‹ Mémoires de BrandesChapitre 6 sur 97 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nous sommes bien reçus à Gotha. — Ariadne. — Tischrucken (i). — Franc-maçonnerie.

A Gotha, Seyler et sa troupe furent reçus avec beaucoup de bienveillance par la cour, dont le public suivit l'exemple. Comme nous trouvâmes dans le château de Gotha , ainsi que précédemment à Weimar, un théâtre disposé avec beaucoup de goût et muni de toutes les machines nécessaires , en peu de jours nous fûmes prêts. Nos représentations commencèrent la semaine même de notre

(i) Espèce de pique-nique.

arrivée et eurent Je succès le plus complet. Grossmann , qui depuis quelque temps était avec moi, nous avait accompagnés à Gotha. Différens revers l'avaient privé de ses moyens de subsistance, et ayant eu depuis long-temps de l'inclination pour l'état d'acteur, il résolut de s'y appliquer sérieusement : il débuta , réussit et fut engagé. Gotha est un endroit fort agréable, et qui l'emporte sur beaucoup d'autres par la complaisance et l'hospitalité de ses habilans. Comme chacun d'eux se fait une loi d'accueillir avec amitié les savans, les artistes et tous les individus de quelque distinction , tous ceux de nous qui se présentèrent , se trouvèrent bientôt dans les familles les plus marquantes, comme s'ils en étaient membres. Aussi en peu de temps j'eus fait de nombreuses connaissances. Comme toutes se distinguaient par leur esprit et leur bon cœur, je n'eus pas de choix à faire pour leur donner mon amitié. La cour eut pour moi et pour ma famille les bontés les plus touchantes. Ma fille avait continué à cultiver sa voix sous la fameuse cantatrice M,lc Kaflasch , sœur de George Benda , compositeur et directeur de la chapelle, et à se perfectionner sur le clavecin, sous l'habile musicien de la chambre

Reinhard. Elle fît preuve de ses talens dans quelques concerts, gagna bientôt l'affection particulière de la duchesse et de la princesse Louise , sœur du duc , et devint bientôt sa compagne et sa favorite.

La famille ducale , à moins que des solennités extraordinaires n'exigeassent l'observation de l'étiquette , montrait dans ses relations toute la simplicité de la vie privée. Ma femme, ma fille et moi, nous eûmes assez souvent l'honneur d'être appelés le matin auprès de la duchesse. Là, par ses ordres, on nous servait à déjeuner, ou bien quelquefois cette dame aimable nous faisait présent de fleurs, de fruits, de quelque ajustement ou d'autres objets utiles.

Si le duc paraissait dans de pareilles occasions, il avait la bonté de se montrer comme père de famille , et de nous dispenser de toutes les preuves cérémonieuses de respect dues à sa dignité. Il s'entretenait avec son épouse , jouait avec ses enfans^ me parlait du théâtre, et engageait aussi quelquefois ma fille à chanter ou à jouer une sonate. Je me réjouissais vivement , dans de pareilles occasions, devoir des princes qui savent véritablement jouir de la vie par leur abandon et leur affabilité,

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et qui se procurent ainsi des plaisirs inconnus a la plupart des grands.

Peu de temps après mon arrivée à Gotha , j'avais donné à mon nouvel ami Benda mon mélodrame ftAricidne dans Vile de Naxos. Il donna son approbation à cet ouvrage, et comme Schweitzer n'en avait pas achevé la musique, ainsi qu'il en avait eu le projet, Benda s'offrit pour la composer. La cour s'intéressa beaucoup à ce nouveau genre de drame. La princesse Louise, à qui j'eus la permission de le lire, offrit de subvenir aux frais de l'habillement , en ajoutant quelle voulait qu'il fût complet et magnifique. Le duc, qui à un goût distingué unissait une connaissance étendue des antiquités , choisit le costume convenable. La duchesse se chargea de faire imprimer le manuscrit et me fît présent de l'édition ; enfin les décorations furent faites sous ma direction , par ordre et aux frais du duc. Aussi, bientôt ce drame fut représenté de la manière la plus brillante et la plus flatteuse pour Benda , pour Charlotte et pour moi.

Les habitans de Gotha sont , comme je l'ai déjà dit , extrêmement sociables et hospitaliers. Ils savent se procurer des plaisirs de bon goût et sans de grandes dépenses.

Parmi les fêtes particulières qui me plaisaient, et qui ont lieu dans les cercles bourgeois, il en est une qui mérite dètre remarquée; c'est celle qu'on appelle Tischruclen (mettre la table en mouvement) (i). Si quelqu'un change de logement, ses amis s'entendent pour organiser un festin dans sa nouvelle demeure, sans la coopération du maître de la maison. On choisit un nombre de mets égal à celui des personnes qui prennent part au pique-nique, et alors on tire au sort qui s'occupera de tel ou tel plat. Celui à qui le soin du ménage tombe en partage, doit procurer tout ce qu'il faut pour servir, l'appareil de la table, les verres , etc. Tous ces préparatifs faits , les membres du cercle amical se font annoncer auprès de celui qui est récemment déménagé, pour le jour qu'on a fixé. On met la table, chacun envoie son plat et quelques bouteilles de vin, et le repas est tellement abondant, que les jours suivans le maître de la maison n'a aucuns frais à faire pour sa nourriture.

(i) C'est ce qu'on appelle en France pendre la crémaillère , avec cette différence que le maître de la maison régale ses amis et n'en est pas régalé. (Note du traducteur. )

Pendant le séjour que nous avions fait autrefois à Hanovre, quelques membres de notre troupe, qui étaient francs- maçons , voyant que dans cette ville il n'y avait pas de loge reconnue de leur système, avaient, secondes par le chirurgien de la cour, nomme Lampe* et par quelques autres confrères de la maçonnerie reconnus dignes , institue ce qu'on appelle une loge angulaire , qui était présidée par Eckhof. Cette institution avait été continuée à Weimar, où il n'y avait pas encore de loge de notre système à cette époque. Nous commençâmes donc aussi nos travaux à Gotha , sous la direction du gouverneur des pages, M. Dumpf, ancien maçon, et rempli de mérite. Conduits par lui, nous pouvions travailler beaucoup plus régulièrement qu'auparavant , et nous célébrâmes publiquement la fête de Saint- Jean , dans une auberge dite au More. Le bruit de cette solennité maçonnique se répandit le jour même à la cour et dans la ville , et bientôt plusieurs personnes vinrent se faire reconnaître comme maçons. De ce nombre étaient les chambellans de Ziegler et de Goblenz , qui sollicitèrent leur admission. La loge devenant plus nombreuse de jour en jour , on convint enfin de la con-

solider dans cette ville , et de solliciter sa constitution régulière auprès de qui de droit. La permission fut accordée sans difficulté , tous les membres ayant les meilleures attestations en leur faveur, et nous eûmes l'honneur de voir le duc lui-même, son frère le prince Auguste, 'le grand-écuyer de Hardenberg, le colonel de Hellmond et plusieurs grands seigneurs de la cour, s'affilier à notre loge; elle obtint par-là un éclat particulier, et bientôt cet établissement respectable, secouru puissamment par notre protecteur auguste, devint un des plus considérés de l'Allemagne.

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