres. En 1790, il fut créé baron de l'Empire par l'électeur palatin-bavarois, alors vicaire de l'Empire.

(2) Comme ma fille s'attira l'attention du public partout où elle se trouvait, elle fut peinte en silhouette par d'habiles artistes dans plusieurs endroits, et son image devint un article de commerce avantageux pour les marchands d'estampes.

DE BR ANDES. l5l

notre appartement, sa mélancolie, tout donna lieu à plusieurs de mes amis de présumer que le malheureux avait vraisemblablement conçu de l'amour pour ma fille à Hambourg ; qu'il l'avait suivie ici ; mais qu'il avait été trop timide pour découvrir sa passion , et qu'il avait été porté à ce suicide en la voyant partir pour une contrée aussi éloignée, sans pouvoir espérer de la revoir jamais.

Page 1