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CHAPITRE IV

Incendie du château de Weimar. — Inondation. — La troupe est congédiée, et engagée à Gotha.

Si Ion excepte le court intervalle de temps pendant lequel j'eus à combattre contre de fausses accusations et d'autres intrigues, mon séjour à Weimar fut très agréable. Au milieu dune famille que j'aimais et dont j'étais aimé, entouré de vrais amis, honoré de l'estime du public, des faveurs et des bienfaits de la prin-

cesse, j aurais désire de tout mon cœur que cette position heureuse durât éternellement. Selon toutes les apparences je pouvais l'espérer ; mais la Providence en avait autrement décidé , et je devais errer encore pendant long-temps.

Un accident terrible et inattendu anéantit subitement toutes mes espérances. Le 6 mai 1774, à une heure et demie, le feu prit dans le château, allumé probablement par le tonnerre, pendant un violent orage qui avait éclaté la nuit précédente au-dessus de la ville. En peu de minutes le toit tout entier fut en flammes. Le feu continua durant quelques jours, et les moyens de secours contre l'incendie étant en fort mauvais état à Weimar, cet édifice magnifique fut entièrement réduit en cendres , à l'exception des archives et de la tour. La princesse, qui était retenue au lit par une indisposition , se sauva à la hâte en robe de chambrée. Le temps était très mauvais, une bourgeoise compatissante, qui la rencontra dans la basse-cour du château , lui présenta son manteau pour la défendre contre le froid.

Tous ceux qui n'étaient pas occupés à éteindre le feu accoururent pour arracher à la rage des flammes les caisses, l'argenterie et tous

les objets de prix. Toute la garde-robe fut perdue, ainsi que la plus grande partie des meubles , la bibliothèque de la duchesse , et une galerie de tableaux qui, quoique peu nombreuse, était cependant dune valeur considérable, parce qu'elle contenait plusieurs chefsd'œuvre originaux et rares des plus grands maîtres.

La galerie eût été sauvée si le peintre de la cour, à qui on en avait confié l'inspection, eût eu plus de promptitude , et qu'il n'eût pas perdu la tête. Il est vrai que peu de temps après que l'incendie se fût déclaré , il accourut avec une servante portant un panier qu'il remplit; il prit même encore quelques ouvrages sous son bras , et les emporta ; mais , comme il tarda à revenir, le reste était déjà consumé à son retour.

On lui demanda depuis s'il n'aurait pas été possible de sauver plus de tableaux qu'il ne l'avait fait. Il répondit, a ce qu'on prétend : u J'ai du moins fait tout mon possible pour sauver les ouvrages de ma composition. »

Des pluies abondantes, qui durèrent pendant quelques semaines presque sans interruption, succédèrent à l'orage terrible dont nous avons parlé. Enfui, le 27 du même mois

une inondation, causée par une nuée qui creva, s'éleva en peu de temps à un si haut degré, que tout le pays plat circonvoisin et une partie de la ville furent submergés, et que les habitans des contrées inférieures se virent obligés de se sauver par les fenêtres. Heureusement la pluie cessa au moment où le danger était à son comble, et peu à peu l'eau s'écoula sans avoir causé de grands dommages.

La duchesse montra, pendant ces malheurs, autant de courage que d'humanité. Malgré la perte irréparable qu'elle avait essuyée ellemême, elle distribua de riches récompenses à ceux qui avaient montré le plus d'activité pendant l'incendie, et prodigua des secours aux malheureux qui avaient éprouvé des pertes. Seyler, qui avait aussi perdu une partie considérable de la garde-robe du théâtre, qui, se trouvant dans le château , avait été brûlée, fut richement dédommagé. Le théâtre n'existant plus, il fallut bien congédier les comédiens; mais la généreuse princesse prit soin de les établir ailleurs , et les recommanda à cet effet au duc de Gotha , qui prit la troupe à sa solde avec beaucoup d'empressement, et à des conditions assez favorables.

C'est ainsi qu'après un séjour d'environ trois

ans, pendant lequel nous avions joui d'un calme parfait, nous quittâmes Weimar, le cœur pénétre de reconnaissance pour la princesse qui nous avait fait tant de bien, et que son esprit élevé , son excellent cœur faisaient aimer, honorer et admirer, non seulement de ses sujets , mais encore de tous ceux qui avaient le bonheur de la connaître en particulier.

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